Le mal-aimé : Freeway, version (white) trash du Petit Chaperon rouge avec Reese Witherspoon et Kiefer Sutherland

Geoffrey Crété | 5 août 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Geoffrey Crété | 5 août 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

 

     

"Phénoménale Reese Witherspoon" (Télérama)

"Une bande dessinée cruelle, aux frontières de la fable et de la réalité la plus sordide" (Les Inrocks)

"C'est trop long, trop bavard, et inutilement peu plausible" (Los Angeles Times)  

"Vous pouvez aimer ou détester (ou les deux), mais il faudra en admirer l'habileté" (Roger Ebert)

 

 

LE RESUME EXPRESS

Illéttrée, ignorante, pauvre, Vanessa, 15 ans, décide de fuir Los Angeles lorsque sa mère est arrêtée pour prostitution et embarquée avec son beau-père, un junkie qui la tripote. Elle n'a alors qu'un but : rencontrer sa grand-mère, qu'elle ne connaît pas mais qui pourra l'aider.

Sur la route, elle rencontre Bob Wolverton, qui se révèle être un serial killer particulièrement tordu. Vanessa lui tire quelques balles dans la panse : il survit dans un état déplorable, et elle est arrêtée et envoyée en prison.

Elle finit par s'échapper et repart à la recherche de sa grand-mère. Bob, qui a été démasqué par la police comme un vieux pervers dangereux, fait de même. Il essaie de piéger Vanessa en prenant la place de sa grand-mère, qu'il a étranglé. La jeune fille n'apprécie pas et le tue. Quand la police arrive, elle leur demande une cigarette.

FIN

 

Photo Reese Witherspoon

Reese Witherspoon n'a même pas 20 ans sur le tournage

 

LES COULISSES

En 1996, Reese Witherspoon n'a pas encore tourné PleasantvilleSexe intentions et L'Arriviste, petit film culte d'Alexander Payne. La future star oscarisée apparaîtra cette année dans Fear, un thriller de pacotille avec Mark Wahlerbg en psychopathe, et surtout Freeway, une production Oliver Stone. Ce sera l'un de ses premiers rôles marquants, lequel définira un début de carrière nettement plus fou que son statut actuel à Hollywood.

Le réalisateur Matthew Bright  expliquait à UrbanCinefile en 1997 : « Tout ça est vraiment de la paresse. J'avais tous ces super personnages que je voulais montrer dans ce monde. J'avais déjà une intrigue toute prête avec Le Petit Chaperon rouge, dont pourquoi ne pas l'utiliser. Ensuite je me suis dit que j'allais le faire sans mettre de référence au Petit Chaperon rouge, et que les gens ne feraient peut-être pas le lien. Mais finalement c'est devenu bien plus fidèle que ce que j'avais prévu. » D'abord scénariste, Matthew Bright finira par réaliser Freeway.

Oliver Stone, crédité comme producteur exécutif, a permis au film d'exister : « Avant qu'Oliver Stone ne soit impliqué, personne ne voulait y participer. Quand il est arrivé, ils ont aimé parce que c'était devenu sympa ». Bright a notamment eu du mal à trouver un acteur qui accepte d'interpréter Bob Wolverton, le psychopathe défiguré. Kiefer Sutherland dira oui.

Après avoir été remonté pour obtenir un Rated R (interdiction aux moins de 17 ans non accompagnés), Freeway récolte quelques polémiques à sa sortie aux Etats-Unis. « Peu importe ce que quelqu'un pourrait trouver offensif dans le film, c'est ce qu'on trouve offensif chez moi, ou dans ce que j'écris. J'ai écris ce scénario pour les gens dont je parle, et ceux là ne sont jamais dans les comités de classification ».

Lorsqu'en 2013, Reese Witherspoon est arrêtée en état d'ivresse par la police de Los Angeles et termine au commissariat après avoir un peu haussé le ton, BuzzFeed contacte Matthew Bright pour s'amuser du parallèle avec Freeway. Le réalisateur revient alors sur les coulisses du film : « Reese est la première personne que j'ai jamais dirigée. Et ça a été une révélation, comme être dans une petite pièce à regarder Jimi Hendrix jouer de la guitare. Reese était juste une adolescente avec un énorme QI et une sobriété naturelle, qui l'ont aidé à contrebalancer le peu d'expérience qu'elle avait vu son jeune âge ».

Il déclarait aussi : « L'accueil a d'abord été atroce. Le film a en partie été remonté par des producteurs réellement, véritablement écœurants et incompétents, ce qui a malheureusement limité son succès. » Bright explique qu'Oliver Stone était occupé à l'autre bout du monde à l'époque, et n'était donc pas disponible pour le défendre et l'épauler. Depuis, sa carrière est restée discrète : il a réalisé un film sur Ted Bundy et Tiny Tiptoes avec Gary Oldman et Kate Beckinsale.

 

Photo Kiefer Sutherland, Brooke Shields

Kiefer Sutherland et Brooke Shields

 

LE BOX-OFFICE

Freeway n'a pas vraiment été un succès en salles : avec un budget de 3 millions, le film n'a pas rapporté plus de 300 000 dollars. Néanmoins, il a acquis un statut de film culte, et a connu une belle carrière en vidéo et festivals.

Dès la sortie de Freeway, Matthew Bright évoquait une suite : une version lesbienne de Hansel et Gretel où Hansel serait une femme. Ce sera Freeway II : Confessions of a Trickbaby avec Nathasha Lyonne. Sorti directement en vidéo en 1999, le film est passé inaperçu.

 

Photo Reese Witherspoon

 

LE MEILLEUR

Dès le générique, rythmé par l'excellent thème de Danny Elfman, Freeway annonce la couleur : ce sera le Petit Chaperon rouge bien connu de tous, mais avec un petite culotte apparente et un loup au regard pervers, qui semble vouloir l'attraper pour la manger et plus si affinités. L'idée n'est pas d'une originalité folle, mais Matthew Bright utilise le décor et la trame pour écrire une fable décalée et cruelle sur l'odyssée sanglante d'une petite blonde. Une héroïne qui ne sait pas lire, continue à aimer et respecter sa mère même si c'est une prositutée droguée, qui offre une cannette de soda à son petit ami comme un grand cadeau, et accepte de monter dans la voiture d'un inconnu (qui s'appelle Wolverton, comme Wolf). Une sorte de Candide au pays du white trash.

Freeway amuse par sa capacité à défier les limites du bon goût sans peur du grotesque. D'Amanda Plummer en prostituée déglinguée aux côtés de Michael T. Weiss (alias Le Caméléon de la série des années 90) à la cervelle de Brooke Shields sur le carrelage, en passant par Kiefer Sutherland défiguré et sa voix de Stephen Hawking : le film prend un malin plaisir à tester ses propres limites, en terme d'humour, de gore, de violence et de ridicule. Le discours sur la lutte des classes, avec un homme blanc riche et éduqué qui passe ses nerfs sur les cas sociaux qu'il ne supporte plus, n'est pas le plus subtil mais se marie parfaitement à la structure du conte.

S'en dégage ainsi une énergie parfois irrésistible, en grande partie portée par Reese Witherspoon. A l'époque, elle n'est personne, et elle brille pourtant déjà au premier plan. Drôle, stupide, touchante, imprévisible, vulgaire, innocente, ridicule : elle incarne avec une légèreté et une espièglerie toutes les facettes de cette improbable Vanessa. Par petites touches, le film l'humanise, pour ne pas simplement en faire un personnage en carton.

 

Photo Kiefer Sutherland

 Jack Bauer : Hawking édition

 

LE PIRE

Passé l'introduction, Freeway perd de son énergie. Lorsque Vanessa est emprisonnée, le film commence à sérieusement patiner. Entre la présentation des personnages et leur univers, et la conclusion tant attendue avec la grand-mère, le scénario cherche à remplir.

Il y a ainsi la sensation que le cadre du célèbre conte est une prison pour Matthew Bright, qui s'amuse plus à replacer des motifs (la couleur rouge, le panier, le nom Wolverton, la jungle goudronnée où l'héroïne est trouvée par le prédateur) qu'à trouver une manière de d'incarner toute son histoire. Manque alors de vrais enjeux pour donner corps à un récit qui créé quelques petites péripéties (la prison) pour meubler. 

Difficile alors d'être entièrement satisfait par le film, qui peine à maintenir le cap sur environ 90 minutes. Un peu trop anecdotique au final donc, malgré de fortes idées, une identité parfois claire et un casting très solide.

 

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Photo Reese Witherspoon

 

 

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commentaires
john
05/08/2017 à 14:11

culte ! Une plongée dans l'horreur des laissés pour compte ...

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