Le mal-aimé : Vinyan, le cauchemar magnifique et radical de Fabrice Du Welz

Geoffrey Crété | 8 avril 2022 - MAJ : 19/05/2022 12:37
Geoffrey Crété | 8 avril 2022 - MAJ : 19/05/2022 12:37

Parce que le cinéma est un univers impitoyable, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, a créé la rubrique des films mal-aimés. Le but : revenir sur des films oubliés, mésestimés, rejetés par la critique, le public, ou les deux à leur sortie. Une réhabilitation bien méritée, et plus ou moins évidente selon les cas.

Oublié dans la filmographie de Fabrice Du Welz, juste après le choc Calvaire, et avant Colt 45, Alléluia, Message from the King, Adoration et Inexorable, Vinyan a été un gros échec en salles. Pourtant, c'est un grand film, mené par Emmanuelle Béart.

    

Affiche officielle

"On s'ennuie ferme" (Le Parisien)

"Une fabuleuse incapacité à construire le moindre rudiment de séquence" (Chronic'Art)

"Un bluff permanent, une posture fièrement antipathique traînant sa petite brocante terroriste à la Gaspard Noé" (Les Cahiers du cinéma)

"L'autre fantasme du réalisateur était de faire son voyage au coeur des ténèbres : celui-ci ne mène qu'au coeur de la bêtise" (Les Inrocks)

"L'épuisant déluge d'expérimentations sonores et visuelles transforme cette quête de vérité en pensum" (Télérama)

  

  

 

l'argument de vinyan

Jeanne et Paul ont perdu leur fils Joshua dans le tsunami de 2005, en Thaïlande. Depuis, le couple tente de se remettre du traumatisme sur place. Preuve que ce n'est pas une bonne idée : en voyant une vidéo d'enfants vivant dans une région reculée, Jeanne est persuadée d'avoir retrouvé leur fils.

Ils embarquent dans un voyage vers cette zone isolée, et se perdent peu à peu dans les brumes et les jungles, en quête d'un miracle qui va se transformer en cauchemar.

 

Photo Emmanuelle BéartWe need to talk about Joshua

 

L'enfer vinyan

Après le succès de Calvaire, présenté à la Semaine de la critique de Cannes 2005 et salué par le public, Fabrice Du Welz travaille sur le remake d'un film d'horreur espagnol culte de 1976, Les Révoltés de l'an 2000 (traduction ridicule de Quién puede matar a un nino ? : Qui peut tuer un enfant ?) où un couple affronte une horde d'enfants sanguinaires sur une île. Mais récupérer les droits s'avère compliqué, et le réalisateur passe à autre chose. Il garde néanmoins le désir de filmer des enfants sauvages et un couple.

C'est en décembre 2004, et le tsunami frappe alors dans l'océan indien. Cinq mois après, il se rend en Thaïlande et décide de raconter cette histoire de deuil dans ce cadre presque post-apocalyptique.

Le réalisateur revendique un film thaïlandais (une équipe composée de 200 locaux, et six Franco-belges), mais loin des cartes postales. Il parle d'un film de fantômes non traditionnel : ici, ce sont les vivants qui pénètrent le monde des morts, et non l'inverse. Fabrice Du Welz dira qu'il a pu concrétiser avec Vinyan un rêve d'adolescence, comme un fantasme de cinéma.

Le choix d'Emmanuelle Béart n'était pas une évidence pour le cinéaste, comme expliqué dans le dossier de presse à l'époque : "Le producteur Michaël Gentile m’a suggéré son nom alors que nous cherchions avec beaucoup de mal une actrice anglaise. Sur le moment, j’ai pensé qu’elle était hors sujet, mais elle s’est montrée intéressée par le script. Nous nous sommes rencontrés et sa motivation s’est imposée comme une évidence. Sur le tournage, Emmanuelle m’a tout donné. Elle était présente sur chaque prise et notre collaboration a été très constructive. Sa performance est physique, exceptionnelle et risque de surprendre. De plus avec Rufus, ils formaient un couple très crédible."

 

Photo Emmanuelle BéartL'un des meilleurs rôles d'Emmanuelle Béart depuis...

 

En interview avec le Telegraph, l'actrice expliquait : "J'avais vu Calvaire quand j'étais dans le jury de Cannes. J'ai trouvé que c'était fantastique, courageux, intéressant. Et je me suis dit, 'Je veux travailler avec ce réalisateur'".

Lorsqu'ils se rencontrent dans un café, il lui demande immédiatement si elle accepterait d'être filmée sans maquillage et si elle avait besoin de son propre coiffeur. "Je voulais faire le film, mais je ne l'ai pas montré. Je suis restée détendue, mais intérieurement j'étais super excitée". À peine sortie de Disco avec Franck Dubosc, après deux semaines de pause, elle enchaîne donc avec Vinyan. Juste après, elle tourne Mes stars et moi, une mauvaise comédie avec Kad Merad. Une parenthèse entre deux vrais cauchemars donc.

Vinyan a coûté dans les 4 millions d'euros. C'est plus que Calvaire (1,71 million), plus que Martyrs sorti la même année (2,8 millions), mais rien d'étonnant pour un film tourné en Thaïlande, dans des décors naturels. Reste que l'argent a été le principal problème pour mener cette production, installée dans des endroits soumis aux tempêtes, aux marées, aux pluies, et avec une communication naturellement complexe. Le tournage n'a donc pas été de tout repos, avec des journées intenses pour tenir le plan de travail, et les cadeaux attendus dans ce climat (malaise, dermite, insolation, bestioles).

 

PhotoCalvaire, ou la naissance d'un cinéaste

 

Dans un article sur le tournage, Madame Figaro décrivait les coulisses du plan mémorable lorsque Emmanuelle Béart et Rufus Sewell arrivent au temple (voir la scène culte, plus bas), donnant un aperçu de l'ampleur : "À douze mètres au-dessus d’elle, un cameraman la filme depuis une heure ; il est assis dans une nacelle qui glisse sans bruit sur des filins d’acier à hauteur de canopée, grâce à un système sophistiqué de poulies actionnées à la main par des techniciens thaïlandais arborant des tee-shirts élimés à la gloire de Rambo."

Fabrice Du Welz est épaulé par une équipe technique fidèle, dont le directeur de la photographie Benoît Debie, celui de Gaspar Noé qui a depuis éclairé Spring Breakers et Lost River. Il caste son propre fils, Bhoran, pour incarner celui des héros.

 

Photo Rufus SewellAprès Dark City : Dark Jungle

 

LE Bide vinyan

Échec terrible. En France, il n'a attiré qu'un peu plus de 14 000 spectateurs, dont une moitié à Paris. Vinyan n'a pas eu le droit à une sortie en salles dans de nombreux territoires, sortant directement en DVD (notamment aux USA) après quelques festivals (dont le très prestigieux Toronto, capable de lancer une carrière).

Du Welz est depuis revenu avec un certain recul sur cet échec, notamment pour Film4 : "Si je ne suis pas compris par le public, c'est que j'ai raté quelque chose, que je dois travailler. Et c'était probablement trop expérimental : je refusais d'avoir de la pitié pour mes personnages, j'étais plus intéressé par les métaphores, peut-être trop intellectuelles. (...) Peut-être que j'ai eu les yeux plus gros que le ventre, et que je n'avais pas l'argent pour y arriver. Ça a été un vrai voyage. Mais bon, c'est comme ça, qu'est-ce qu'on peut y faire maintenant ?".

À la sortie d'Alléluia en 2014, le cinéaste expliquait à Filmactu : "La réaction à Vinyan n'a pas aidé. La réception du film a été vraiment douloureuse. J'ai cherché à faire des films destinés à un plus grand public. Je me suis remis en cause, j'ai développé pas mal de choses, j'ai trainé aux États-Unis, des films ont failli se faire et puis non. Puis il y a eu Colt 45 qui a été une expérience très malheureuse, et qui m'a presque tué artistiquement."

Ce n'est heureusement pas le cas : Alléluia l'a démontré. Puis Adoration. Puis Inexorable.

 

Photo Emmanuelle Béart  Les 15 spectateurs de la première séance aux Halles, tristes et seuls

 

voyage au bout de l'enfer

Dès les premières secondes, Vinyan annonce la couleur avec ses lettres géantes suivies d'une vision abstraite et cauchemardesque du cataclysme qu'a été le tsunami, entre bulles de sang et hurlements qui résonnent dans les limbes. Un moment intelligent et puissant qui rappelle, dans une certaine mesure, l'évocation des attentats du 11 septembre dans Fahrenheit 9/11, où Michael Moore n'utilise que le son : les images, elles, sont déjà gravées de manière indélébile dans l'inconscient collectif.

En quelques minutes, Vinyan s'énonce et s'annonce. C'est un film de sensation, d'instinct, de fureur. Ce générique est un avertissement, qui ouvre la porte vers une expérience pas comme les autres.

Dans Vinyan, les dialogues, les personnages et la dramaturgie comptent moins que les couleurs, les décors et l'ambiance. C'est certainement la limite du film, mais également sa plus grande force : le cinéaste plonge tête baissée dans cette odyssée au-delà du réel, avec une foi aveugle et presque naïve dans son pari - comme Jeanne.

 

photoVoyage au bout de l'enfant

 

Le réalisateur a pour lui une certaine précision dans le découpage et le montage, avec un soin apporté au son et bien sûr la photographie, superbe, signée Benoît Debie. La palette de couleurs, du choix des décors aux costumes, témoigne d'un vrai désir de créer un espace de cinéma absolu. Des rues anxiogènes éclairées par des néons à la jungle humide, en passant par les eaux où flotte la brume, Vinyan installe une fantastique ambiance, qui fait davantage appel aux sensations qu'à la réflexion.

Du bateau qui apparaît dans la nuit, comme tout droit sortie des enfers, à ce fameux plan de vengeance à la fin, Vinyan est truffé d'images folles et vertigineuses, sorties des plus grands cauchemars. Mère nature se referme sur le couple comme un monstre, et la mise en scène de Fabrice Du Welz rend cette horreur infiniment triste et belle.

La fragilité du film est évidente, notamment avec cet incroyable plan qui survole la nature pour dévoiler un temple, et retrouver le couple de l'autre côté. La caméra tremble presque, et les conditions de tournage sont quasiment palpables. Mais c'est aussi cette fragilité qui donne une force au film. Elle est à l'image de la détermination du réalisateur belge, ses personnages, et donc son public - celui qui accepte de se laisser emporter par ce doux cauchemar, bercé par ses images magnifiques jusqu'à un final halluciné.

 

photoLe vaisseau de l'angoisse

 

"un rêve d'adolescent"

Vinyan appartient ainsi à la catégorie de ces grands films fragiles. C'est sûrement pour ça qu'il supporte peut-être moins le revisionnage que d'autres films-expériences. L'imagerie est un peu facile, entre symbolisme lourd et motifs trop exploités. Parce qu'il délaisse consciemment l'intrigue et la psychologie explicite pour former son cauchemar, Fabrice Du Welz laisse voir toutes les coutures de son film : la brume utilisée à outrance, les rêveries trop surlignées.

La dérive de Jeanne est mécanique, probablement trop rapide. Par conséquente, l'interprétation est un peu désincarnée. En voulant jouant à fond la carte de l'abstraction, du récit en creux et de l'espace laissé au silence et au regard du public, Vinyan se fragilise. C'est d'autant plus dommage qu'Emmanuelle Béart et Rufus Sewell forment un couple solide, qui prend vie dès leurs premières scènes. Leur investissement est évident, est beau, est fort. Plus que les acteurs, c'est l'écriture et la résistance aux dialogues qui limitent la portée.

 

Photo Rufus SewellAttention chéri, ça va me bouffer

 

Le voyage est au final plus celui d'un film et son public, que celui des personnages, alors même que la descente aux enfers du couple aurait dû en être le coeur. Privé de cette émotion, de cette vie, Vinyan reste un objet un peu trop abstrait et froid.

Fabrice Du Welz parle lui-même d'un rêve de cinéma d'adolescent qu'il a concrétisé. Ce qui résume toutes les qualités et toutes les limites d'un film radical, qui oscille entre le trip de cinéma fou et jusqu'au-boutiste, et l'exercice de style naïf qui privilégie la caméra aux personnages.

 

vinyan en une scène folle

 

 

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commentaires
Dielcoluma
08/04/2022 à 19:24

J'ai adoré ce film même s'il n'est pas facile. Pour moi la plongée dans la folie mieux filmée que jamais. Abstrait, certes, mais la folie ne l'est-elle pas ?

The insider38
08/04/2022 à 13:13

J adore : tout le monde trouve colt 45 super mais vous savez qu’il est désavoué par du welz lui même? D’ailleurs à voir le film , ça n’a rien à voir avec son cinéma.

Vinnyan , ne s’adresse pas à tout le monde c est clair. C est un film exigeant comme à peu près tout ce que fait Fabrice.

Starbuck
25/01/2020 à 11:13

À Pat Rick.
Oui, un excellent petit polar ,nerveux et agressif, limite Actioner. Agréable mais malheureusement sous-estimé.

Pat Rick
24/01/2020 à 19:40

@ Starbuck

Perso aussi j'avais bien aimé Colt 45.

Starbuck
24/01/2020 à 11:11

Quelques belles images, c'est sur. Mais un film trop balisé, si j'ose dire, pour être vraiment surprenant. Par contre, Colt 45, J'ai vraiment bien aimé.

MystereK
24/01/2020 à 08:04

Un film à défendre malgré ses défauts, on sent que toute l'équipe s'est investie dans ce projet jusqu'à la souffrance.

Pat Rick
23/01/2020 à 19:26

Un très bon film, peut-être son meilleur.
Sinon aucun de ses films n'a été de grand succès en matière de box-office.

Hasgarn
23/01/2020 à 12:43

Vu en avant première à l'Absurde Séance en présence de Fabrice. C'était un sacré moment.

Chris
10/04/2017 à 10:01

Un film courageux et ambitieux, avec une vraie patte d'auteur - Merci à Du Weltz de tenter des choses comme ça.

Geoffrey Crété - Rédaction
09/04/2017 à 23:50

@Okay

Avec plaisir ;)

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