Le mal-aimé : Vinyan, le cauchemar magnifique et méprisé de Fabrice Du Welz

Geoffrey Crété | 23 janvier 2020 - MAJ : 19/04/2021 11:22
Geoffrey Crété | 23 janvier 2020 - MAJ : 19/04/2021 11:22

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

Adoration de Fabrice Du Welz, sorti en salles le 22 janvier (notre critique par ici), est l'occasion de revenir sur Vinyan, échec à sa sortie en octobre 2008.

    

Affiche officielle

"On s'ennuie ferme" (Le Parisien)

"Une fabuleuse incapacité à construire le moindre rudiment de séquence" (Chronic'Art)

"Un bluff permanent, une posture fièrement antipathique traînant sa petite brocante terroriste à la Gaspard Noé" (Les Cahiers du cinéma)

"L'autre fantasme du réalisateur était de faire son voyage au coeur des ténèbres : celui-ci ne mène qu'au coeur de la bêtise" (Les Inrocks)

"L'épuisant déluge d'expérimentations sonores et visuelles transforme cette quête de vérité en pensum" (Télérama)

  

  

 

LE RÉSUMÉ EXPRESS

Jeanne et Paul ont perdu leur fils Joshua dans le tsunami de 2005 en Thaïlande. Depuis, le couple tente de se remettre du traumatisme sur place.

Preuve que ce n'est pas une bonne idée : en voyant une vidéo d'enfants vivant dans une région reculée, Jeanne est persuadée d'avoir retrouvé leur fils. D'abord réticent, Paul finit par céder et ils embarquent dans un voyage vers cette zone isolée grâce à un réseau peu fréquentable.

Mais après avoir lâché beaucoup de billets, vu leur guide se faire démolir le crâne et s'être vu offrir un enfant maquillé en Joshua, Paul en a marre. Il affirme à Jeanne que leur fils est mort et ordonne à leur guide de faire demi-tour. Elle n'apprécie pas et donne tout leur argent pour continuer les recherches.

L'ambiance devient de plus en plus étrange et lorsque leur bateau disparaît avec leurs guides, ils errent dans la jungle. Ils trouvent finalement un temple, avec des singes, des enfants, le cadavre de leur accompagnateur et l'autre dans une fâcheuse position. Jeanne craque définitivement : elle frappe Paul et laisse son armée de mômes pleins de boue l'achever en lui arrachant les intestins.

Elle finit toute nue sous la pluie, avec des mains d'enfants sur les seins.

FIN

 

Photo Emmanuelle BéartWe need to talk about Joshua

 

LES COULISSES

Après le succès de Calvaire, présenté à la Semaine de la critique de Cannes 2005 et salué par le public, Fabrice Du Welz travaille sur le remake d'un film d'horreur espagnol culte de 1976, Les Révoltés de l'an 2000 (traduction ridicule de Quién puede matar a un nino ? : Qui peut tuer un enfant ?) où un couple affronte une horde d'enfants sanguinaires sur une île. Mais récupérer les droits s'avère compliqué, et le réalisateur passe à autre chose. Il garde néanmoins le désir de filmer des enfants sauvages et un couple. C'est en décembre 2004, et le tsunami frappe alors dans l'océan indien. Cinq mois après, il se rend en Thaïlande et décide de raconter cette histoire de deuil dans ce cadre presque post-apocalyptique.

Le réalisateur revendique un film thaïlandais (une équipe composée de 200 locaux, et six Franco-belges), mais loin des cartes postales. Il parle d'un film de fantômes non traditionnel : ici, ce sont les vivants qui pénètrent le monde des morts, et non l'inverse. Fabrice Du Welz dira qu'il a pu concrétiser avec Vinyan un rêve d'adolescence, comme un fantasme de cinéma.

Le choix d'Emmanuelle Béart n'était pas une évidence pour le cinéaste : "Le producteur Michaël Gentile m’a suggéré son nom alors que nous cherchions avec beaucoup de mal une actrice anglaise. Sur le moment, j’ai pensé qu’elle était hors sujet, mais elle s’est montrée intéressée par le script. Nous nous sommes rencontrés et sa motivation s’est imposée comme une évidence. Sur le tournage, Emmanuelle m’a tout donné. Elle était présente sur chaque prise et notre collaboration a été très constructive. Sa performance est physique, exceptionnelle et risque de surprendre. De plus avec Rufus, ils formaient un couple très crédible."

 

Photo Emmanuelle BéartL'un des meilleurs rôles d'Emmanuelle Béart depuis...

 

En interview avec le Telegraph, l'actrice expliquait : "J'avais vu Calvaire quand j'étais dans le jury de Cannes. J'ai trouvé que c'était fantastique, courageux, intéressant. Et je me suis dit, 'Je veux travailler avec ce réalisateur'".

Lorsqu'ils se rencontrent dans un café, il lui demande immédiatement si elle accepterait d'être filmée sans maquillage et si elle avait besoin de son propre coiffeur. "Je voulais faire le film, mais je ne l'ai pas montré. Je suis restée détendue, mais intérieurement j'étais super excitée". À peine sortie de Disco avec Franck Dubosc, après deux semaines de pause, elle enchaîne donc avec Vinyan. Juste après, elle tourne Mes stars et moi, une mauvaise comédie avec Kad Merad. Une parenthèse entre deux vrais cauchemars donc.

Vinyan a coûté dans les 4 millions d'euros. C'est plus que Calvaire (1,71 million), plus que Martyrs sorti la même année (2,8 millions), mais rien d'étonnant pour un film tourné en Thaïlande, dans des décors naturels. Reste que l'argent a été le principal problème pour mener cette production, installée dans des endroits soumis aux tempêtes, aux marées, aux pluies, et avec une communication naturellement complexe. Le tournage n'a donc pas été de tout repos, avec des journées intenses pour tenir le plan de travail, et les cadeaux attendus dans ce climat (malaise, dermite, insolation, bestioles).

 

PhotoCalvaire, ou la naissance d'un cinéaste

 

Dans un article sur le tournage, Madame Figaro décrivait les coulisses du plan mémorable lorsque Emmanuelle Béart et Rufus Sewell arrivent au temple (voir la scène culte, plus bas), donnant un aperçu de l'ampleur : "À douze mètres au-dessus d’elle, un cameraman la filme depuis une heure ; il est assis dans une nacelle qui glisse sans bruit sur des filins d’acier à hauteur de canopée, grâce à un système sophistiqué de poulies actionnées à la main par des techniciens thaïlandais arborant des tee-shirts élimés à la gloire de Rambo."

Fabrice Du Welz est épaulé par une équipe technique fidèle, dont le directeur de la photographie Benoît Debie, celui de Gaspar Noé qui a depuis éclairé Spring Breakers et Lost River. Il caste son propre fils, Bhoran, pour incarner celui des héros.

 

Photo Rufus SewellAprès Dark City : Dark Jungle

 

LE BOX-OFFICE

Échec terrible. En France, il n'a attiré qu'un peu plus de 14 000 spectateurs, dont une moitié à Paris. Vinyan n'a pas eu le droit à une sortie en salles dans de nombreux territoires, sortant directement en DVD (notamment aux USA) après quelques festivals (dont le très prestigieux Toronto, capable de lancer une carrière).

Du Welz est depuis revenu avec un certain recul sur cet échec, notamment pour Film4 : "Si je ne suis pas compris par le public, c'est que j'ai raté quelque chose, que je dois travailler. Et c'était probablement trop expérimental : je refusais d'avoir de la pitié pour mes personnages, j'étais plus intéressé par les métaphores, peut-être trop intellectuelles. (...) Peut-être que j'ai eu les yeux plus gros que le ventre, et que je n'avais pas l'argent pour y arriver. Ça a été un vrai voyage. Mais bon, c'est comme ça, qu'est-ce qu'on peut y faire maintenant ?".

À la sortie d'Alléluia en 2014, le cinéaste expliquait à Filmactu : "La réaction à Vinyan n'a pas aidé. La réception du film a été vraiment douloureuse. J'ai cherché à faire des films destinés à un plus grand public. Je me suis remis en cause, j'ai développé pas mal de choses, j'ai trainé aux États-Unis, des films ont failli se faire et puis non. Puis il y a eu Colt 45 qui a été une expérience très malheureuse, et qui m'a presque tué artistiquement."

Ce n'est heureusement pas le cas : Alléluia l'a démontré. Et après l'expérience Message from the King en 2017, il est de retour en force avec Adoration.

 

Photo Emmanuelle Béart  Les 15 spectateurs de la première séance aux Halles, tristes et seuls

 

LE MEILLEUR

Dès les premières secondes, Vinyan annonce la couleur avec ses lettres géantes suivies d'une vision abstraite et cauchemardesque du cataclysme qu'a été le tsunami, entre bulles de sang et hurlements qui résonnent dans les limbes. Un moment intelligent et puissant qui rappelle, dans une certaine mesure, l'évocation des attentats du 11 septembre dans Fahrenheit 9/11, où Michael Moore n'utilise que le son : les images, elles, sont déjà gravées de manière indélébile dans l'inconscient collectif.

En quelques minutes, Vinyan s'énonce honnêtement : celui qui sera réfractaire à l'expérience et la proposition de Fabrice Du Welz sera alerté par les signaux clairs, tandis que les autres seront envoûtés.

Les dialogues, les personnages et la dramaturgie comptent moins que les couleurs, les décors et l'ambiance. C'est certainement la limite du film, mais également sa force : le cinéaste plonge tête baissée dans cette odyssée au-delà du réel, avec une foi aveugle et presque naïve dans son pari. 

 

photoVoyage au bout de l'enfant

 

Il a pour lui une certaine précision dans le découpage et le montage, avec un soin apporté au son et bien sûr la photographie, superbe, signée Benoît Debie. La palette de couleurs, du choix des décors aux costumes, témoigne d'un vrai désir de créer un espace de cinéma absolu. Des rues anxiogènes éclairées par des néons à la jungle humide, en passant par les eaux où flotte la brume, Vinyan installe une fantastique ambiance, qui fait davantage appel aux sensations qu'à la réflexion. Le film offre beaucoup d'images mémorables, notamment ce bateau qui apparaît dans la nuit comme tout droit sortie des enfers, ou ce fameux plan de vengeance à la fin.

La fragilité du film est évidente, notamment avec cet incroyable plan (voir plus bas, "scène culte") qui survole la nature pour dévoiler un temple et retrouver le couple de l'autre côté. La caméra tremble presque, et les conditions de tournage sont quasiment palpables. Mais c'est aussi cette fragilité qui donne une force au film. Elle est à l'image de la détermination du réalisateur belge, ses personnages, et donc son public - celui qui accepte de se laisser emporter par ce doux cauchemar, bercé par ses images magnifiques jusqu'à un final halluciné. Vinyan appartient ainsi à la catégorie de ces films fragiles et diablement séduisants, qui imposent une identité fière et forte.

 

photoLe vaisseau de l'angoisse

 

LE PIRE

Vinyan supporte moins le revisionnage que d'autres films-expériences. L'imagerie est un peu facile, entre symbolisme lourd et motifs trop exploités. Parce qu'il délaisse consciemment l'intrigue et la psychologie explicite pour former son cauchemar, Fabrice Du Welz laisse voir toutes les coutures de son film : la brume utilisée à outrance, les rêveries trop surlignées, les stéréotypes peu voire pas approfondis. De quoi alimenter la résistance chez le spectateur qui n'aura pas l'instinct et l'envie de se laisser porter.

La dérive de Jeanne est mécanique et l'interprétation, un peu désincarnée. En voulant jouant à fond la carte de l'abstraction, du récit en creux et de l'espace laissé au silence et au regard du public, Vinyan se fragilise. C'est d'autant plus dommage qu'Emmanuelle Béart et Rufus Sewell forment un couple séduisant qui prend vie dès leurs premières scènes. Plus que les acteurs, c'est l'écriture et la résistance aux dialogues qui limitent la portée.

Le voyage est au final plus celui d'un film et son public, que celui des personnages, alors même que la descente aux enfers du couple aurait dû en être le coeur. Privé de cette émotion, de cette vie, Vinyan reste un objet trop abstrait et froid pour être entièrement satisfaisant. Fabrice Du Welz parle lui-même d'un rêve de cinéma d'adolescent qu'il a concrétisé : à l'écran, c'est effectivement un trip un peu naïf, un exercice de style parfois trop limpide, auquel il manque certainement une dimension et une maturité qui en auraient fait l'oeuvre complète et intense qu'on aperçoit et ressent ci et là.

 

Photo Rufus SewellAttention chéri, ça va me bouffer

 

SCÈNE CULTE

 

 

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commentaires
Starbuck
25/01/2020 à 11:13

À Pat Rick.
Oui, un excellent petit polar ,nerveux et agressif, limite Actioner. Agréable mais malheureusement sous-estimé.

Pat Rick
24/01/2020 à 19:40

@ Starbuck

Perso aussi j'avais bien aimé Colt 45.

Starbuck
24/01/2020 à 11:11

Quelques belles images, c'est sur. Mais un film trop balisé, si j'ose dire, pour être vraiment surprenant. Par contre, Colt 45, J'ai vraiment bien aimé.

MystereK
24/01/2020 à 08:04

Un film à défendre malgré ses défauts, on sent que toute l'équipe s'est investie dans ce projet jusqu'à la souffrance.

Pat Rick
23/01/2020 à 19:26

Un très bon film, peut-être son meilleur.
Sinon aucun de ses films n'a été de grand succès en matière de box-office.

Hasgarn
23/01/2020 à 12:43

Vu en avant première à l'Absurde Séance en présence de Fabrice. C'était un sacré moment.

Chris
10/04/2017 à 10:01

Un film courageux et ambitieux, avec une vraie patte d'auteur - Merci à Du Weltz de tenter des choses comme ça.

Geoffrey Crété - Rédaction
09/04/2017 à 23:50

@Okay

Avec plaisir ;)

Rorov94
09/04/2017 à 22:39

Comme dirait daniel toscant séplanté:Un film Boulverssifiant!!!

Okay
09/04/2017 à 18:38

@Redaction Merci de parler et défendre un temps soit peu ce film que j'aime beaucoup et qui moi m'a transporté, bousculé et que j'ai je pense bien appréhendé et saisi le sens, qui fait que j'ai une affection toute particulière avec lui.

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