Pas si nul : La Planète des singes de Tim Burton

Geoffrey Crété | 1 octobre 2016 - MAJ : 24/03/2019 14:05
Geoffrey Crété | 1 octobre 2016 - MAJ : 24/03/2019 14:05

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

 

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"Un film d'auteur spectaculaire, drôle et visuellement très beau" (Le Monde)

"Dans dix ans, c'est toujours la version de 1968 que les gens loueront" (Roger Ebert)

"Brillante exposition, où Tim Burton réussit à créer un univers visuel original, assez angoissant" (Télérama)

"La Planète des Singes n'est pas un film de, par, et pour Tim Burton, mais un apprentissage parfois maladroit, parfois réussi, à la technique dite du "blockbuster implacable" (Mad Movies) 

 


 

LE RESUME EXPRESS

2029. Leo Davidson s'ennuie dans son laboratoire de l'espace. Quand son singe chéri Pericles se perd dans un orage de l'espace, il saute dans une navette pour le sauver. A la place, il voyage dans le temps et se crashe dans la jungle d'une planète inconnue.

Il tombe au beau milieu d'une partie de chasse entre des singes en armure et des humains à moitié nu. Amené comme esclave dans une ville, il attire l'attention d'Ari, fille d'un singe politique qui milite pour les droits des hommes : elle le libère, lui et une blonde. Ils s'échappent tous, et le général Thade, amoureux d'Ari et enragé contre les humains, s'énerve.

Leo cherche à recontacter ses collègues sur la station et suit le signal d'une babiole technologique. Tous les autres le suivent par principe. 

Ils finissent par arriver dans la zone interdite, le berceau de la vie selon la foi simiesque : une épave dans les sables. Leo découvre que c'est l'épave de son laboratoire, encore en état de marche après des milliers d'années : il comprend qu'en le recherchant, ses collègues se sont crachés ici, et que leurs singes-cobayes ont fait la loi jusqu'à les exterminer.

Thade arrive avec son armée pour tuer les méchants humains, mais la bataille est interrompue par l'arrivée de Pericles avec sa navette, que tous les singes prennent comme leur dieu, censé revenir selon la prophétie.  Thade s'énerve encore, tape ce petit dieu, tape Leo, mais Leo l'enferme derrière une vitre, comme au zoo. 

Leo décide de repartir, après avoir embrassé Ari et s'être laissé embrasser par la blonde. Il retraverse l'orage de l'espace et retrouve la Terre de son époque. Sauf qu'il se crashe (encore) face à la statue de Thade, qui trône à Washington à la place de Lincoln, avant d'être assailli par des policiers-singes.

FIN (?)

  

Planète des singes - Burton

  

LES COULISSES

Sorti en 1968, La Planètes des singes de Franklin J. Schaffner a donné quatre suites, sorties entre 1970 et 1973. Dès la fin des années 80, le studio Fox souhaite réanimer la franchise lucrative avec Adam Rifkin : connecté au premier film, Return to the Planet of the Apes est lancé, avec les noms de Tom Cruise et Charlie Sheen évoqués. Mais le film est abandonné à la dernière minute suite à de nouveaux patrons à la tête du studio.

Au début des années 90, Peter Jackson et Fran Walsh proposent leur version : une continuation du cinquième épisode, qui revisite la Renaissance avec une révolution artistique, Roddy McDowall et un singe à la Leonard de Vinci. Là encore, le projet n'aboutit pas.

Dans la foulée, la Fox courtise Sam Raimi et surtout Oliver Stone, qui accepte d'être producteur et amène le scénariste Terry Hayes (Mad Max 2, Mad Max 3) pour travailler sur un scénario intitulé Return of the Apes : pour tenter de stopper une épidémie qui tue l'humanité, des humains voyagent dans le passé paleolithique, à une époque où les hommes affrontaient des grands singes. Ils découvraient une petite fille, Eve, considérée comme le prochain stade de l'évolution.

Arnold Schwarzenegger signe pour le premier rôle en 1994, avec Philip Noyce en réalisateur et un budget de 100 millions. Mais le projet s'écroule : le studio veut appuyer l'aspect familial et comique, mais Hayes a écrit une histoire à la Terminator. Parce qu'il refuse d'obtempérer, il sera viré, et Oliver Stone et Philip Noyce partiront vers d'autres horizons.

Les années suivantes, Chris Columbus travaille sur une autre version : suite au crash d'un singe astronaute qui répand un virus qui décime l'humanité, deux scientifiques voyagent vers sa planète d'origine pour trouver une remède, et arrivent dans un monde où des singes armés chassent les hommes. A leur retour, ils découvrent une Terre elle-aussi dominée par les singes, et une statue de la liberté refaçonnée. Schwarzenegger est encore attaché au film, mais la Fox n'est pas satisfaite par le scénario. Columbus quitte le projet et le nom de Roland Emmerich est évoqué.

La Fox se tourne vers James Cameron, trop occupé par Titanic pour réaliser. Les producteurs reviennent vers Peter Jackson, qui pitche la même idée à de nouveaux visages. Emballée, la Fox est prête à lancer la machine, mais ce sera au tour du réalisateur de refuser lorsqu'il apprend que la superproduction est conçue comme véhicule pour Schwarzenegger, avec James Cameron à la production. Convaincu qu'il n'aura aucun contrôle, Peter Jackson abandonne. La mort de Roddy McDowall en 1998 marque la fin d'un development hell incroyable. Schwarzenegger finira par quitter le projet qui sera refusé par Michael Bay et les frères Hughes (From Hell).

 

Photo Tim Burton, Helena Bonham Carter

 

En 1999, la Fox commande un nouveau scénario signé William Broyles Jr. (Apollo 13, Seul au monde). Une sortie à l'été 2001 est envisagée lorsque Tim Burton, qui sort de Sleepy Hollow, s'intéresse au projet : "Je n'avais pas envie de faire un remake ou une suite, mais j'étais intrigué par l'idée de revisiter ce monde. Comme beaucoup, j'ai été marqué par ce film." Richard Z. Zanuck, producteur sur le film de 1969, revient au même poste.

La réécriture demandée par Burton coûterait 200 millions à filmer, mais la Fox veut débourser la moitié. Deux mois avant le tournage, les réécritures sont encore en cours lorsque les décors sont construits. Le tournage est retardé de plusieurs mois. La date de sortie programmée oblige le cinéaste à se laisser porter par une production accélérée jusqu'à la post-production, avec d'inévitables reshoots. Le légendaire Stan Winston (qui a travaillé sur Edward aux mains d'argent) quitte le film pour différends créatifs et sera remplacé par Rick Baker (qui a travaillé sur Ed Wood) ; Burton se bat pour conserver des maquillages et ne pas numériser les singes.

Le nom de Tim Burton attire vite de beaux noms. Mark Wahlberg  accepte sans lire le scénario, et se retire d'Ocean's Eleven où il sera remplacé par Matt Damon. Tim Roth refuse le rôle d'Alan Rickman dans Harry Potter pour incarner Thade. Kris Kristofferson signe pour un second rôle uniquement pour travailler avec le réalisateur.

 

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LE BOX-OFFICE

Un budget aux alentours de 100 millions de dollars et un box-office de plus de 360 millions, dont 180 aux Etats-Unis avec l'un des meilleurs démarrages de l'année. Bilan positif pour les comptables.

Mais au-delà des chiffres, la sortie de La Planète des singes n'a pas été douce. Après avoir évoqué une suite, la Fox décidera d'annuler les plans. Mark Wahlberg et Helena Bonham Carter n'étaient pas contre, à condition que Tim Burton revienne. Réponse du cinéaste : "Plutôt me jeter par la fenêtre".

Le studio relancera la franchise en 2011 avec La Planète des singes : les origines, avec James Franco et Freida Pinto. Cette fois-ci, le singe est roi : Andy Serkis alias César est le héros de la série, au coeur de La Planète des singes : l'affrontement en 2014 et du troisième opus, War of the Planet of the Apes, prévu pour l'été 2017.

Interrogé sur cette nouvelle saga, Wahlberg dira : "Je ne les ai pas vu, mais j'ai entendu que c'était sacrément bien. Le nôtre ne l'était pas. C'est comme ça. Le nôtre n'était pas bien. Ils n'avaint pas de scénario fini. Ils avaient une date de sortie avant qu'on tourne le film. Ils poussaient constamment Tim dans la mauvaise direction. Faut laisser Tim faire son job."

 

Photo Mark Wahlberg

 

LE MEILLEUR

Un certitude, même 15 ans après : La Planète des singes version Tim Burton n'est pas un grand film. C'est un film non accompli, incomplet et boiteux, qui illustre très clairement la rencontre entre un auteur et un studio.

Passé l'introduction spatiale sans âme, façonnée à toute vitesse, lorsque le héros se crashe, c'est le cinéaste qui se relève. Le décor de la jungle éclairé par le Français Philippe Rousselot d'abord, qui emmène sans attendre dans l'action, mais surtout la cité erigée au milieu des plaines. Fumeur, musicien, barbier, vendeur de tissu, saltimbanque, sportifs : la ville est un pur théâtre burtonien. Le réalisateur prend un plaisir évident à créer un folklore simiesque, avec une foule de détails dévoilés en quelques minutes.

L'âme de ce remake coûteux est entre les murailles de cette ville rocailleuse, qui raconte bien plus que toutes les péripéties hollywoodiennes des héros une fois sortis. Il suffira d'un dîner mondain, de mômes cachés dans un recoin pour vivre leur adolescence rebelle, d'un orang-outang qui se toilette la tête à l'envers, ou d'une mémorable parade nuptiale pour comprendre que La Planète des singes était théoriquement parfait pour Tim Burton. Ce savoureux mélange entre l'étrangeté et le burlesque, autour des comportements et du langage corporel des singes citadins, apporte une vraie dimension au film, ainsi qu'une réelle identité. Là, il y a une vision, un regard, un réalisateur qui pilote l'univers.

 

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L'intérêt de Burton pour le remake du film culte s'incarne sans surprise du côté des freaks, des créatures poilues : des humains dont l'apparence et le comportement est problématique, dérangeante, comme un Edward aux mains d'argent ou un Ed Wood. L'empathie ne sera en aucun cas du côté de Mark Wahlberg ou Estella Warren, qui semble posée par la production pour assurer le quota (et donc délaissée, méprisée, par la caméra) : le coeur du film se déplace totalement vers Helena Bonham Carter, qui exprime mille fois plus derrière son maquillage que les visages découverts. Là encore, le regard de Tim Burton fait d'Ari une héroïne, bien drôle et plus touchante que l'aventurier spatial catapulté par Hollywood dans ce décor décalé. Même chose pour Tim Roth et Paul Giamatti, qui apportent de la vie à un film sinon figé.

Cette force se retrouve dans d'autres éléments éparses, et notamment dans le thème de Danny Elfman. Guerrier, épique, sombre, il est certainement l'un des meilleurs du compositeurs, qui n'aura pas réellement de place pour exister passé le générique de début - lui-aussi bien ordinaire.

 

Photo Lisa Marie

 

LE PIRE

Mark Wahlberg. Estella Warren. Le scénario. La deuxième heure du film. Les scènes d'action. Le climax. La fin. La Planète des singes souffre en profondeur des grands maux hollywoodiens., avec une impression de spectacle vide, de personnages qui errent à la merci d'un programme imposé par les codes hollywoodiens.

A l'image de ce campement au bord de l'eau, qui semble avoir été grossièrement posé par des scénaristes paniqués pour ralentir les héros, le scénario manque cruellement de nerf et d'inventivité. L'architecture est simpliste au possible, avec un héros qui cherche un lieu via un GPS, un bad guy rempli de haine qui pourchasse le héros par principe, deux femelles charmés par un héros abruti, et une très vague mythologie à peine pertinente dans l'intrigue. 

 

Photo Mark Wahlberg, Estella Warren

 

Côté action, La Planète des singes est très faible. Tim Burton n'est vraisemblablement pas passionné par cet aspect du film, et le vide du scénario appuie les limites du spectacle. En plus des sauts de singes risibles, avec une utilisation très peu habile du cadre et de l'espace qui met en évidence l'artificialité de leurs déplacements, le film s'enfonce dans ses deux grandes scènes d'action.

L'attaque du campement est grossièrement découpée, avec un montage et des raccords pauvres qui semblent signaler une mise en scène perdue, voire des reshoots. Un peu mieux emballé, le climax n'en demeure pas moins d'une platitude folle, avec des ficelles indigestes - ce môme stupide qui rejoint les adultes sans vraie raison, le héros qui va le sauver dans un morceau de bravoure minable, la parenthèse émotion lorsque la blonde découvre qu'Ari a été marquée au fer rouge comme elle.

Deus ex machina ultime, l'arrivée du singe à bord de son vaisseau en pleine bataille achèvera la scène dans une pirouette digne d'une crise de panique dans la salle de réécriture.

Enfin, la fameuse fin tant discutée, susceptible de provoquer quelques courts-circuits mentaux (une fin longtemps prévue au cours du development hell voyait le héros se crasher dans un stade, où les singes jouaient au baseball). Comment Thade a t-il pu remplacer Lincoln ? Que s'est-il passé pour que les singes prennent le contrôle de la Terre dans le passé, si le héros a modifié le futur, sur une autre planète ? Certes, il y a l'explication symbolique noble, qui voudrait que cette conclusion ait un sens profond : après avoir été confronté à ces méchants singes tortionnaires, le héros retourne sur Terre les yeux grands ouverts et la conscience plus fine, et verra ces terribles hommes comme les bêtes cruelles qu'ils sont eux-aussi, au fond.

L'analyse n'est pas inintéressante, a sa place dans les cours théoriques, mais la fin n'en reste pas moins problématique. Burton l'a lui-même admis : elle a été choisie non pas pour faire sens, mais pour ouvrir une porte pour une éventuelle suite alors espérée par le studio. Une volonté qui sera passée avant même la satisfaction première du public, dans une tentative cynique de reproduire le choc du film culte. Et qui aura en réalité prouvé la totale incapacité de l'équipe à lui rendre justice.

 

Photo Tim Burton

 

SCENES CULTES

Le fantastique thème guerrier de Danny Elfman.

 

 

  

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commentaires

wtf
23/09/2018 à 00:13

Ce que je trouve dommage dans cet article, c'est de ne pas avoir abordé le fait que le père de Burton est mort en 2000 et que sa mère était en fin de vie. (morte en 2002 par la suite)
Tim Burton n'était pas du tout dans un contexte acceptable pour se concentrer sur ses projets. Cela doit expliquer certains problèmes du film qui auraient pu être évités.

@Yolo
Alice au pays des merveilles 2 était bien meilleur que ce film, ne serait-ce que dans les incohérences qui sont largement plus discutés pour La Planète des singes, ne tombons pas dans la mauvaise foi non plus.
@Zanta
Il y a des hauts et des bas concernant ses derniers films mais Big Fish et ses films d'animation restent quand même intéressants ! Bien que La Planète des singes marque bien le début de cette phase...

Loh
01/10/2016 à 21:30

J'ai revu le film il y a quelques mois : une première heure pas trop mal mais dès qu'ils sortent de la ville c'est ennuyeux.
Le Deus ex avec l'arrivée du singe ne m'a pas gêné ainsi que l'explication des origines des singes mais la fin incompréhensible à New-York....

Yolo
01/10/2016 à 17:37

@Rahan

Rien que cette année, Tarzan est pire, ID2 est pire, Alice au pays des merveilles 2 (coucou Burton producteur) est pire. Sans réfléchir. Après, on a eu équivalent dans la médiocrité amusante.

Zanta
01/10/2016 à 16:43

Le vrai souci, c'est qu'après ce film Burton parviendra bien à servir les studios, en leur livrant des produits rose bonbon - Big Fish, Charlie and the Chocolate Factory, Alice in Wonderland - et ne finalemelnt revenir à ses racines gothiques que pour des films d'animation - Corpse Bride, Frankenweenie.
Planet of the Apes marque bien le début de la phase la moins intéressante de sa carrière.

Rahan les tape
01/10/2016 à 15:47

Métrage risible qui ne vaut que pour ses maquillages flamboyants.
N'importe quelle croûte estivale sortie depuis lui est supérieure.

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