Anomalisa : dans la peau du génial Charlie Kaufman (Eternal Sunshine, Dans la peau de John Malkovich)

Geoffrey Crété | 3 février 2016
Geoffrey Crété | 3 février 2016

Charlie Kaufman n'en est pas à ses premières marionnettes. Il y en avait dès le début de Dans la peau de John Malkovich. Mais dans Anomalisa, sa deuxième réalisation après le fabuleux Synecdoche, New York, les marionnettes sont les héroïnes, et prennent la place des humains pour illustrer toute leur étrangeté et fragilité. L'occasion idéale pour revenir sur la carrière de ce scénariste et réalisateur de génie, dont le cinéma est traversé par les mêmes motifs.

 

Anomalisa

 

L'AMOUR LOOSE

Au coeur d'Anomalisa, co-réalisé par Duke Johnson, il y a une simple histoire d'amour entre un homme marié et malheureux, et une jeune femme réservée, complexée par son physique. Cette romance ratée et ordinaire, abordée avec une tendresse et une sincérité désarmante, rappelle que Kaufman est un romantique, à sa manière.

Derrière chacun de ses scénarios, sous la douce folie qui les caractérise, se cache une histoire d'amour : l'histoire d'amour lesbienne entre Cameron Diaz et Catherine Keener dans Dans la peau de John Malkovich, avec un John Cusack qui se cache dans la tête de leur bébé pour pouvoir continuer à vivre avec sa femme ; le triangle amoureux bizarroïde de Human Nature ; le coup de foudre entre Meryl Streep et Chris Cooper dans Adaptation, qui bouleverse l'existence de cette femme mariée et rangée ; le coeur de Confessions d'un homme dangereux se situe dans la relation entre Sam Rockwell et Drew Barrymore ; Eternal Sunshine of the Spotless Mind, évidemment ; Synecdoche, New York aussi, où les amours du metteur en scène forgent ses angoisses et marquent des étapes dans son travail monstrueux. L'amour chez Kaufman prend des formes inattendues et politiquement incorrectes.

 

Charlie Kaufman

 

LA PHOBIE SOCIALE

Il y a une scène cauchemardesque dans Anomalisa où le héros traverse les décors hantés par des gens identiques. Cette peur de l'Autre, à mi-chemin entre la paranoïa et le narcissisme, traverse le cinéma de Kaufman, qui exorcise ses démons au travers de ses personnages masculins introvertis, recroquevillés sur leurs propres existences douloureuses. A l'image de Nicolas Cage qui n'ose pas aborder Meryl Streep dans l'ascenseur d'Adaptation, le héros Kaufmanien est une créature fragile, profondément déphasée dans son look et ses centres d'intérêt.

Il y a aussi cette idée burlesque que ces personnages sont démunis face au réel, tout en ayant des facultés exceptionnelles ailleurs : Craig Schwartz est un maître dans l'art des marionnettes, mais est d'une maladresse folle lorsqu'il s'agit d'interagir avec des êtres humains ; son alter ego d'Adaptation refuse de suivre les règles de la dramaturgie classique pour son nouveau scénario, mais est incapable d'avoir ne serait-ce qu'un rapport ordinaire aux autres ; Caden Cotard parvient à recréer un monde entier à l'image de sa vie, sans pour autant être maître de sa propre existence. Et dans How & Why, la série avortée de Charlie Kaufman en 2013, le héros était un homme "capable d'expliquer comment et pourquoi une centrale nuclaire fonctionne, mais ne connaît rien à la vie".

 

Charlie Kaufman

 

LE PUIT DE LA REALITE

Synecdoche, New York, où Philip Seymour Hoffman interprète un metteur en scène qui récréé toute sa réalité et ceux qui la peuplent dans un gigantesque hangar, illustre à merveille la fantastique folie d'un scénariste qui remodèle et réorchestre le réel à chaque film. De John Malkovich dans son propre rôle à la séquence sur les coulisses de Dans la peau de John Malkovich au début d'Adaptation, de l'incroyable histoire "plus ou moins vraie" de Confessions d'un homme dangereux (un présentateur vedette de jeu télévisé qui a écrit une autobiographie où il prétend avoir été un espion au service de la CIA) à la société Lacuna d'Eternal Sunshine qui permet à chacun de reprendre le contrôle de sa mémoire pour composer une meilleure vie, Charlie Kaufman questionne, à chaque film, la notion de réalité. 

D'où, peut-être, ce motif des masques dans Anomalisa, qui dévoilent au détour d'un plan leur mécanique, comme pour rappeler leur nature de marionnettes animées par les réalisateurs. Avec cette idée que l'extraordinaire se cache dans le trivial, comme ce trou magique creusé derrière un vieux meuble au 7ème étage 1/2 de LesterCorp.

 

Charlie Kaufman

 

LA DEMENCE ORDINAIRE

Le personnage principal d'Anomalisa souffre du syndrome de Fregoli : un délire qui pousse à se croire persécuté par des personnes qui changent régulièrement d'apparence. Une manière à la fois belle et inquiétante d'isoler un être humain, et qui fait écho aux précédentes histoires du scénaristes : la scène du restaurant peuplé de John Malkovich évidemment, mais aussi les multiples versions des gens dans Synecdoche, New York, la mythomanie probable de Chuck Barris, Nicolas Cage qui interprète Charlie Kaufman et son jumeau Donald dans Adaptation, ou encore Jim Carrey incapable de voir le visage d'Elijah Wood dans une scène angoissante d'Eternal Sunshine

Cette obsession de la réalité à multiples facettes était au coeur d'un projet de série avec Catherine Keener, développé en 2012 mais finalement refusé par toutes les chaînes (dont HBO, Netflix, Amazon et AMC). Kaufman décrivait le concept : "Toute la série se déroule en un jour. Le principe c'est qu'il y a tellement d'accidents dans une vie qui font prendre différentes directions, et quand on regarde la vie de quelqu'un de sa naissance à ses 50 ans, il y a énormément de versions possibles. Mon idée était de prendre cette femme, qui a tel âge tel jour, c'est tout ce qu'on a, et chaque épisode est basé sur un chemin différent. Au cours de la série, on aurait commencé à reconnaître des indices sur ce qui s'était passé et avait fait changer sa vie. Mais aussi les similitudes dans toutes ces versions d'elle-même - ce qu'elle est, au fond. J'aimais l'idée qu'il n'y ait pas de bonne version. Qu'on puisse regarder les épisodes dans tous les sens. Dans un épisode elle aurait pu être mariée à cet homme, dans le suivant ils étaient divorcés, et dans un autre ils se croisent dans la rue sans se connaître".

 

Charlie Kaufman

 

LE SEXE

Anomalisa restera dans les mémoires pour au moins une chose : une incroyable scène de sexe qui, paradoxalement, est d'une justesse ahurissante alors même qu'il s'agit de deux marionnettes. Maladroites, presque gênantes mais terriblement touchantes, ces quelques minutes remettent en perspective quelques éléments de la filmographie de Kaufman, et notamment Human Nature. Dans cette histoire insolite se rencontraient un homme et une femme : une Patricia Arquette entièrement recouverte de poils qui, pour satisfaire ses besoins sexuels, retournait à la civilisation après des années dans la nature et subissait une opération pour redevenir "normale" ; et un Rhys Ifans persuadé d'être un singe, ramené à la civilisation par un chercheur mais incapable de se contrôler (notamment ses besoins sexuels). 

Plus discret dans les autres films (dans Eternal Sunshine, Clémentine quitte Joel car il pense qu'elle utilise le sexe pour se faire aimer ; dans Synecdoche, New York, l'homosexualité refoulée de Caden est plusieurs fois abordée), le sexe prend un rôle particulièrement étonnant dans Anomalisa qui, en digne film signé Charlie Kaufman, hante longtemps.

 

Anomalisa

 

commentaires

T1000
18/02/2016 à 15:49

Hmm ok, tu as toi-même écrit qu'il fallait parfois infantiliser le public pour l'inciter à aller voir autre chose qu'Avengers...
Sachant qu'à la base tu critiques EL qui parle selon toi trop des gros films et trop rarement des autres, que tu cites des exemples pas très pertinents (Les Délices, quand même très couvert) et rejettes les miens (car suffisamment couverts à la tv)... désolé, je trouve ta lecture très simpliste en plus d'être pas bien solide au fil des arguments.

Mais bon, c'est aussi pour ça que c'est intéressant d'échanger.

diez
05/02/2016 à 19:41

Je crois que tu bois du mal là où il n'y en a pas. ;)

L'histoire de la vie et de la culture c'est autant d'apprendre par soit même, mais aussi découvrir grâce et par les autres. Rien d'infantilisant, de paternaliste ou de condescendant. ^^

En attendant, j'ai pu voir Anomalisa. Très déroutant, l'histoire malmene avec tendresse le spectateur, la frontiere entre la réalité, la fiction et la psychose est mince. L'animation choisit pour ravonter cette histoire n'a rien d'une esbrouffe pompeuse. Le style sert pertinement le propos mélancolique du film. De belles idées visuelles comme celle des masques, pareil pour les voix. Un film très intéressant sur un homme légèrement depassé par ses désirs qui détruit tout ce qu'il aime. Une personnage egocentrique, mais terriblement touchant pour qui la vie monotone n'est pas une finalité. Il faut que je le regois, certaines choses m'ont échappé.

T1000
05/02/2016 à 10:57

On est d'accord qu'à la base tu cites Les Saisons et Les Délices de Tokyo pour tes arguments ? Mais qu'ensuite tu réfutes mes exemples de Demain et Sur le chemin de l'école car "couverts par la tv" ?

On est d'accord que tu fais un lien clair entre un média qui parle d'un film et un film qui marche en salles ? D'où mes exemples de blockbusters médiatisés qui marchent pas (auxquels tu ne réponds pas), pour dire que ce n'est pas une science exacte (jamais je n'ai sinon assuré détenir la vérité, juste : je pense qu'il faut nuancer, ce n'est pas si logique)

On est d'accord que Sur le chemin de l'école et Demain ont été d'énormes succès, malgré des sujets pas aussi populaires et popcorn que Les Tuche ? Donc oui y'a du monde pour Kev Adams et Avengers, mais pas que, heureusement, donc ne simplifions pas ("qui résument le ciné français à Dany Boon et Aladin").

On est d'accord que tu as écrit "Oui, parfois il faut infantiliser le public et l'encourager à aller voir autre chose" ? Ce qui à mes yeux est très condescendant et paternaliste. Tout est affaire d'équilibre bien sûr, et tu parles probablement (au vu du dernier message) d'une simple critique d'un petit film argentin peu médiatisé (même si Blancanieves a lui aussi été très couvert à l'époque). Et c'est donc ce que je disais plus haut : le public peut tout à fait, et très facilement, voir ce qui passe en salles et sélectionner sur synopsis ou bande-annonce. Mais si personne vient lire cet article sur Anomalisa, faudra pas s'étonner de pas en ravoir un la semaine pro sur le même type de film.

"Je parle de ce que je vois en tant que spectateur et internaute qui entend tous les jours des personnes dire que le cinéma français se résume à Aladin, Les profs 2 et Danny Boon" : Où vas-tu lire ça sérieusement ? Aucun site de ciné ne défend Les Profs 2 et Aladdin, ils n'ont jamais pas accès aux projections presse il me semble, car le distrib sait que le public se contrefout d'aller lire dessus. Après, que les médias parlent du box-office peu importe qui gagne, c'est totalement normal. Et là encore : on a les médias qu'on mérite, et si on parle tant de Kev Adams c'est parce qu'il plaît (sans avoir de critique avant sortie, le public y va), et non le contraire.

Tes propos d'origine : les spectateurs doivent faire des efforts considérables pour pas juste aller voir les gros films, les médias ont leur rôle à jouer là-dedans.
A mes yeux on est totalement dans tes propos de départ mais effectivement on est allé dans le détail car ça me semblait un peu approximatif et réducteur comme propos. Après, on est pas d'accord, mais pas nécessaire de dire que je déforme tes propos alors que je prends la peine d'y répondre précisément du mieux que je peux.

Enfin bon, je vais aller remater Adaptation, ce sera probablement plus nourrissant.

diez
05/02/2016 à 02:32

On est largement à côté de mon propos d'origine et en plus tu déformes mon message en me prêtant des choses que je n'ai pas dites.

Je parle de ce que je vois en tant que spectateur et internaute qui entend tous les jours des personnes dire que le cinéma français se résume à Aladin, Les profs 2 et Danny Boon. Cela m'emmerde de lire chez certains que l'année 2015 pour le ciné FR fut catastrophique alors qu'elle regorge de pépites dont peu de médias assez important ont parlés.

EL m'a fait découvrir à l'époque le film Blancanieves, s'il était sortie aujourd'hui, ils en auraient peu etre pas parlé. C'est ca aussi le role des sites specialisés en cinoche. C'est ca que j'appel prendre le spectateur par la main. Lui faire découvrir des choses vers lesquelles il ne serait pas allé de lui même,. Si c'est cela infantiliser le spectateur, je fais partie de ses gamins qui de temps en temps aiment découvrir un film de cette manière.

T1000
04/02/2016 à 23:34

Mais dans ce cas, Les delices de Tokyo et Les saisons (tes exemples) sont largement couverts par les médias aussi, ce ne sont en rien des trésors découverts par les cinéphiles. Je pensais que tu critiquais avant tout l'absence de critiques de ces films sur écran large ou ce genre de site, en affirmant que cela empêchait un certain public d'y avoir accès (d'où mes exemples).

Tu n'es pas exceptionnel : la grande majorité des gens vont voir des films qui leur donnent envie, blockbuster ou film d'auteur nippon. On peut toujours trouver des spectateurs qui ne vont voir que les giga-succès ou suivent le interviews au JT pour savoir quel film sort, mais ce serait réduire le spectre de la cinéphilie.

Et dire que le public n'est pas assez informé parce qu'il n'irait au ciné que selon les tendances, les gros titres, les buzz, les pubs du métro, c'est à mes yeux une manière polie de dire qu'il est faible. C'est l'infantiliser, comme tu l'as affirmé plus haut : donc une manière de le définir comme faible face au marketing des studios par ex (or, je répète : les flops de films comme Pan, Agents très spéciaux, Green lantern ou Cowboys et aliens montrent bien que 1/ la couverture médiatique n'est pas une donnée solide pour créer un succès 2/ le public réfléchit par lui-même, et décide quand un gros film populaire ne lui semble pas intéressant, ou vice-versa)

diez
04/02/2016 à 21:00

Je n'ai pas dit que le public était faible, mais qu'il est parfois nécessaire de le prendre par la main. Tout le monde a une part de responsabilité dans la standardisation de la prod cinématographique. Le public n'est pas assez informé. Les deux doc que tu cites, ont été bien representés dans les médias TV pour info. ;)

Je vais les voir les petits quand le sujet m'intéresse, sinon aucun sens de défendre le cinéma qui sort des sentiers battus. Mais je fais pareil pour les blockbusters, je vais voir ceux qui m'intéressent.

T1000
04/02/2016 à 17:58

Faudrait déjà démontrer le rapport entre promo et box-office, parce que quand tu vois la campagne d'affichage de Pan ou Agents très spéciaux par ex, ou le succès énorme de Demain qui n'a pourtant pas eu des critiques partout (genre ici), ça n'indique en rien que la couverture médiatique incite le public à aller en salles. C'est une équation posée par les studios, qui considèrent que payer une tournée promo pour que Julia Roberts ou Tom Cruise fassent le tour du monde motive les gens. C'est sûrement en partie vrai, mais ça n'est en rien une formule stable.

Et perso je ne considère pas le public comme si faible. Il peut totalement ne PAS aller voir ce qu'il a sous les yeux, ici ou ailleurs dans le monde (les exemples de blockbusters qui se sont soldés par des échecs ne manquent pas chaque année... comme les petites surprises hors système qui plaisent, comme Sur le chemin de l'école). Et une grosse partie de ce public va voir ce qu'il veut hors gros films, en regardant les programmes ou les bande-annonce.

Enfin, je trouve qu'un site (qui n'est pas Allociné ou Variety, donc pouvoir limité) qui ne parle pas de tous les films pour x raisons (moyens, contraintes, par ex) mais aborde le sujet des blockbusters de manière critique, c'est très bien. Ce serait franchement triste que tout soit noir ou blanc, et que seuls les énormes sites très influents et exigeants (on essaie d'en citer quelques uns pour voir ?) puissent être légitimes.
C'est le même raisonnement que reprocher à une personne de descendre un film alors qu'il n'est ni réal ni scénariste, à mes yeux. A son niveau, avec ses limites, on peut avoir une voix, et s'inclure dans le système tout en ayant sa part de responsabilité (d'ailleurs, toi et moi allons-nous voir tous les petits films, ne sommes-nous pas victimes du marketing du club art et essai, et ne payons-nous pas pour aller voir des blockbusters ?)

diez suite
04/02/2016 à 17:33

* surpris par des films plus confidentiels si on prend la peine de lui les présenter. Tout en haut du monde ou Les filles du moyen age auraient pu etre de relqtifs succès avec une meilleur exposition des médias et bien entendu des studios.

diez
04/02/2016 à 17:31

Le public finance ce qu'on lui met sous les yeux. Il y a moins a perdre pour un site média qui publie la critique d'un film différent qu'un studio qui oserait produire un film audacieux.

Si le site média joue uniquement le jeu des grands studios, mais dénonce aussi la paresse de la production cinématographique d'aujourd'hui cela ne serait pas très pertinent.

Oui, parfois il faut infantiliser le public et l'encourager à aller voir autre chose. Cela ne le rendra que meilleur. Un public qui prend plaisir devant Avangers 2 peut aussi bien surpris pas des films mlus confidencielles

T1000
04/02/2016 à 17:10

Ne soyons pas naïfs, un site de ciné est comme l'industrie du cinéma.
On ne peut reprocher à un business de pas faire de trucs différents (intelligents, auteur, tout ce qu'on veut) si ça marche pas, puisque ça doit être un minimum rentable.
On ne peut reprocher à un studio de planifier Fast & furious 9 et Spiderman 5 puisque le public va les voir ; et même si c'est pour ensuite cracher dessus.
Si cet article marchait autant que la news Star Wars, et si Avengers 2 était dépassé par Spotlight, on en serait pas là. On a un peu la prod qu'on mérite aussi, donc faut pas trop infantiliser le public qui choisit et finance ce dont il a envie. (et y'a quantité de spectateurs qui vont voir ou lire sur autre chose, c'est pas du tout compliqué)

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