Michael Cimino : Ascension, chute, rédemption

Geoffrey Crété | 16 décembre 2013
Geoffrey Crété | 16 décembre 2013

La réputation de Michael Cimino n'est plus à faire. Maintes fois racontée, remâchée, ritualisée, l'histoire est passée dans la légende : le prodige devenu paria, l'artiste devenu victime, le génie devenu monstre. Exemple absolu d'hubris hollywoodienne, souvenir lointain d'une époque révolue où l'auteur a failli bouffer l'industrie, le fameux homme qui a coulé United Artists continue de hanter la mémoire collective, entre ombre et lumière.

Rebelle dans l'âme, Cimino collectionne les faits d'arme. Elève respectable mais adolescent dissipé, diplômé d'art mais engagé dans l'armée de réserve, il croise au hasard de la vie le monde de la publicité dans les années 60. Il y rencontre sa femme, laquelle accélèrera son arrivée à Hollywood où il démarre comme scénariste. Casseroles ou fiertés, il est crédité aux génériques du film de science-fiction Silent Running et Magnum Force avec l'inspecteur Eastwood. Nouvelle chance : l'icône, impressionné, lui propose de le filmer dans Le Canardeur en 1974, film de braquages avec aussi Jeff Bridges qu'il a d'abord pensé réaliser. Avec un premier succès en poche, Cimino va entamer son fabuleux chemin de croix.

 


 

En 1978, Michael Cimono est couronné de l'Oscar du meilleur réalisateur pour Voyage au bout de l'enfer, avec Robert de Niro, Christopher Walken et Meryl Streep. Avec cette victoire, doublée d'un succès en salles, il échappe à un premier désastre colossal : étalé sur six mois improbables, le film a coûté le double du budget initial. Béni des dieux, récompensé pour sa démesure biblique, le réalisateur obtiendra carte blanche de la United Artists pour son faux western et vrai désastre La Porte du paradis., avec Kris Kristofferson et Isabelle Huppert. En 1980, après avoir quadruplé son budget et passé sept interminables mois dans le Montana, le film de 3h39 est éviscéré par la critique, ignoré par le public, condamné par l'époque. Telle une étoile filante, Cimino a illuminé le ciel hollywoodien, le temps d'un battement de cœur - bref et vital.

 


 

Impardonnable, incontrôlable, le Docteur Jekyll et Mister Hyde du cinéma américain sera dès lors damné. D'abord par le système, qui enterre illico Conquering Horse, sa fresque dantesque sur les Indiens d'Amérique, ainsi que tout autre forme d'expression artistique. Par sa propre conscience aussi, qui mettra une trentaine d'années à accepter l'infernale Porte du paradis. En 1985, il accepte de réaliser L'Année du dragon, un polar avec Mickey Rourke. Privé de son final cut par Dino De Laurentiis, il le livre en temps et en heure. Mais le film est un échec au box-office, qui lui vaudra une nomination aux Razzie Awards comme pire réalisateur. Le vent a tourné, l'enfant prodige est devenu bête noire. Incorruptible ou irresponsable, il affronte ensuite les producteurs du Sicilien, auxquels il offre un film de 2h30, alors que le contrat stipule qu'il ne peut dépasser les deux heures. Cimino leur balance une version courte débarrassée de toutes les scènes d'action. Il regagne sa fierté, mais perd le procès. En 1987, Le Sicilien se ramasse au box-office, enfoncé par la presse. Même chose pour La Maison des otages en 1990, avec Mickey Rourke et Anthony Hopkins. En 1996, The Sunchaser est présenté en compétition au Festival de Cannes, mais le déshonneur est sauf : Cimino est terminé.

 


 

La bouche de l'enfer se referme en 2012, lorsque La Porte du paradis est ré-ouverte sur la scène de la Mostra de Venise, dans une version remasterisée. En mort cérébrale sur le plan artistique, hormis une participation à Chacun son cinéma en 2007, Michael Cimino quitte sa tanière pour assister au règne absolu de son œuvre originelle. Une restauration physique et morale pour ce film-monstre, broyé par son époque puis racheté par l'Histoire. Protégé du monde moderne par une paire de lunettes de soleil, le mystérieux metteur en scène lâche quelques mots relayés à travers le monde : « Je ne voulais pas revenir à ce film, qui m'a apporté tant de souffrance. En le voyant avec cet équipement numérique, c'était comme un nouveau film. » Le cinéma réconcilié avec le cinéaste, l'artiste en paix avec son œuvre maîtresse : pour un peu, l'histoire connaîtrait presque une fin heureuse.

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