Le mal-aimé : Sphère, l'aventure spatiale de Dustin Hoffman et Sharon Stone dans les abysses

Geoffrey Crété | 13 août 2017
Geoffrey Crété | 13 août 2017

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

 

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"Une coquille vide" (Variety)

"Un film anodin aggravé par une conclusion accablante de ridicule" (Les Inrocks)

"Allez, on fait comme les héros. Un, deux, trois : on oublie ce film ni fait... ni à s'faire" (Télérama)

"Comme énième histoire de nous-ne-sommes-pas-seuls, Sphère semble terriblement familier parce qu'il l'est"  (Los Angeles Times)

"La seule bonne chose est l'interprétation, et même là, le scénario pose problème" " (Roger Ebert) 

 

 

Il est des films que ni le public, ni la critique, ni le temps n'épargnent d'une condamnation simple aux oubliettes du cinéma. Mais parce que dans ce flot ininterrompu de nanars se cachent quelques belles curiosités, plus victimes des circonstances que coupables de médiocrité, l'infortuné Sphère de Barry Levinson, avec Dustin HoffmanSharon StoneSamuel L. Jackson au fond des océans avec un alien pas comme les autres, décroche une deuxième chance de circonstance pour la sortie de The Bay, retour en forme du réalisateur oscarisé au cinéma de genre. 

 

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SPHORALYSS

Avec son odyssée sous-marine teintée de poésie, de grand spectacle et d'humilité, Sphère s'apparente à une relecture du film culte Abyss. Au détail près que la carte alien est ici en mains dès l'introduction, la faute aux dix ans qui le séparent de James Cameron et une candeur désormais obsolète. L'ouvrier bourru Ed Harris laisse ainsi place à un Dustin Hoffman psychologue, victime de son propre cynisme lorsque la NASA décide d'utiliser un rapport fumeux qu'il a écrit pour le gouvernement Bush afin d'assembler une équipe de scientifiques capable d'affronter une rencontre du troisième type. Nouveau clin d'œil peu subtil à Abyss lors de ses retrouvailles électriques avec une vieille flamme, incarnée par une Sharon Stone rancunière.

Pour sa défense, le film de Levinson est adapté du roman éponyme de Michael Crichton, publié en 1987, deux ans avant la sortie du Cameron, mais il est clair à l'écran que le parallèle n'est pas une hérésie. Lorsque l'équipe de bras cassés de luxe explore ce fameux vaisseau théoriquement crashé depuis trois siècles au fond du Pacifique, elle découvre une gigantesque sphère vivante. A ce stade, Sphère emprunte davantage au livre Solaris de Stanislas Lem, déjà adapté par Tarkovski mais pas encore par Soderbergh, avec une forme de vie extra-terrestre semblable à une minuscule planète insondable, douée d'une intelligence perverse qui va tordre l'esprit de l'équipage à coups de cauchemars, épreuves du feu et paranoïa. Enfin, le trou noir et voyage dans le temps qui va avec, au cœur du scénario, confirment que Sphère est un curieux mashup de SF, trop sobre et inoffensif pour tomber dans la série Z.

 

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« UNKNOWN EVENT »

Mais c'est surtout que le trou noir sied parfaitement à cette superproduction made in 90's, née dans un creux du temps hollywoodien. Alors que le film à 80 millions de dollars peine à se mettre en place, la Warner laisse Barry Levinson et Dustin Hoffman tourner Des hommes d'influence, un futur film culte à 15 millions pour lequel ils acceptent des salaires moindres. Attaché à l'un des rôles principaux, Samuel L. Jackson s'envole finalement sur le plateau de Jackie Brown chaque fin de semaine pour son pote Tarantino. Décotée à l'argus du cinéphile, Sharon Stone a signé la fin de sa plus belle période deux ans plus tôt avec Casino, célébrée par une nomination aux Oscars et un odieux remake des Diaboliques avec Adjani. Conçu comme un modeste blockbuster, moitié moins cher que la concurrence, Sphère a assemblé la formule de sa propre perte.

 

Photo Samuel L. Jackso

 

En fin de course, ce sera un non-événement massif avec moins de 40 millions au box-office américain et une revue de presse catastrophique, éclipsé par Des hommes d'honneur, sorti quelques semaines avant mais doublement nommé aux Oscars et boosté par le scandale Monica Lewinsky. Dustin Hoffman accusera le studio, qui s'est empressé de sortir Sphère sans chercher à en tirer le meilleur. Barry Levinson avouera la même chose à demi-mots des années après. Détail déjà révélateur à l'époque : le studio a tourné une scène de décompression pour expliquer le retour des héros à la surface, car aucun spectateur ne pouvait croire à leur survie. Et lorsqu'une superproduction modifie un élément scientifique à la demande du public américain des projections tests, il y a fort à parier qu'il y ait un malaise.

 

Photo Sharon Stone

 

"I MAKE A JOURNEY. YOU MAKE A JOURNEY. WE MAKE A JOURNEY."

Une évidence : Sphère pèche par excès de confiance. Enfermés à double tour dans une station sous-marine gonflée à bloc au premier degré, les héros sont bloqués entre le grand spectacle, pas assez ébouriffant à l'écran, et l'exploration de la psyché au cœur du livre de Crichton, incompatible avec un cahier des charges hollywoodien. En résulte un film en creux, en perpétuelle lutte avec la définition même de la superproduction. Ici, le calamar géant n'est qu'une ombre qui s'évapore sur un radar après avoir semé des œufs en polystyrène ; l'incendie se résume à quelques flammes ravalées dans un gros plan sur Sharon Stone ; la catastrophe, une simple valve à tourner pour redresser la pression. Même le vaisseau presque spatial, sanctuaire certes humain mais aux dimensions et trésors épiques, est réduit à une enfilade de sombres couloirs métalliques incapables de susciter le moindre frisson.

 

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Barry Levinson refuse de céder à la facilité, même lorsqu'elle celle-ci rime avec efficacité. Le parti pris est respectable, voire insensé avec de telles cartes en main, mais surtout dérisoire face aux mastodontes de l'année, nommés ArmageddonDeep Impact et Godzilla. Des blockbusters plus chers, plus cons et finalement plus rentables qui succèdent à Titanic, Jurassic Park 2 et Men In Black, cartons de l'année précédente. Face aux cataclysmes, lézards géants et autres aliens à pop corn, Sphère, empreinte théorique de film à grand spectacle, moins intéressé par la démonstration que l'absence, est condamné en silence.

 

Photo Dustin Hoffman

 

En conséquence, la force de Sphère réside dans son aptitude à susciter un réel malaise, de ceux qui ne nécessitent aucun effet spécial si ce n'est la pure angoisse. Comme celle de voir un Dustin Hoffman paniqué en silence lorsqu'il découvre des dizaines d'exemplaires incomplets de 20 000 lieues sous les mers dans les placards d'une cuisine, face à un Samuel L. Jackson impassible. Ou encore ce visage terrifié de Sharon Stone lorsqu'elle se retrouve avec un cadavre littéralement sur les bras, accompagnée par un decrescendo de piano d'une tristesse abyssale. Ailleurs, il y a même une certaine poésie appuyée par la musique d'Elliot Goldenthal, lorsque l'équipage découvre l'aileron du vaisseau parmi le plancton ou laisse filer la sphère vers les étoiles pour oublier le désastre annoncé. Demeure aussi le fantastique mystère de cette boule énigmatique, oubliée dans un recoin du temps pour une raison inconnue, si ce n'est celle d'être attrapée.

Sphère offre plus de questions que de réponses, plus de résistance que de plaisir, mais certainement pas assez de défauts pour mériter son étiquette de nanar des abysses.

 

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

Affiche

 

commentaires

eric
16/06/2019 à 16:20

Bonjour.
Je vient de le découvrir....Mon dieu, il aurait du rester ou il était, c'est a dire dans les abysse des nanards ..Tous , absolument tous les clichés de films de series B sont réunis..
Des crétins, des psychotiques, et un imbécile pas trop cretin, un peu raisonnable qui finalement est tout aussi crétins que tous les autres.
Que dire de jery....?
Rien on s'en fout royalement, on a pas envie de savoir, car on sait que la fin du film....on ne sera rien.
Bref un film qui ne sert a rien, un scenario digne des films d'horreur des années du cinema muet...D'ailleurs, on aurait préférer que ce film le soit également, tant les échanges sont pathétiques....

Eowya
26/12/2018 à 14:26

Perso, je ne savais pas que ce film avait fait un flop, et c'est navrant que d'apprendre ça. Je le considère comme l'un des meilleurs films de SF horrifique des années 90 !
Scénaristiquement, il est très bon. La tension monte crescendo, avec son découpage si particulier en chapitre "La surface / la plongée etc...)
Ce film est visuellement magnifique, mention spéciale a l'attaque des méduses qui reste une scène considérablement plus flippante que n'importe quelle autre scène d'horreur aquatique, des dents de la mer en passant par abyss. Les effets spéciaux ne sont pas omniprésent, mais toujours très efficace.
Le film n'est d'ailleurs pas centré sur les effets spéciaux comme tout blockbuster actuel sans saveur, non, ce film tient plus d'un "Alien : Le huitième passager" car le suspens ne vient pas d'une bébête mais des tensions entre les membres de l'équipage, on partage leur vie, leur réflexion, chacun est développé suffisamment, leurs échanges sont toujours intéressant... Dustin Hoffman est particulièrement doué pour alterner de l'humour a la gravité, et l'angoisse est décuplé de par le fait que la menace reste fantomatique, non palpable... Il y a bien des méduses, des calamars, des serpents de mer, mais chacune de ses menaces semble si abstraite, comme si elles étaient les instruments de mort d'une entité abstraite insaisissable, immatérielle... Que le malaise et l'impuissance nous apporte une profonde empathie pour ses héros qui finiront par tomber dans la folie.
La fin se termine sur la réconciliation de la cohérence scénaristique du récit avec un aveu d'humilité de la non supériorité de l'esprit humain, et du fait que celui ci reste primitif malgré tout notre égo... Ce qui est un final très fort !
Ce film, je le considère personnellement comme un chef d'oeuvre que je classe dans le panthéon des chefs d'oeuvre de SF avec les 2 premiers Aliens, les terminators, et bien d'autres films considéré comme beaucoup comme des classiques des années 80-90. Oui, je le classe aussi haut, et je déplore ces critiques absurdes pour un film d'une qualité quasi parfaite ! J'ose les termes "chef d'oeuvre" que je ne qualifie pas pour n'importe quelle oeuvre

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