Millennium Films : un cheveu dans la soupe

Par Guillaume Meral
22 mars 2013
MAJ : 18 octobre 2018
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Millennium Films : un cheveu dans la soupe… Ou plutôt une couille dans le potage hollywoodien. L'expression est fleurie, mais il faut reconnaître qu'il est ardu de parler par euphémisme  de Millennium Films, seule structure au monde capable d'investir 80 millions de brouzoufs dans une œuvre aussi improbable que La Chute de la maison blanche, sortie sur les écrans depuis mercredi. Improbable en ce que la proposition de cinéma formulée (de l'actionner R rated mongolo-bourrin qui assume son idéologie putassière) fait aussi tâche dans le Hollywood tiède d'aujourd'hui que le parcours effectué par la boîte de production d'Avi Lerner. Véritable éminence grise derrière quelques-uns des projets artistiques les plus suicidaires de ces dernières années (The Expendables, Bad Lieutenant-Escale à la Nouvelle Orléans…), mais aussi de certains massacres conceptuels que chacun essaie d'effacer de sa mémoire- les individualités impliquées en premier lieu (Conan, La loi et l'ordre, Le dahlia noir…), Millennium Films essaie tant bien que mal de parachever la quête entamée par Menahem Golan à la fin des années 80, lorsque le mogul voulu faire s'asseoir la défunte Cannon à la table des notables hollywoodiens (à l'origine, Lerner et ses associés viennent et continuent d'œuvrer dans le monde du DTV). Focus sur une compagnie qui, malgré ses faux pas, et sous ses allures de brebis galeuse qui pète aux repas de famille et raconte des blagues salaces devant les gosses, est doucement en train de se ménager une place de choix dans le milieu mainstream hollywoodien.

Petit retour en arrière : en 1992, Avi Lerner, Danny Dimbort, Trevor Short et Danny Lerner fondent Nu Image, petite firme spécialisée dans les films d'exploitations franchisés aux budgets riquiquis (les Shark Attack, c'est eux). Chacun d'entre eux a déjà eu l'occasion de faire ses armes dans le milieu, notamment au contact de la Cannon, dont Dimbort occupait le poste de chef des ventes internationales au début des années 80. Quand à Lerner, qui fit fortune en fondant la première chaîne de drive-in en Israël, il s'initia pour la première fois aux joies de la production dans les 80's en Afrique du Sud, période durant laquelle il tourna près de 40 films, parfois dans des conditions éprouvantes, et ne manque pas d'affirmer son sens des affaires, au point de rentrer en conflit avec Yoram Globus, co-dirigeant de la Cannon avec qui il conclut un partenariat. Bref, des hommes d'affaires affutés, self-made men qui ne proviennent pas du moule et surtout connaissent de près les habitudes et aspirations du public pour avoir travaillé directement avec lui. C'est ainsi que sur un rythme de 15 à 20 films par an, Nu Image devient rapidement un incontournable du marché, reconnu pour le professionnalisme (tout relatif, attention) et la générosité inversement proportionnelle aux enveloppes allouées avec lesquelles sont emballés des projets souvent interchangeables.

Fort de ce succès, Lerner et ses associés fondent Millennium Films en 1996, succursale de Nu Image dont le but avoué est de produire des films de « série A », susceptible d'attirer un large public en salles et de gagner les honneurs de la profession. Une tactique qui mettra du temps à porter ses fruits, passés quelques curiosités indies, des babioles faussement branchouilles essayant de s'accaparer  l'air du temps (qui se souvient de Cybertraque, avec Skeet Ulrich ?), ou de faux-départs malheureux qui finiront par alimenter la maison mère (l'excellent Un seul deviendra invincible, bide en salles décliné en franchise DTV à succès). Nu Image qui en attendant continue son bonhomme de chemin, au point de permettre à Lerner  et ses associés de faire en 1999 l'acquisition d'importants studios en Bulgarie, où est désormais délocalisée la majorité de ses tournages (c'est pour ça qu'il s'agisse du Mexique ou d'une époque barbare uchronique, les films Nu Image/ Millennium se ressemblent souvent).

Les choses se mettent réellement à décoller en 2006, lorsque Millennium se lance ouvertement dans les hostilités en adoptant une politique de conquête résolument plus agressive. D'où le consentement (tout relatif, la firme étant réputée pour l'extrême austérité des enveloppes budgétaires) à mettre la main au portefeuille pour racoler des grands noms sur le déclin, (sont tombés dans leur filet, pêle-mêle : Bruce Willis, Sylvester Stallone, Nicolas Cage, Brian de Palma, Richard Donner…), varier les décors pour faire du cinéma de genre qui bombe le torse en faisant ressortir ses oripeaux de série « A » (16 Blocs, John Rambo, L'élite de Brooklyn…), et occasionnellement, s'emparer de « grands sujets » pour taper dans le film à récompenses (Les soldats du désert, Le Dahlia Noir, Paperboy… ). Une stratégie relayée par un modèle économique bien rodé, émulant la culture historique hollywoodienne sans rompre à ses conventions idéologiques : diversification des activités (de la distribution à la production), la propriété de lieux de tournage pour favoriser la concentration géographique de leur production, les sériés B/Z produites pour le marché dvd afin d'éponger les éventuelles pertes en salles… Une forme d'intégration verticale donc, qui favorise autant l'indépendance de la société qu'elle permet d'essuyer sans trembler les performances en demi-teinte de leurs films, The expendables étant pour le moment le seul coup d'éclat  permettant à Lerner de légitimer ses ambitions, d'autant que la reconnaissance critique peine à se faire entendre.

En effet, si l'on aborde le bilan de Millenium sur le seul plan artistique, les moyens ont beau changé et les affiches dérouler une équipe technique parfois imposante, il semble bien difficile de rompre avec des habitudes de conception vieilles de presque 30 ans. « Tout film est un documentaire sur son propre tournage » disait Jacques Rivette (caser le réalisateur de La belle noiseuse en parlant de Millennium : check), et force est de constater qu'au-delà des défauts de fabrication inhérents à des méthodes de production qui comptent jusqu'au moindre cent investi (voir des SFX souvent digne d'un Shark Attack vs Megaspider 4), c'est surtout un état d'esprit de nouveaux riches que reflète les productions made in Avi Lerner. Comme si finalement chaque film était conçu de manière à aliéner le plus possible ses aspérités conceptuelles en exacerbant au possible le plus petit dénominateur commun véhiculé par son affiche. Al Pacino et Robert de Niro ensemble à l'affiche pour la première fois depuis Heat dans La loi et l'ordre ? Deux scènes où ils font de la gym en sweat-shirt pour faire oublier leur âge, trois emprunts au film de Michael Mann pour simuler l'amitié-qui-en-a-vu-des-vertes-et-des-pas-mûres, et surtout multiplier les plans dans lesquels ils apparaissent simultanément à l'écran, au mépris de toute grammaire cinématographique. Brian De Palma qui adapte James Ellroy avec Le dahlia Noir ? Je vais dire à tout le monde que j'ai réussi à choper l'auteur des Incorruptibles, qui va pouvoir faire ce qu'il veut, tant qu'il me fout du plan-séquence, du voyeurisme, et du dédoublement identitaire à tous les étages, histoire qu'on n'oublie à aucune minute que c'est bien lui qui a réalisé le film (j'en veux pour mon pognon bordel !). Autre exemple plus récent et très éloquent avec le Conan de Marcus Nispel, qui réduit le personnage et l'univers créé par Robert E. Howard à une scène d'action toutes les dix minutes, une belle pépée avec une poitrine opulente et un grand costaud qui tranche des têtes avec du sang numérique qui déborde. Pourquoi ? C'est un barbare qu'on t'a dit, et un barbare c'est violent, ça aime les gros seins et c'est classé R (on a échappé de peu au heavy-métal sur la bande-son). Bref, si Millénium a beau désirer s'imposer dans la cour des grands, elle continue de réagir en compagnie de DTV, en voulant maximiser ses atouts avec la complaisance d'un bijoutier qui étale sa marchandise sur le comptoir, au détriment de toutes réflexions sur la substance de l'univers abordé. Entre la générosité et la vulgarité, il n'y a parfois qu'un pas, et la recette applicable à un film conçu pour le marché vidéo se doit de subir quelques ajustements lorsqu'il s'agit de concevoir un blockbuster épique ou un polar d'envergure. Même pour un film comme Paperboy, pourtant fièrement présenté à Cannes, transpire l'exagération par tous les pores de son statut de film-choc qui aimerait jouer la posture de l'artiste incompris devant un scandale savamment calculé. Faut croire que Nicole Kidman pissant sur Zac Efron n'a pas emporté l'effet escompté…

Au final, force est de remarquer que les réalisateurs ayant réussi à tirer leur épingle du jeu sont ceux qui sont parvenus à mettre à profit leur système Millennium en subvertissant l'exigence de surenchère pour s'approprier le matériau. C'est le cas de Sylvester Stallone et Werner Herzog, sur John Rambo et Bad Lieutenant-Escale à la Nouvelle-Orléans. Le premier en s'accaparant les consignes que l'on imagine  sommaire du studio (en gros, faut que ça charcle) pour boucler la boucle d'un personnage qui finit par trouver la paix en acceptant sa nature de divinité guerrière. Quand au second, il réalise une superbe variation autour de l'un de ses thèmes de prédilection, à savoir la dérive dans un état de folie collective d'une civilisation éprouvant un contact brutal avec une nature indomptée. Deux films marqués au fer rouge du sceau de leur auteur, et qui révèle la liberté artistique dont jouissent les réalisateurs tombant sous le giron de Millennium, relativement débridée à condition que ceux-ci ne dépassent pas le budget (Herzog sur Lerner : « J'ai fini le tournage de Bad Lieutenant en avance, maintenant il veut m'épouser ! »). Une véritable sinécure en somme, si l'on compare avec le système parfois inquisiteur de certaines majors. Encore qu'il soit nécessaire de relativiser cette affirmation concernant Stallone et The expendables, dans la mesure où il est nécessaire de se reporter sur le director's cut pour se rendre compte des intentions initiales de l'étalon italien, le montage cinéma en forme d'accumulation frénétique de figures de style ne trompant personne quant à ses origines. La franchise aurait-elle échappé à l'emprise de Stallone avant même la sortie du premier film ? Au vu du second, il est permis de poser la question.

Mais en dépit des conflits rencontrés en cours de route (dont le départ de Danny Dimbort il y a deux ans) et des échecs traversés (le bide de Conan a du mettre un frein aux ardeurs de Lerner), il semblerait toutefois que Millennium Films soit en train de se fondre dans le paysage hollywoodien. D'abord en ressuscitant un genre dont ils seraient les seuls à creuser le sillon aujourd'hui (le film d'action bourrin, malpoli, qui sent le caleçon, et classé R), et potentiellement garant d'une vraie marque de fabrique. Ensuite, en produisant à l'inverse des films à l'identité interchangeable s'insérant sans disharmonie dans le panorama actuel (King of California, En cloque mais pas trop, Stone, les prochains The big wedding et Lovelace…). Ménager la chèvre et le chou en somme. Avi Lerner, surnommé « Le mogul le plus improbable (on y revient) de l'industrie » par le Hollywood Reporter, pourrait donc bien remporter son pari, à quelques ajustements près. Sans doute attend-il avec anxiété les résultats de la carrière de La chute de la Maison Blanche en salles pour avoir confirmation ou non du bien-fondé de sa stratégie.  Quant aux bourrins compulsifs que nous sommes, l'hypothèse d'une alternative au"shaky-cam boom boom PG-13" en vogue actuellement n'est pas foncièrement pour nous déplaire…

 

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