Top Science-fiction n°28 : L’Homme invisible

Flavien Bellevue | 17 novembre 2009
Flavien Bellevue | 17 novembre 2009

Pour lancer le compte à rebours avant l'évènement Avatar qui sortira sur nos écrans le 16 décembre prochain, la rédaction d'Ecran Large a remis le bleu de chauffe et a recommencé à se plonger dans une classement impossible. Après vous avoir proposé notre classement des 31 meilleurs films d'horreur dans l'histoire du cinéma, nous avons opté pour l'univers de la science-fiction et ainsi d'élire ce qui sont pour nous les 31 meilleurs films du genre. La règle de ne pas avoir plus d'un film par cinéaste ne s'applique pas ici (c'était au dessus de nos forces pour certains réalisateurs). La seule règle que l'on a décidé d'appliquer (et qui sera critiquable comme beaucoup de règles) : un film qui était déjà dans notre classement de l'horreur ne pouvait pas réapparaître dans ce nouveau classement.  14 membres de la rédaction ont donc été invités à envoyer leur liste de leurs 70 films préférés. A partir de ces listes, on n'a gardé que les films cités plusieurs fois par chacun d'entre nous. On a alors resoumis la liste finale à un vote pour obtenir le classement final que nous allons vous faire découvrir quotidiennement jusqu'au 16 décembre 2009 qui révèlera le numéro 1 de la rédaction. Un éclairage par jour durant 31 jours sur des incontournables du cinéma de science-fiction.  Et en guest star pour commenter nos choix, on retrouve Vincenzo Natali, le réalisateur de Cube, Cypher, Nothing et du très attendu Splice, étant un parfait ambassadeur du futur de la science-fiction au cinéma.

 

28 - L'Homme invisible (1933) de James Whale

 

 

Florent Kretz :

Avec James Whale aux commandes, l'adaptation du roman de Wells s'impose instantanément comme l'un des monuments du genre: un trésor intemporel !

Ilan Ferry :

Une brillante adaptation, preuve supplémentaire de l'immense talent de James Whale. Aujourd'hui encore L'homme invisible continue d'impression par la qualité de ses effets spéciaux et son ambiance à la fois romanesque et terrifiante.

Sandy Gillet :

Les effets-spéciaux laissent encore aujourd'hui sans voix pour la meilleure adaptation au cinéma du formidable bouquin d'H.G. Wells.

 

 

Affublé d'un long manteau, d'un chapeau, de bandelettes autour du visage, d'un faux nez et de lunettes fumées, le scientifique anglais Jack Griffin débarque sous la neige ainsi à l'auberge « La tête de lion ». Victime de son expérience sur l'invisibilité, Griffin ressemble au premier abord à une momie plus qu'à un homme invisible. Pourtant alors qu'il se croyait isolé pour prendre son dîner, la femme de l'aubergiste surprend Griffin la mâchoire inférieure en moins. Avec ses effets spéciaux surprenants, L'homme invisible est un des films phare de l'âge d'or des films d'horreur des années 1930. Malgré ses 76 ans, le film de James Whale reste un véritable tour de force pour son époque. Un retour sur cette production ambitieuse s'impose.

 

 

Au début des années 1930, le jeune producteur Carl Laemmele Jr. succède déjà à son père aux commandes du studio Universal. Il prend d'ailleurs ses fonctions à l'arrivée du parlant et lancera la mode des films d'horreur et fantastique avec Dracula de Tod Browning et Frankenstein de James Whale en 1931. En réponse à ses films à succès, la Paramount sort la même année Dr. Jekyll et M. Hyde de Rouben Mamoulian tandis que la R.K.O. lance Les chasses du comte Zaroff d'Irving Pichel et d'Ernest B. Schoedsack en 1932 et l'année suivante, quelques mois avant L'homme invisible, triomphe avec King Kong de Merian C. Cooper et d'Ernest B. Schoedsack. Toujours dans la veine du film de genre, la Paramount sortira en 1932 L'île du Dr. Moreau réalisé par Erle C. Kenton et adapté du roman éponyme d'H.G. Wells.

 

 

L'homme invisible est tiré du roman du même auteur et les droits sont acquis par Universal dès 1931. Au départ, le scénariste de Frankenstein, Robert Florey, est pressenti pour la réalisation tandis que Boris Karloff est vu pour le rôle principal. Carl Laemmle Jr. fait tout de même une réécriture avec l'autre co-scénariste du film de James Whale, Garrett Ford puis avec d'autres scénaristes du studio. C'est alors qu'il propose une énième réécriture à un auteur de pièces de théâtre et qui a travaillé sur les dialogues de The Old Dark House (1932) de James Whale, Robert Cedric Sheriff. Son adaptation se remarque d'emblée car elle revient vers le roman d'origine (l'arrivée dans l'auberge, le repas dans la chambre, le regard des clients) et met un point d'orgue à dépeindre les habitudes des villageois. Sheriff invente les personnages du Dr. Cranley et sa fille Flora puis il apporte la fameuse monocaïne, substance responsable de la folie de Jack Griffin. Ce dernier élément n'a d'ailleurs pas enchanté l'auteur anglais. L'écriture du scénario s'achève au début de l'année 1933.

 

 

L'échec du Crime de la rue Morgue de Robert Florey fait perdre vraisemblablement à ce dernier la réalisation du film. Metteur en scène star du studio Universal, James Whale connaît le succès avec Frankenstein et vient déjà de refuser une suite (qu'il fera tout de même en 1935 avec La fiancée de Frankenstein) ; il accepte donc la proposition de tourner L'homme invisible. Boris Karloff, lui, refuse le rôle ; il demande un cachet exorbitant suite au succès du film qu'il l'a révélé. Vexé de ne pas être satisfait par Universal, il part pour la R.K.O. où il fera La patrouille perdue de John Ford en 1934 (adapté d'ailleurs par Garrett Ford) puis The house of Rothschild d'Alfred L. Werker pour la Fox avant de revenir chez Universal. Fort de son expérience au théâtre, James Whale contacte alors Claude Rains qui triomphe à Broadway pour remplacer Karloff. Le tournage débute au mois de juin 1933 et s'achève en octobre 1933. La postproduction se termine assez tard dû aux nombreux effets spéciaux qui posent problème. Il a fallu d'ailleurs retoucher 64 000 photogrammes en laboratoire. Le film sort aux Etats-Unis le 13 novembre 1933 et obtient un succès digne l'autre sensation de cette année, King Kong.

 

 

Tout comme Frankenstein, L'homme invisible répond à un schéma semblable aux films d'horreur ou fantastique des années 1930. Le personnage principal est une menace, toute la police est à ses trousses et la population s'en mêle faux et bâtons en main. Ces films cristallisent les peurs du public après la terrible crise économique de 1929 comme si le monstre ou l'entité était le fléau de cette société qu'il faut éradiquer à tout prix. La force du film de Whale est qu'il est lisible à différents niveaux ; cette histoire débarque d'ailleurs au début du parlant et change complètement la notion de point de vue. La voix de Griffin sans corps ne donne plus forcément de point de vue et James Whale joue avec cet aspect. Lorsque Kemp va lui cherche des affaires pour qu'il puisse le « voir », on pense un moment voir la vue subjective de Griffin lorsque Kemp descend l'escalier mais l'endroit d'où émane sa voix change la donne. De même, l'explication du plan de la police se fait sur des fondus enchaînés comme si la voix dictait l'image ; l'image et le son sont ainsi complètement assimilés. En cela, cette œuvre est cinématographiquement moderne où le parlant prend définitivement le dessus sur le muet qui ne trouve corps qu'à la fin du film...dans la mort. A l'instar du Dr. Frankenstein, le personnage de Jack Griffin tente d'égaler Dieu mais cette fois en reproduisant son apparence et en donnant l'impression d'être omniscient avec son unique voix. Bien évidemment, cette expérience a ses limites et on sent le personnage régresser au fur et à mesure et cela à travers ses excès de mégalomanie et ses caprices. Il fait de plus en plus penser à un enfant gâté qui joue des tours à son entourage avec un rire démoniaque ; de ce fait, le film bascule un peu trop dans le burlesque contrairement au Testament du docteur Mabuse de Fritz Lang sorti en 1933 qui est un peu plus sérieux et qui reprend le thème de l'invisibilité. On aurait presque tendance à dire que le film de James Whale est une version américaine du film allemand mais les deux films ont été tourné quasiment au même moment.

 

 

La qualité et l'une des raisons du succès de L'homme invisible tiennent dans un autre aspect cinématographique moderne : les effets spéciaux. Dans le cas du film de James Whale, il y a deux types d'effets ; il y a ceux qui sont « mécaniques » qui sont orchestrés ici par Bob Laszlo. Il s'agit de trucages de théâtre avec parfois des systèmes de poulies ou en l'occurrence ici, des fils très fins qui vont permettre de soulever des objets. Ce sont des effets réalisés directement au moment du tournage ; tout ce qui est claquements de porte, le vélo qui roule tout seul dans le village ou le soulèvement du fauteuil, cela relève des effets mécaniques. Le second type d'effets spéciaux est le plus fastidieux puisqu'il s'agit des effets optiques qui demandent un travail des négatifs en laboratoire. John P. Fulton, futur responsable des effets du Loup Garou de George Waggner Sabrina de Billy Wilder, Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock ou encore Les Dix commandements de Cecil B. DeMille, prend en charge ceux du film de Whale. La première tâche difficile des effets optiques tient à une mise en scène rigoureuse car une scène à effets doit être rejouée plusieurs fois dans un même « timing » avec les mêmes gestes. La scène où les policiers sont poursuivis par la chemise blanche est un bon exemple. Cette scène est le résultat d'une surimpression de plusieurs négatifs. Le premier négatif présente les policiers dans le décor pourchassés dans la chambre de Griffin, le second montre Claude Rains vêtu de noir portant la chemise blanche sur un fond de velours noir ; il doit rejouer la scène avec les déplacements exacts du négatif précédent. En superposant les deux négatifs, les policiers sont effectivement poursuivis par une chemise...transparente! Pour remédier à cela, il fallait que Fulton reproduise le négatif avec Claude Rains sur un celluloïd où il va dessiner sur chaque photogramme les contours de la chemise en la remplir d'encre noire. Le celluloïd est ensuite filmé en continu puis associé au second négatif pour enfin s'ajouter au premier avec les policiers et la chemise devient blanche. Durant la postproduction du film, cette technique évolue grâce à un assombrisseur optique qui donne un effet de silhouette à n'importe quel objet via une pellicule de haut contraste. La scène où Jack Griffin enlève ses bandages devant le miroir fut d'ailleurs une des plus compliquée à réaliser. Pour plus d'informations sur ces effets spéciaux, vous pouvez vous reporter sur le dossier spécial de Jean-Claude Michel du magazine L'Ecran fantastique n°10 de 1979 ou si vous êtes anglophone, la revue American Cinematographer de juin 1934 contient un article de John P. Fulton qui explique bien en détails la création des effets spéciaux du film. Cet article est reproduit dans le livre ASC Treasury of Visual Effects de Dunn Lindwood G. chez ASC Holding Corporation.

 

 

Malgré quelques effets qui peuvent paraître désuets, L'homme invisible garde tout de même une certaine fraîcheur. Le savant fou Jack Griffin est quasiment un mort-vivant avec sa voix sans corps tel un fantôme lorsqu'il est totalement invisible et fait office d'une momie lorsqu'il veut apparaître aux yeux de tous. Cette invisibilité qui doit éveiller notre fameuse « beauté intérieure » révèle en définitive les coins le plus sombres de notre personnalité. Le film est de James Whale et l'œuvre d'H.G. Wells sont remarquables sur ce point et rappellent que l'homme ne peut au final déjouer les lois de la physique, devenir Dieu en somme, impunément. Pour cela, L'homme invisible restera pour toujours un grand moment de cinéma et de littérature de science-fiction dont les suites ou des versions alternatives (on pense notamment à la série TV et la version de John Carpenter avec Chevy Chase ou celle de Paul Verhoeven avec Kevin Bacon) n'égaleront jamais.

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