Top horreur n°14 : La Mouche

Par Jean-Noël Nicolau
17 octobre 2009
MAJ : 28 octobre 2018
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Pour fêter le mois d'Halloween, la rédaction d'Ecran Large a pris son courage à deux mains et s'est lancée dans l'impossible : élire ses 31 meilleurs films d'horreur dans l'histoire du cinéma. Pour être le plus rigoureux possible, des règles ont été établies comme celle de ne pas avoir plus d'un film par cinéaste dans le classement final (sauf une exception mais chut on vous expliquera à la fin du mois pourquoi). 12 membres de la rédaction ont donc été invités à envoyer leur liste de leurs 40 films préférés. A partir de ces listes, on n'a gardé que les films cités plusieurs fois par chacun d'entre nous. On a alors resoumis la liste finale à un vote pour obtenir le classement final que nous allons vous faire découvrir quotidiennement jusqu'à la fameuse nuit d'Halloween qui révèlera le numéro 1 de la rédaction. Un éclairage par jour durant 31 jours sur des incontournables du cinéma d'horreur.   

 

14 – La Mouche (1986) de David Cronenberg 

 

 

Laurent Pécha :

Avec Videodrome, le chef d’oeuvre de Cronenberg. L’un des plus beaux films d’horreur du monde.

Ilan Ferry :  

Quand Cronenberg revisite Kafka, il accouche d'une grande tragédie horrifique à la fois traumatissante et bouleversante. 

Putréfaction du corps et de l'âme. La Mouche est le plus douloureux échec du grand projet de « nouvelle chair » de David Cronenberg. D'autres œuvres connaîtront des aveux d'impuissance terribles, Faux-Semblants en tête. Mais aucune n'est à la fois aussi immonde et touchante que l'histoire de Seth Brundle. L'homme se rêva un corps parfait, une puissance absolue, au risque d'y perdre son âme. Un récit faustien avec des vrais bouts de peau décomposée à l'intérieur. La Mouche se présente ainsi, comme un film d'horreur à visage inhumain. Et chaque scène, chaque étape du calvaire, repousse les limites du dégoutant. On pourra réfléchir pendant des jours sur les sens de l'histoire, il faudra toujours revenir à cette simple constatation : c'est avant tout le meilleur des films beurk (à égalité avec The Thing, admettons).

A l'origine il y avait une nouvelle, The Fly, de George Langelaan. Ensuite vint le film La Mouche noire, petit classique du fantastique des années 50, surtout célèbre pour la présence de Vincent Price et son final au cœur d'une toile d'araignée. Après quelques suites gentiment oubliées, The Fly disparue durant plusieurs décennies. Jusqu'aux débuts des années 80 lorsque les producteurs Kip Ohman et Stuart Cornfeld décidèrent de donner une nouvelle jeunesse au vilain insecte.  Avec l'aide de Mel Brooks, qui venait juste d'achever de superviser le Elephant Man de David Lynch, les deux compères choisirent David Cronenberg. Mais le metteur en scène de Scanners travaillait à l'adaptation (avortée) de Total Recall pour Dino De Laurentiis. Le film fut alors proposé au jeune réalisateur britannique Robert Bierman, mais celui-ci fut frappé par le décès accidentel de sa fille et dû quitter le projet. Entretemps Cronenberg s'était libéré et l'histoire se mit en marche.

Cronenberg accepta donc la mise en scène à la seule condition de pouvoir réécrire le scénario comme il le souhaitait. Il n'en retint que les grandes lignes et ajouta tous les aspects liés aux métamorphoses physiques. Le réalisateur hésita pour le rôle principal entre Michael Keaton et Jeff Goldblum, mais Keaton refusa, laissant libre cours à son concurrent. Geena Davis, qui était en couple avec Goldblum à l'époque, obtint aisément le rôle de Veronica. Enfin, autre poste essentiel, c'est Chris Walas qui fut chargé de créer les effets spéciaux du film. Walas, qui venait de briller par son travail sur Gremlins, obtint au final l'Oscar pour le tour de force que constitue la décrépitude de Seth Brundle.

La transformation de Jeff Goldblum, découpée en 7 étapes, est le clou de l'œuvre. En moyenne, l'acteur devait subir 5 heures de maquillage chaque jour. Le résultat à l'écran demeure impressionnant de réalisme. Personne ne peut oublier la fameuse scène dite de la salle de bain où les premiers effets vraiment gores apparaissent. De même toute la séquence finale déborde de chair en folie et autre bave corrosive. De l'arrachage d'ongle à l'accouchement d'une larve, il faut dire que La Mouche n'épargne pas les spectateurs sensibles. Sans jamais verser dans la complaisance, le film s'avère très explicite et il contribua grandement à amener le cinéma « gore » vers les yeux du grand public. Comme L'Exorciste en son temps, La Mouche fut une date, repoussant certaines limites et offrant une légitimité artistique à des thèmes et des images souvent cantonnés à l'underground pur et dur.

Pour donner une idée du triomphe du film, rappelons qu'il coûta 15 millions de dollars et en rapporta pas moins de 60 rien qu'aux USA. Plus de 2 millions de spectateurs se déplacèrent dans les salles françaises et La Mouche devint un vrai petit phénomène. Les éléments les plus frappants de l'oeuvre, que ce soient les pods de téléportation ou le design du monstre final entrèrent directement dans l'imagerie classique du fantastique. De même que le thème musical signé par Howard Shore, le comparse de toujours du réalisateur canadien.

Même si Cronenberg prend toujours bien soin de conclure ses films pour qu'aucune suite ne soit sérieusement envisageable, un tel succès appelait un numéro 2. Ce qui fut fait avec le très raté La Mouche 2, mis en scène par Chris Walas avec Eric Stoltz dans le rôle… du fils de la mouche… Depuis, un opéra a vu le jour, ainsi que le projet d'un remake qui serait signé par Cronenberg lui-même ! Preuve s'il en est de l'influence jamais démentie du film original.

Mélange improbable de gore écœurant et d'émotion mélodramatique, La Mouche demeure une œuvre à part dans le cinéma fantastique. Rarement un projet aussi personnel et extrême aura su atteindre le cœur à la fois des fans du genre et celui du grand public. Certains y virent une métaphore sur le SIDA ou sur le cancer (qui venait d'emporter le père de David Cronenberg), il est aisé de lire le film en ce sens. Mais cette histoire va plus loin, dans des territoires tabous et refoulés de notre esprit. La Mouche titille nos peurs les plus organiques, celles liées à la maladie, à la vieillesse, à la folie et, au bout de la dégénérescence, à la mort. Peut-on faire plus terrifiant que cela ?

 

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