James Ellroy et le cinéma : Je t’aime, moi non plus

Par Julien Foussereau
24 juin 2008
MAJ : 15 septembre 2018
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James Ellroy ne s'est jamais caché de vouloir devenir le plus grand auteur américain de roman noir. Et, même si l'appréciation de son travail obéit comme partout à la loi de la subjectivité, force est d'admettre que le demon dog de Los Angeles a réussi à entrer dans le panthéon, jouant des coudes entre ces pointures que furent Raymond Chandler et Dashiell Hammett. De ses livres, on retient surtout une pensée acide, sèche et désabusée, malmenée par un flot télégraphique (pour ne pas dire chaotique), trahissant la dérive mentale de ses antihéros.

 

Mais s'aventurer dans les pages des polars de James Ellroy équivaut à s'imaginer sur grand écran la peinture baroque quasi « boschienne » de la Cité des Anges. Car l'univers d'Ellroy apparaît de prime abord foutrement esthétique… et, dans un second temps, difficilement adaptable à cause de son style unique. Quatre cinéastes ont tenté leur chance jusqu'à présent. De son côté, Ellroy s'est essayé par deux fois aux rigueurs de l'écriture cinématographique. Dans un cas comme dans l'autre, le bilan est en demi-teinte. Explications ci-dessous.

 

 

Cop de James B. Harris (1988)

Avec son premier best seller, Lune Sanglante qui le fait vivre de sa plume, James Ellroy connaît les joies de l'adaptation cinéma. Cop suit l'enquête de Lloyd Hopkins, flic borderline du LAPD, sur les homicides effroyables perpétrés sur des femmes par un serial killer. En l'état, Cop est une série B honnête dans laquelle James Woods, omniprésent, excelle. Le problème est que Lune Sanglante mettait face à face flic et tueur comme deux faces d'une même pièce. Cette précision ajoutée, on comprend mieux la colère d'Ellroy à la sortie du film.

 

 

L.A. Confidential de Curtis Hanson (1997)

Le film qui mettra tout le monde d'accord. Y compris le principal intéressé qui n'a pas hésité à saluer l'intelligence d'adaptation de Brian Helgeland. Et il y a de quoi : L.A. Confidential est un pavé, une fresque policière monumentale s'étalant sur 10 ans dans laquelle Ellroy livre sa vision impitoyable de Los Angeles : sa police, sa corruption, ses mœurs en pleine déliquescence, Hollywood et le vernis écaillé de ses apparences. Helgeland passe à la trappe près de la moitié du roman sans renoncer à produire une histoire aussi bétonnée que fièvreuse. Il parvient à en restituer tout le venin. Curtis Hanson se surpasse en chef d'orchestre et le casting est à tomber par terre : Kim Basinger démontre enfin l'étendue de son talent (Oscar au passage), le tandem Guy Pearce / Russell Crowe explose en tant que valeur sûre et Kevin Spacey ne s'est pas encore égaré dans les méandres du nanar. L.A. Confidential fait incontestablement partie des meilleurs polars US de la fin du siècle dernier. Superbe.

 

 

 

 

Brown's requiem de Jason Freeland (1998)

L.A. Confidential a démontré un an plus tôt qu'il était possible d'adapter Ellroy, devenu tendance à Hollywood. Brown's Requiem, inédit chez nous, essuiera les plâtres en tant que ratage. Certes, Brown's… est son premier roman. Le héros selon Ellroy est pourtant déjà là : Fritz Brown, « …flic merdique, la honte du service… » fascine durablement et porte le roman sur ses épaules. Michael Rooker (Henry, portrait of a serial killer) ne les a pas suffisamment solides. Tout le trouble suscité par les ambiguïtés de Brown disparaît et l'ensemble ressemble à un Chinatown du pauvre. Par ailleurs, l'équipe technique était dans l'ensemble inexpérimenté avec pour incidence une esthétique plutôt vilaine.

 

 

 

Dark Blue de Ron Shelton (2002)

Dark Blue est le film rentrant parfaitement dans la catégorie vidéo-club : loin d'être nul (Kurt Russell s'y révèle très bien, la reconstitution des émeutes de 1992 est solide, etc.), loin d'être mémorable en tout cas. Cette bienveillance relative vire néanmoins à la déception lorsqu'on découvre que Ellroy est crédité pour ce scénario original. Certes, on reconnaît certaines figures comme ce duo de flics vieux briscard pourri / jeune idéaliste bientôt malmené. Malgré cela, on est à 100 000 lieues de la veine viscérale et nihiliste d'un Lloyd Hopkins. On murmure que Ellroy himself n'était  pas content d'avoir vu son scénario sensiblement édulcoré par un certain…David Ayer.

 

 

 

 

Le Dahlia noir de Brian de Palma (2006)

Tout laissait présager un désastre : adaptation d'un roman culte, ticket d'entrée de Ellroy dans la cour des grands, montage financier chancelant, interruption de tournage, etc. Au final, Le Dahlia noir n'est qu'un film malade, presque conscient de ses meurtrissures. Le chef d'œuvre littéraire servait de catharsis pour l'auteur. Les descriptions détaillées du cadavre atrocement mutilé de Elizabeth Short, la plus grande légende urbaine américaine, se superposaient en filigrane avec le traumatisme du meurtre non élucidé de Geneva Hilliker Ellroy, sa propre mère. De Palma surprend agréablement en gardant ce corps mythique hors champ pour s'intéresser plutôt à Liz Short de son vivant. Un choix d'autant plus judicieux qu'il débouche sur une petite réflexion sur notre condition de voyeur. Hélas ! Le scénariste Josh Friedman fait une impasse impardonnable sur la partie mexicaine avant de concocter un final confus et grandguignolesque d'un goût douteux. Une affection certaine demeure pour ce Dahlia noir. Même si Ellroy a beaucoup donné de sa personne pour soutenir le film en promotion (son divorce fut onéreux), on rêve encore aujourd'hui d'un remake plus ambitieux.

 

 

 

 

Au bout de la nuit de David Ayer (2008)

Flic alcoolique des Moeurs aux méthodes expéditives, Tom Ludlow est accusé à tort du meurtre d'un collègue et devra lutter seul contre un LAPD corrompu afin de prouver son innocence. Ce portrait rentre-dedans de Ludlow porte bien la marque de James Ellroy. Seulement, Ellroy et Ayer arrivent nettement après la bataille, celle où Shawn Ryan via The Shield a durablement redéfini les standards qualitatifs du polar brutal. Le manque de charisme de Keanu Reeves et la violence gratuite sont déjà suffisamment pénalisants. Que Ellroy trousse un whodunnit désamorçable en dix minutes confirme le caractère mineur d'Au bout de la nuit. Ce dernier ne s'est pas beaucoup démené pour promouvoir le film. Faut-il y voir une indifférence ou un désaveu face à un possible travail de réécriture de Kurt Wimmer (Sphere, Ultraviolet, que du lourd…) ?

 

 

 

Le résultat des comptes provisoire est pour le moins mitigé : une grande réussite, un film maudit, une poignée de minorités et de ratages. On espère de tout cœur que Joe Carnahan avec White Jazz viendra bousculer tout cela. Il faudra impérativement que son projet tienne davantage de Narc que de Mi$e à prix et qu'il résolve un problème de taille : comment ressusciter Dudley Smith, personnage clé de White Jazz, alors qu'il a été envoyé ad patres dans L.A. Confidential ? Réponse prochainement.

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