Les meilleurs polars français

Par Jean-Noël Nicolau
13 mars 2008
MAJ : 23 octobre 2018
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A l’occasion de la sortie de MR 73 d’Olivier Marchal, nous revenons sur dix incontournables du polar à la française. Les critères de sélection furent particulièrement stricts : des flics et des tueurs (truands ou serial killers). C’était l’essentiel. De préférence, les points de vue des deux partis se devaient d’être représentés au sein des œuvres. Bref, des films entre le bien et le mal, souvent proches de la construction chorale. Exit donc le Samouraï (mais Melville est doublement à l’honneur) ou L. 627. Les choix furent cependant rudes et ils vous sont proposés par ordre chronologique. Quelques uns sont même accompagnés d'un extrait vidéo. Un classement qualitatif aurait sans doute poussé la rédaction à s’entre-tuer, comme aux plus belles heures des tontons flingueurs…

 

 

Quai des Orfèvres de Henri-Georges Clouzot (1947)

 

Dans le genre du film noir à la française, il y a un avant et après Quai des Orfèvres. Jusqu’en 1947, l’incarnation de l’officier de police chargé d’une enquête se résumait souvent soit par l’imposant Harry Baur, soit par le canaille Albert Préjean. En enfilant l’imperméable de l’inspecteur Antoine, Louis Jouvet créé un personnage inédit de limier tenace et alerte, fin analyste de la nature humaine, qui saura démêler l’écheveau d’une intrigue où la passion se mêle à la basse mesquinerie. Rythmé essentiellement par des joutes verbales dont le cadre se limite bien souvent au bureau de l’inspecteur, Quai des Orfèvres évite le piège du théâtre filmé par son incursion maîtrisé dans le monde du music-hall parisien de l’après-guerre, avec ses artisans sincères ou pitoyables, pittoresque qui joue pour beaucoup dans le côté vérité du sujet traité.

 

Magnifiée par une photographie noir & blanc qui imprimera pour longtemps une image d’un Paris nocturne et brumeux, la réalisation de Henri-Georges Clouzot  rejoint par sa gestion du suspens et dans certaines de ces inflexions l’oeuvre de son plus célèbre contemporain anglo-saxon, le déjà célèbre Alfred Hitchcock. D’ailleurs, Louis Jouvet n’est-il pas présenté comme un être ambivalent, cachant une certaine part d’ombre qui affleure parfois au gré du récit. Sans oublier la présence des piliers du cinéma  français qu’étaient Bernard Blier, Suzy Delair ou Pierre Larquey, acteurs dont les compositions d’être fragiles et résignées sont pour beaucoup dans la réussite du film.

 

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Du rififi chez les hommes de Jules Dassin (1955)

 

Le chant du cygne du cinéaste américain d’origine grec exilé en Europe pour cause de Maccarthysme et qui réalise là l’un des tous meilleurs polars français. Ce n’est pas le moindre des paradoxes d’un film qui recèle en son sein le plus beau des morceaux de bravoure du genre (la séquence du casse repris et copié par tous depuis à commencer par Melville lui-même) et la plus belle des métaphores de l’état d’esprit d’un homme, Jules Dassin, exprimant son désespoir et sa tentative de compréhension d’avoir été « dénoncé » par celui qui fut son ami Elia Kazan. Brillant et poignant ! 

 

 

 

Razzia sur la Chnouf de Henri Decoin (1955) 

 

Série noire efficace et enlevée qui soutient la comparaison avec les meilleures productions hollywoodiennes du genre, le film de Henri Decoin demeure une forme de témoignage sur la guerre souterraine qui se déroulait entre condés et truands parisiens, à une époque où le trafic de drogue ne faisait pas encore les premiers titres des journaux. Déclinant à nouveau son rôle de fort en gueule autoritaire et expérimenté, mais néanmoins magnanime, initié dans Touchez pas au Grisbi tourné l’année précédente, Jean Gabin est le pilier inébranlable d’une intrigue qui joue habilement sur l’ambiguïté de son rôle : vrai mauvais garçon ou flic infiltré venu exploser le milieu de l’intérieur ? Le duo qu’il forme d’ailleurs avec Lino Ventura (lui aussi déjà dans Touchez pas au Grisbi) demeure d’ailleurs assez emblématique de cette volonté de rester sur la corde raide, voir même son comportement avec les femmes.

Adaptant un roman d’Auguste Le Breton (un des maîtres du genre avec Albert Simonin et Georges Simenon) où la gouaille prédomine, Henri Decoin choisit d’en faire une peinture quasi-exotique mais néanmoins violente d’un Paris nocturne où le crime s’installait durablement et le jazz commençait à s’imposer dans les clubs. Même si on peut regretter une fin de partie un peu téléphonée, Razzia sur la Chnouf porte la griffe de ces faiseurs du bon cinoche d’antan, au sens noble du terme, et demeure au panthéon des classiques du genre, précurseur par les thèmes qu’il abordent et aussi d’un style qui finira par phagocyter le cinéma français tout entier : celui du dialogue argotique et de la réplique-qui-tue dont le chantre sera Michel Audiard.

 

 

 

 

Le Deuxième souffle de Jean-Pierre Melville (1966)

 

Les gangsters parlent peu, les flics bavardent. Le cadre est précis, le noir et blanc coupant, mais les sentiments sont bouillants. Le Melville du Deuxième souffle est déjà dans la recherche de l’épure absolue du genre. Mais avec la touche française qui éclate dans le verbe de Paul Meurisse et la mine patibulaire de Lino Ventura. Du polar de terroir, entre Paris et Marseille, jamais vulgaire, toujours d’une maîtrise qui frôle la minutie. Dans son récent remake, Alain Corneau part totalement à contre-pied. Démarche osée, intelligente, mais qui mène droit à la catastrophe.

 

 

 

Le Cercle rouge de Jean-Pierre Melville (1970)

 

Pour beaucoup, il s’agit non seulement du chef-d’œuvre de Melville, mais aussi du plus grand des polars à la française. Il faut dire que les arguments sont nombreux. A commencer par le casting impressionnant, entre gloires attendues (Delon, Montand) et choix miraculeux (Bourvil, Gian Maria Volonte). Il ne manque sans doute que Lino Ventura (un temps pressenti dans le rôle du commissaire Mattei). L’histoire est précise et ample, la mise en scène ne cesse d’enchaîner les tours de force (dont les fameuses 25 minutes de casse entièrement muettes). Une œuvre que l’on ne cesse de redécouvrir en s’émerveillant à chaque fois aussi bien de sa quasi perfection que de l’intensité surprenante de la performance d’André Bourvil.

 

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Flic story de Jacques Deray (1975) 

 

Au milieu des années 70, Alain Delon est arrivé au zenith de sa popularité. S’étant assuré le soutien des meilleurs spécialistes, au hasard Jean-Pierre Melville, José Giovanni ou Henri Verneuil, il a tour à tour interprété toutes les figures imposées du « bad guy » dans le genre policier, passant aisément du tueur froid au gangster chevaleresque, en passant par le perceur de coffre-forts. Plus rare à être du bon côté de la barrière, le seul à son actif étant celui du commissaire dans le dernier film de Jean-Pierre Melville, le passable Un Flic en 1972, il décide d’interpréter avec brio une figure de la police française à savoir l’inspecteur Borniche. Véritable légende, Roger Borniche possède le palmarès le plus éloquent dans le domaine de la répression du banditisme avec pas moins de 567 arrestations, sans jamais usé de son arme, puis une carrière d’écrivain prolifique, tout à la gloire de son action, dont 4 seront portés à l’écran.

Adaptant l’épisode de la traque d’Emile Buisson, truand psychopathe qui se fit bien souvent la belle, interprété ici par Jean-Louis Trintignant, Jacques Deray, assisté par Alphonse Boudard au scénario, prend le parti de la sobriété et du respect de la réalité historique. Bon choix car à partir ce simple postulat d’enquête policière classique, Flic Story brosse le portrait d’une société française qui au sortir de la guerre cherche à établir de nouvelles bases, où la question de la peine de mort est posée, et nous présente un Alain Delon moins unidimensionnel qu’à l’accoutumée, entretenant une forme de respect et de fascination pour son adversaire, au point de le suivre jusqu’au pied de la guillotine. Par la suite, la nuance sera moins marquée et Alain Delon deviendra avec Jean-Paul Belmondo le parangon de la justice immédiate et expéditive, en adéquation avec une forme de sensibilité politique, chose qui lui collera pendant bien trop longtemps aux basques.

 

 

 

 

Peur sur la ville de Henri Verneuil (1975)

 

Archétype du polar populaire hexagonal, le film de Verneuil est basé sur des ingrédients à l’efficacité assurée. Jean-Paul Belmondo, au faîte de sa gloire, incarne l’indispensable flic doux, dur et dingue. Pour véhiculer sa star, le réalisateur emprunte chez Bullitt, French connection et l’Inspecteur Harry (pour citer les plus évidents). Les moyens financiers sont conséquents et l’œuvre se révèle spectaculaire, relativement violente et d’un suspens réussi. Pas très loin du record des diffusions télé, Peur sur la ville demeure un des chouchous du public français. Peu importe son manque d’originalité, son charme reste intact.

 

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Police Python 357 de Alain Corneau (1976) 

 

Véritable révolution au moment de sa sortie, le film d’Alain Corneau demeure celui qui enfin osa mettre les gros flingues à l’affiche d’un film français, et qui par son fétichisme avoué envers l’arme de référence entretient une forme de paternité avec MR-73. Les deux films partagent d’ailleurs d’autres similitudes : étendre aussi par leur portrait central de grand flic en proie à ces démons, la peinture d’un milieu bourgeois et provincial d’une profonde noirceur ainsi que par un flou artistique laissé sur les frontières qui délimitent les territoires que se partagent les défenseurs de l’ordre et les truands. Impressionnant dans son rôle de colosse aux pieds d’argile, Yves Montand fournit dans Police Python 357 une de ces meilleures performances d’acteur, aux prises avec les machinations de son supérieur, interprété par un François Périer ambigu et machiavélique à souhait, sans oublié les prestations de Simone Signoret, de Stefania Sandrelli et surtout celle de Mathieu Carrière, second zélé mais néanmoins impuissant à la lente glissade vers le drame.  

 

Alain Corneau ajuste méthodiquement les éléments de l’intrigue avec précision sans négliger le suspens, développe toute une thématique de l’environnement de ces êtres dépersonnalisés qui se raccrochent à des objets ou des postures iconiques, et laisse éclater toute la violence dans un final anthologique et spectaculaire, digne d’un Inspectateur Harry qui loin de tout résoudre, laissera toujours autant planer les ombres du doute.

 

 

 

 

La Balance de Bob Swaim (1982)

 

Le film de Bob Swaim, gros succès en son temps, contribua à la métamorphose du polar français dans les années 80. Pour le meilleur et pour le pire. Plus rude et plus réaliste, mais aussi plus outré. Les performances inoubliables de Philippe Léotard et de Nathalie Baye (tous les deux récompensés aux Césars) ont permis à la Balance de plutôt bien supporter le poids des ans. Certes, la mise en scène n’est pas à la hauteur, l’histoire n’a pas toute la solidité nécessaire. Néanmoins, la vision âpre du boulot des flics se retrouve aujourd’hui encore dans les films du genre. 

 

 

 

 

 

Scènes de crimes de Frédéric Schoendoerffer (1999)

 

Moribond depuis des années si on excepte le vétéran Corneau et son réussi Le Cousin, le polar français reprend du poil de la bête à la fin du millénaire avec un fil de, Frédéric Schoendoerffer. Avec Scènes de crimes, le cinéaste reprend les codes narratifs de son père sur La 317ème section et nous plonge littéralement au cœur de l’enquête comme si nous étions nous-mêmes un inspecteur de l’enquête, aux côtés des excellents Dussolier et Berling. Un manifeste de mise en scène que Schoendoerffer exploite à merveille et ce jusqu’au bout. Grand premier film, Scènes de crimes a l’immense mérite d’avoir extrêmement bien vieilli, n’ayant pas ainsi à rougir de se retrouver dans pareil classement.

 

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