Aucun répit n’est permis à Jane Fonda et ses concurrents dans On achève bien les chevaux, le grand bal infernal immortalisé par Sydney Pollack.
Pour beaucoup, la piste de danse est le haut lieu de la fête et de l’euphorie. Un constat qui s’impose d’autant plus au cinéma depuis qu’un certain John Travolta a mis le feu au dancefloor sur les rythmes endiablés des Bee Gees. Une vague pop et disco sur laquelle Hollywood a allègrement surfé ensuite, à grand renfort de chorégraphies super sexy (les déhanchés et le porté de Dirty Dancing nous ont tous bien émoustillés). Mais voilà, danser n’a pas toujours été une partie de plaisir.
Dans On achève bien les chevaux, sorti des années avant toute cette mouvance post-La Fièvre du samedi soir, on danse davantage sur la corde raide. Réalisé par Sydney Pollack et adapté du roman éponyme d’Horace McCoy, le film récolte le triple de son budget au box-office avec plus de 12 millions de dollars de recettes, et obtient une pluie de prix et de nominations. Un succès mérité, mais plutôt surprenant au regard de la tonalité proprement désespérée du long-métrage.
HUE, DADA !
"On vous souhaite tout le bonheur du monde", fredonnait Sinsemilia dans son tube reggae poético-perché. Une rengaine que l’on voudrait bien chanter aux pauvres déshérités de la vie, frappés par la Grande Dépression et jetés en spectacle dans On achève bien les chevaux. Mais lucidité oblige, nous ne vivons pas au pays des Bisounours. Car oui, Gloria (Jane Fonda, tout de rage contenue) et son partenaire de fortune, Robert, vont devoir se montrer très (très) endurants pour gagner le marathon de danse qui leur promet des lendemains à l’abri du besoin.
Mais avant que ne soient lancées les hostilités, le film s’ouvre sur une image d’Épinal de l’Amérique profonde, digne des aventures champêtres de La Petite maison dans la prairie. Une vision idéale où un petit garçon s’amuse avec son cheval, jusqu’à ce que l’animal, galopant à bride abattue, trébuche lourdement et s’affale de tout son poids, incapable de bouger. Et voilà que l’aïeul de l’enfant se rapproche de la bête blessée et l’achève d’un coup de fusil, nous arrachant à la gentillette utopie promise quelques secondes auparavant.
De ce prologue détonant, Pollack file la métaphore centrale de son film en assimilant le monde du spectacle à l’enfer de la maltraitance animale. Cela se traduit déjà par l’entassement des participants sur la piste de danse qui, pendant une bonne première moitié, se bousculent maladroitement en quête d’un peu plus d’espace et de liberté, bombant le torse comme des cops pour épater la galerie ou prouver leur supériorité. Et il n'est pas interdit bien sûr de constater une forme d'analogie entre la salle de danse et l'enclos à bestiaux.
Pour autant, si le titre du film, et par extension du roman, est à ce point à propos, c’est qu’il inscrit la chute du cheval en préambule à la désorientation progressive des danseurs. Pollack et son chef opérateur, Philip H. Lathrop, ont ainsi tourné plus d’une fois avec des rollers aux pieds afin de saisir le vacillement des personnages, au bord de l’effondrement physique, mais aussi psychologique. Une déroute mentale qui culmine notamment lors de cette scène montrant Alice, une autre concurrente, se réfugier tout habillée sous la douche, dans les vestiaires, avec ce regard de chiot terrorisé par son maître.
IL N’EN RESTERA QU’UN
Ce qui décuple encore davantage le pessimisme ambiant du film tient à la logique comptable extrêmement cruelle imposée aux personnages. Qu’elle soit appliquée aux règles strictes du marathon (des pauses de dix minutes toutes les deux heures, quatre repas complets par jour, dix secondes accordées pour se relever après être tombé…) ou à la réalité des faits (le nombre de concurrents qui diminue), cette énumération constante de tout ce qui ordonne le calvaire des participants fait froid dans le dos.
De la même façon que les danseurs sont associés à des numéros, ils semblent tous plus ou moins interchangeables, et les plans d’ensemble auxquels recourt le cinéaste contribuent à cette anonymisation. Pollack expliquait ceci dans une interview pour le magazine DGA Quarterly : « Je tourne des films comme celui-ci au format panoramique, même si tout se passe dans un seul décor. Le studio m’avait demandé "Pourquoi tu tournes dans ce format ? Ce n’est pas le Grand Canyon’" J’ai rétorqué que c’était pour ne jamais perdre de vue tous ces gens en train de danser (…) ».
Tout le conflit du film s'articule alors autour de cette scission entre une perception globalisante et aliénante du monde et une attention portée à chaque individualité. Outre Gloria, Robert, Alice et quelques autres personnages émergeant de la masse, c’est surtout Rocky (Gig Young, oscarisé pour ce rôle), l’animateur zélé du marathon, qui sort du lot. Et pour cause, c’est lui qui tire les ficelles, arborant aussi bien le visage du bonimenteur en public que celui du magouilleur en coulisses.
Quand il apprend au couple de héros que la récompense prévue, soit la modique somme de 1500 dollars, inclut les frais de service (blanchisserie, nettoyage, médecin…) et correspond donc à un montant bien inférieur à la promesse de départ, on tombe nous aussi des nues. Une forme de marchandage qui ne se contente pas de défalquer des lignes de dépense sur une fiche de paie, mais contraint également les participants, notamment Gloria et son partenaire, à revoir leur éthique à la baisse. Ah, capitalisme, quand tu nous tiens !
DECRESCENDO
À bien y réfléchir, la part la plus dépressive du film s’exprime sans doute à travers l’essoufflement grandissant et pertinent du récit, là où le procédé, souvent involontaire et symptomatique d’un manque d’inspiration, se révèle néfaste dans quantité d’autres tentatives du même genre. Ici, Pollack s’amuse à commencer fort pour mieux décliner en intensité à mesure que les danseurs s’épuisent, voire agonisent. Une gageure pour le réalisateur qui, conscient de pouvoir frustrer le spectateur, s’emploie à répéter des scènes entières, mais jamais à l’identique.
Il suffit d’analyser les deux séquences de derby – l’épreuve redoutée et redoutable du marathon – qui diffèrent à la fois en termes de durée, de mise en place et de dramaturgie, pour comprendre la distinction entre récurrence et redondance. Et à ce compte-là, On achève bien les chevaux est un cas d’école, comprenant presque intuitivement ce qui relève de la grammaire inhérente à tout bon survival, là où la plupart des films qui se revendiquent comme tels échouent dans les grandes largeurs.
L’ironie tragique de cette baisse de régime exponentielle chez l’ensemble des participants est d’autant plus sensible qu’elle est mise en parallèle avec l’enthousiasme général, voire croissant du public, grisé par le fanatisme de Rocky et la fougue de l’orchestre. La satire est évidente, et la société du spectacle décrite ici semble tout droit issue d’un cauchemar kafkaïen, ce que Pollack assume en tant que cinéaste ouvertement politique et fasciné par la question de la corruption.
Non content de dénoncer un système qui transforme la misère humaine en divertissement, le film repose finalement sur ce constat amer qu’il n’y a de solidarité entre les individus, et les êtres vivants en général, que dans la douleur. Le dénouement, noir au possible, en est l’illustration rigoureuse et définitive, et on défie quiconque de ne pas être un minimum ébranlé par cette réplique terrible de Gloria : "J’en ai marre de tout ce truc qui pue. La vie ".
Anticipant le versant dystopique des films de compétition (vous avez dit Hunger Games ?), On achève bien les chevaux assume de brosser un portrait extrêmement acerbe du monde du spectacle. Depuis, les dérives de la télé-réalité ou de la course à la célébrité ont été largement digérées par tout un pan du cinéma ou de la télévision, Black Mirror en tête. Revoir le chef-d’œuvre intemporel de Pollack aujourd’hui a donc une saveur forcément particulière.
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Un excellent Sydney Pollack à la manoeuvre. Jane Fonda et Michael Sarrazin sont très émouvants. Quand vient le temps du sprint on comprend que la piste de danse devient une arène. Certains abandonnent d »épuisement. D’autres meurent. Ceux qui ont payé leur place pour voir le spectacle hurlent et exultent sans comprendre qu’un jour peut-être ils seront les prochains. Un grand classique.
Il m’avait tellement choqué quand je l’ai vu pour la première fois…
Quel grand film !