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Avant Killers of the Flower Moon, ce western ultra-violent massacrait le mythe américain

Par marvin-montes
7 décembre 2023
MAJ : 14 décembre 2023

Avant Killers of the Flower Moon, il y avait Soldat Bleu, un western américain sans pitié avec sa propre histoire.

Soldat bleu : avant Killer of the Flower Moon ce western massacrait la conquête de l'Ouest

Bien avant Martin Scorsese et son extraordinaire Killers of the Flower Moon, Ralph Nelson s'aventurait déjà sur les terres d'un western moins glorificateur que de coutume avec Soldat bleu, brillante autopsie de l'un des actes les plus barbares de l'histoire des forces armées Américaines.

"Depuis l'aube de l'humanité, l'homme a écrit son histoire dans le sang. Mais il a aussi prouvé que l'étincelle divine existe en lui. Il y a dans l'âme humaine une part d'ombre qui date du jour ou Caïn a tué son frère. La fin du film montre, sans aucune hypocrisie, les horreurs d'un combat ou la folie sanguinaire triomphe de la raison. Les atrocités ne sont pas commises seulement contre l'ennemi, mais aussi contre des innocents, des femmes et des enfants. Horreur suprême: tout cela a bel et bien eu lieu."

C'est ce constat implacable, dressé sur le carton d'ouverture, qui précède les premières images de Soldat Bleu. Alors que son présent s'assombrit, en pleine émergence du Nouvel Hollywood, et pas si loin de sa perte de vitesse programmée, le pays de l'oncle Sam porte un regard nouveau et accusateur sur les exactions de son passé glorifié. Accrochez vous, le voyage du soldat bleu est rude, mais il en vaut la peine.

 

Soldat bleu : photo, Candice BergenLa rage des années 70

Bleusaille

La décennie 1970 est évidemment reconnue comme celle du changement au coeur de l'industrie hollywoodienne. Autrefois dominé par des producteurs dépassés par un progrès (technique et idéologique) constant, le paysage cinématographique laisse progressivement sa place — pour une décennie environ — au règne des réalisateurs et auteurs.

Alors que le conflit vietnamien — le premier à être réellement médiatisé — a explosé, aussi bien sur le terrain que dans les salons des familles Américaines par le biais de la télévision, les États-Unis et leur contingent artistique voient les exactions de leurs forces armées faire résonner les zones d'ombre de leur histoire conquérante.

 

Soldat bleu : photo, Peter Strauss, Candice BergenDifficile remise en question

 

Pinacle de l'héroïsme à l'américaine, genre parmi les genres, le western est bien sûr une cible toute trouvée pour un cinéma qui n'a plus peur de briser les mythes. Le western révisionniste, apparu bien que minoritaire dans les années 50, est désormais à même de prendre toute la place qu'il mérite, dans un contexte prompt à la nuance et au rejet du manichéisme. La Horde SauvageButch Cassidy et le Kid ou encore Little Big Man se succèdent, et Ralph Nelson s'engouffre dans la brèche avec le récit d'une honte nationale : le massacre de Sand Creek.

Le 29 Novembre 1864, la cavalerie du Colorado, sous les ordres du colonel Chivington, attaque un village de Cheyennes et d'Arapahos qui dresse pourtant le drapeau Américain en signe de paix. La percée des tuniques bleus fera entre 70 et 163 victimes dans le camp des natifs, sans toutefois chiffrer précisément les nombreux viols et mutilations commises au cour de l'attaque. 

Ralph Nelson, cinéaste blanc extrêmement sensible aux problématiques du racisme — qu'il a abordées plusieurs fois auparavant, notamment en compagnie du génial Sidney Poitier dans La Bataille de la vallée du diable ou Tick...Tick...Tick et la violence explosa trouve en Soldat Bleu un écrin parfait, bien qu'ensanglanté, pour porter sa dénonciation du génocide Amérindien.

 

Soldat bleu : photo, Candice Bergen Même elle ne pourra rien arrêter

 

Des bleus à l'âme

Un convoi de fond escorté par l'armée Américaine est brutalement pris pour cible par des Cheyennes, qui prennent rapidement l'avantage sur leurs adversaires du jour. La bataille ne laisse que deux survivants : le jeune soldat fraichement incorporé Honus, et Cresta Maribel Lee, ancienne prisonnière des natifs devenue femme de chef de tribu, relâchée pour rejoindre son fiancé, un officier basé à Fort Reunion.

La relation entre Honus, militaire naïf et totalement embrigadé par la propagande de son état-major, et Cresta, impulsive, courageuse et surtout au fait des tueries perpétrés par les blancs, sera aussi romantique qu'explosive. Pourtant, en arrière plan, les événements introductifs du film marquent le commencement d'une réaction en chaine qui glisse inexorablement vers le terrible massacre de Sand Creek.

 

Soldat bleu : photo, Candice Bergen, Peter StraussParfois pas loin de la comédie de moeurs

 

Car la force — assez improbable — du long-métrage, réside en sa capacité à faire oublier au spectateur l'imminence, pourtant annoncée dès les premières secondes, des tragiques événements à venir. Cette impitoyable rupture de ton, qui aura valu à Nelson de se retrouver sous le feu des critiques, est mise en place selon le réalisateur pour produire l'état de choc le plus violent possible. Gageons que l'objectif est atteint.

La majeure partie de Soldat Bleu s'articule donc autour d'une structure de comédie romantique, décrivant l'attachement progressif de deux personnalités opposés, au cours de diverses péripéties tragi-comiques. D'un combat assez ridicule entre trois rochers à l'évasion délicate de la roulotte d'un vendeur d'armes, le long-métrage ne se prend jamais totalement au sérieux, préférant généralement souligner de manière assez grotesque l'incompétence du jeune militaire.

 

Soldat bleu : photo, Peter StraussUn peu lourd mais attachant

 

Le temps de la vérité

Vous l'aurez compris, l'ensemble bascule de manière plutôt spectaculaire dans sa dernière partie, sans jamais préparer qui que ce soit à la violence graphique qu'il compte employer. La légèreté du métrage aurait même tendance à emporter le spectateur dans une spirale amoureuse, petite échappatoire bienvenue aux guerres amérindiennes, qui lui reviendront finalement en pleine tête, sans qu'il puisse la détourner.

Car oui, et même si le réalisateur confie avoir calmé ses ardeurs en coupant une partie de la séquence finale, le massacre déroulé à l'écran reste terriblement impressionnant. Rien n'est épargné, ni à l'audience, ni au jeune soldat bleu perdu au milieu d'une vague d'immoralité qu'il ne peut que constater. Le parti pris de Nelson est évident : quand il convient de montrer la vérité, autant le faire avec le moins de délicatesse possible, quitte à frôler parfois l'exploitation voyeuriste, mais toujours nécessaire.

 

Soldat bleu : photoCriminels en rang

 

La sortie du film est cataclysmique. Le public des salles obscures américaines ressort livide des projections, quand certains exhortent purement et simplement à brûler les cinémas diffusant le film. Dans le même temps, une bonne partie de la critique se déchaîne sur Ralph Nelson, non pas pour lui reprocher le relatif académisme de sa mise en scène, mais simplement pour reprocher au film l'emploi d'une violence jugée immorale et excessive. Difficile, pourtant, de renier son histoire. Bienvenue dans les tréfonds de la psyché Américaine, et de son goût pour l'héroïsme, qui prends ici une balle en plein coeur.

Nelson terminera de se poser en ennemi de la nation en faisant piétiner le drapeau étoilé par ses propres troupes après avoir été brandi par le chef Cheyenne en signe de paix, marchant au passage sur les quelques souvenirs du code Hays et son interdiction de malmener la sacro-sainte bannière. Le western le plus sauvage jamais réalisé, c'est de cette manière que le long-métrage est défini à sa sortie. 

 

Soldat bleu : photoDommage pour la paix

 

Toujours est-il qu'au moment ou Martin Scorsese prends à son tour la caméra pour révéler l'une des faces cachées de l'exécution en bonne et due forme du peuple Osage — vous jugerez vous même de l'adresse ou non de la démarche — il convient de ne pas oublier toute une vague de westerns révisionnistes que l'on cite assez peu parmi les grands classiques du genre.

Pourtant, grâce à la percée du nouvel Hollywood, et aux travers toujours plus visibles d'une société en déconfiture, le cinéma classique Américain et son genre phare ont pu entamer une déconstruction bienvenue, et accepter de ne pas imprimer sur pellicule que la légende, mais aussi l'histoire, avec toutes ses nuances et toute sa complexité morale. Bien plus important qu'un simple film d'exploitation parmi d'autres, Soldat Bleu conserve toute sa pertinence au regard des progrès de la société moderne, et se pose en porte-étendard d'un cinéma qui a su profiter de son essoufflement pour se réinventer profondément, rien de moins.

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machin

Et je ne m’y suis pas endormi comme avec le scorcese. Qui commence a faire du cinema de papy.

Aktayr

Un film vraiment dur et sans concessions.
Et comme mentionné par Flash et Eomerkor, dans la droite lignée de Little Big Man pour sa critique antimilitariste américaine et un final d’une violence sèche et inouïe, qui reste choquant aujourd’hui par l’injustice crasse qui en ressort.

Eomerkor

Vu étant assez jeune à la télévision en deuxième partie de soirée. Ca commence un peu un Western classique, ça se poursuit comme une bluette et un road movie un peu hyppie qui prend son temps. Puis vient la fin et le choc. Un film unique.

Shlabor

Entièrement d’accord avec Waito et Flash…

C. Ingalls

4K HDR en 2024.

Waito

Un chef d’oeuvre

Flash

Vu il y a très très longtemps.
Film aussi puissant que little big man, et le duo Strauss / Bergen parfait.
Le genre de film qu’on ne verra plus de nos jours.