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Scent of Mystery : l’énorme fiasco du whodunit que vous pouviez sentir

Par Alexandre Janowiak
23 février 2023
MAJ : 24 mai 2024

Scent of Mystery a été le premier film a utilisé le Smell-O-Vision, procédé permettant de sentir les odeurs d’un film, et le dernier vu l’énorme fiasco.

Scent of Mystery : Photo Diana Dors

Avant la 3D et la 4DX, Hollywood a tenté de lancer le Smell-O-Vision avec Scent of Mysteryet ce fut un sacré fiasco.

Dans les années 50, l'explosion de la télévision dans les foyers américains a fait peur aux cinémas et notamment à Hollywood. Se faisant, l'industrie n'a cessé de chercher des alternatives pour ne pas perdre de son attractivité. Et logiquement, elle s'est donc mise à expérimenter un certain nombre de gadgets afin de relancer la machine et de ne pas se faire doubler par "l'horrible télévision".

Parmi les multiples expérimentations, il y a eu l'idée des odeurs. Le procédé avait déjà été plus ou moins testé au théâtre au 19e siècle et également au cinéma (au tout début du 20e siècle). Disney avait même tenté de lancer le concept des films aromatisés avec Fantasia, avant d'abandonner l'idée à cause des coûts faramineux. De fait, le cinéma odorant n'avait jamais été mis en place à grande échelle. Et ainsi est alors née l'incroyable histoire du Smell-O-Vision, créé par Hans Laube, et en conséquence, le petit fiasco des odeurs au cinéma avec Scent of Mystery réalisé par Jack Cardiff.

 

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la bataille des odeurs

Avant toute chose, il faut préciser que le lancement du cinéma odorant a provoqué une petite "bataille des odeurs" comme l'appelait Variety à l'époque. C'est ainsi que fin 1959, deux producteurs, Charles H. Weiss et Michael Todd Jr., se sont démenés pour sortir leur film "odorant" avant l'autre et devenir, de cette manière, les premiers à avoir produit un film olfactif. Le duel a été gagné, à un mois près, par le premier, avec Behind the Great Wall réalisé par Carlo Lizzani et le système AromaRama.

Toutefois, il s'agissait plus ou moins d'une arnaque puisque le système a été greffé au documentaire sur Hong-kong au dernier moment, histoire de surfer sur le phénomène de "l'odorama". Le film se contentait donc de retransmettre des odeurs au fil des paysages pour un sentiment d'immersion plus réel, mais sans grand intérêt. Autant dire que les odeurs étaient un pur gadget et à quelques exceptions près, les critiques y ont d'ailleurs été plutôt défavorables. Au point même de menacer la sortie du second, Scent of Mystery, dont les intentions étaient pourtant beaucoup plus nobles.

 

Scent of Mystery : Photo Denholm ElliottScent of Mystery ayant été retransmis en Cinérama, toutes les captures sont donc incurvées

 

Le film produit par Todd Jr. est en effet une fiction et son système Smell-O-Vision ne se veut pas un gadget olfactif pour le bon plaisir des spectateurs. Tout d'abord, le Smell-O-Vision a été pensé et repensé par son inventeur suisse Hans Laube dès 1939. Comme le raconte Scott Kirsner dans son essai Inventing The Movies: Hollywood's Epic Battle Between Innovation And The Status Quo, From Thomas Edison To Steve Jobs, son système est repéré par Michael Todd (le père de Todd Jr. et président de Cinérama) en 1954.

Deux ans plus tard, même s'il aime beaucoup Le Tour du monde en 80 jours de Michael Anderson, qu'il produit, Todd cherche un moyen de l'améliorer et imagine alors y greffer le Smell-O-Vision. Cependant, le procédé n'est pas encore optimal et Michael Todd abandonne finalement l'idée. Un renoncement assez judicieux puisque, quelques mois plus tard, le film remporte cinq oscars, dont celui du meilleur film. Malheureusement, l'année suivante, Michael Todd décède tragiquement dans un accident d'avion, l'empêchant de produire le premier film Smell-O-Vision lui-même.

 

Tour du monde en 80 jours (Le) : photo, David NivenOn aurait pu sentir l'air frais du voyage dans Le Tour du monde en 80 jours

 

les doigts dans le nez

S'il n'a que 28 ans lorsqu'il reprend le business de son paternel (président de Cinerama d'ailleurs), Michael Todd Jr, prend donc les choses en main. Dans la veine de son père, avec qui il bossait depuis plusieurs années (il était le vice-président de Cinérama avant son décès), il décide de signer un contrat de cinéma avec Hans Laube et de véritablement lancer le premier film Smell-O-Vision. Ainsi, Hans Laube parfait son système : les odeurs ne seront plus libérées manuellement, mais grâce à un "cerveau olfactif" relié à la bande sonore du film et au projecteur.

Concrètement, les différentes odeurs sont contenues et disposées dans leur ordre d'apparition dans une ceinture. Cette ceinture est elle-même enroulée autour d'un engin motorisé. Et avec un système technique (aiguilles, membranes, marqueurs...) plus ou moins sophistiqué (plus que moins en vérité), le "cerveau olfactif" reçoit alors des signaux pour libérer les odeurs en synchronisation avec les images visibles sur l'écran. Les senteurs sont alors balancées sous les sièges du public avec un système de tuyaux et il y a même un petit vent inodore à la fin de chaque odeur pour qu'il reste sous le nez des spectateurs uniquement au moment voulu.

 

Scent of Mystery : Photo , Peter Lorre, Denholm ElliottQuand tu tentes de comprendre tout le système technique

 

Une idée merveilleuse, mais sacrément complexe à mettre en place. Difficile en effet de vendre n'importe quel film avec ce dispositif. Imaginez, par exemple, un film sur des courses de voitures en Smell-O-Vision, pas sûr que l'odeur des pots d'échappement séduise le public. Conscient des problématiques, Michael Todd Jr. jette alors son dévolu sur le roman Ghost of Chance de Kelley Roos, que le scénariste Gerald Kersh adapte en Scent of Mystery.

Il s'agit d'une petite comédie policière proche du whodunit où Oliver Larker, un photographe anglais en vacances en Espagne, découvre un plan visant à tuer une jeune héritière américaine. Aidé par un chauffeur de taxi, il essaie alors d'empêcher son assassinat et de trouver la personne derrière ce complot. Toutefois, malgré son joli casting mené par Denholm Elliott, Peter Lorre et Paul Lukas (et un caméo prestigieux d'Elizabeth Taylor, veuve de Michael Todd par ailleurs), le film n'a rien de spécialement fascinant sur le papier. Et c'est justement pour cela que Michael Todd Jr., Hans Laube, Gerald Kersh et le réalisateur Jack Cardiff vont pousser le concept du film odorant bien plus loin que n'importe quel film auparavant.

 

Scent of Mystery : Photo Denholm Elliott, Elizabeth TaylorChantons sous le soleil

 

le parfum du succès ?

Le scénario de Scent of Mystery a en effet été écrit en prenant compte des odeurs. Objectif : que certaines senteurs deviennent de véritables indices pour le public et lui permettent de résoudre l'énigme. Outre des odeurs purement immersives (des roses, du café, la brise de l'océan, du bois, de l'essence, du vin, la poudre des pistolets...), certains effluves avaient donc un rôle à part entière dans l'avancée du récit. Deux étaient particulièrement majeures : un parfum et une odeur de tabac à pipe.

Durant le film, la première permettait d'identifier la véritable identité d'un personnage féminin se faisant passer pour l'héritière américaine, son parfum étant différent. L'odeur du tabac, elle, était le moyen de sentir la présence du meurtrier. Et ainsi, lorsque l'odeur apparaissait dans les derniers instants du film alors que personne n'est visible à l'écran, le héros (et le spectateur aussi) comprenait que le meurtrier n'était pas loin de lui, l'obligeant à être extrêmement vigilant.

 

Scent of Mystery : Promotion Scent of MysteryUn précieux slogan

 

Autant dire que Michael Todd Jr. et son équipe se sont véritablement cassés la tête pour donner vie au cinéma odorant, d'autant plus en tournant le film en 70mm et en le projetant en Cinérama (trois projecteurs, écran incurvé...). La promotion avait aussi mis le paquet avec ce super slogan : "D'abord ils ont bougé (1895) ! Puis ils ont parlé (1927) ! Maintenant ils sentent (1959) !". La musique du film, signée Mario Nascimbene, est d'ailleurs un petit joyau extrêmement amusant. Bref, le concept était donc plutôt ludique, attirant et prometteur... sauf qu'évidemment, tout ne s'est pas passé comme prévu.

Malgré le système innovant et très travaillé, les retours des spectateurs ont été catastrophiques. Entre les bruits d'aérations envahissants et les odeurs arrivant trop tard ou pas du tout, le concept n'a marché qu'à moitié. Certaines odeurs étaient imperceptibles, notamment dans les derniers rangs, conduisant des spectateurs à renifler très fort dans l'espoir de sentir quelque chose, provoquant une succession de bruits parasites durant la séance. Enfin, malgré les précautions, avec une trentaine d'odeurs disséminées tout au long du film, plusieurs stagnaient dans la salle, finissant par se mélanger aux nouvelles ou aux précédentes dans un chaos odorant plutôt désagréable.

 

Scent of Mystery : photoÇa tire à balles réelles

 

sauve qui pue

Les critiques ont beau avoir été un peu plus clémentes, dont Variety, soulignant entre autres "des odeurs plus distinctes et reconnaissables" avec le Smell-O-Vision que l'AromaRama, le film a donc été un fiasco lors de ses projections à Chicago, Los Angeles et New York en janvier 1960. Et même si Todd Jr. et les techniciens du Smell-O-Vision ont essayé de régler les dysfonctionnements, le mal était fait et le bouche-à-oreille a enterré l'exploitation du film. Et ce, d'autant plus que l'installation du dispositif était particulièrement coûteuse.

Rien que pour le cinéma Cinestage de Chicago, la configuration a coûté environ 15 000 dollars (soit environ 168 000 dollars aujourd'hui) et d'après Mark Thomas McGee, comme indiqué dans son livre Beyond Ballyhoo: Motion Picture Promotion and Gimmicks, construire une salle de cinéma Smell-O-Vision permanente aurait coûté la bagatelle d'un million de dollars (soit 11,5 millions aujourd'hui). Forcément, après un tel échec, personne ne s'est lancé dans le projet.

 

Scent of Mystery : Photo Peter LorreExcusez-moi, vous n'auriez pas vu un arnaqueur inventeur ?

 

Par la suite, la carrière hollywoodienne de Todd Jr. s'est stoppée net puisqu'il n'a pas reproduit de film avant 1979 (La Cloche de détresse sera d'ailleurs aussi un énorme flop). De son côté, le réalisateur Jack Cardiff a déclaré en 1986 à la productrice Tammy Burnstock que Scent of Mystery est "le seul film que j'aimerai effacer de ma mémoire" car "ça a été un désastre complet" sans que ce soit de sa faute. Mais plus intéressant, le cinéaste a surtout pointé du doigt Hans Laube, le créateur du Smell-O-Vision, le soupçonnant d'être un imposteur dans cette histoire.

Dans le même entretien, il expliquait ainsi : "Michael Todd Jr. a écrit à Hans Laube en Suisse, et quelques semaines après nous avons reçu une petite boîte avec des échantillons de diverses odeurs qui étaient importantes pour le film, comme le tabac, la mer, les abricots, des choses comme ça. Et nous avons ouvert chaque flacon en verre et reniflé. Eh bien, c'est difficile à croire, mais chaque verre étiqueté sentait exactement la même chose que les autres – une sorte d'eau de Cologne bon marché."

 

Scent of Mystery : Photo Paul LukasQuand tu constates le bordel

 

Des éléments qui pourraient expliquer le bazar, d'autant que Jack Cardiff précise n'avoir jamais rencontré l'inventeur en personne. Plus étrange encore, Hans Laube a totalement disparu des écrans radars quelques jours après la sortie du film, lançant de nombreuses rumeurs à son sujet (en gros, il se serait rempli les poches avec son contrat sans jamais réellement travailler les odeurs incorporées durant les séances).

Sa fille, Carmen Laube, a toutefois raconté une version assez différente de celle de Cardiff en 2015. Elle a ainsi affirmé que son père avait perdu tout son argent dans cette histoire et était mort seize ans plus tard, brisé que sa technologie ait été si peu comprise. Elle a également pointé du doigt les producteurs, dont Michael Todd Jr., apparemment trop peu disposé à mettre l'argent nécessaire pour que le système fonctionne correctement. Si le mystère reste entier sur le vrai coupable du fiasco, une chose est sûre, Scent of Mystery est devenu le premier et dernier film Smell-O-Vision de l'Histoire du cinéma,

 

Scent of Mystery : Affiche US

Ressortie sans les odeurs et avec un nouveau titre

 

l'argent n'a pas d'odeur

Bien sûr, quelques années plus tard, le film est ressorti au cinéma dans une version plus courte (1h42 au lieu de 2h05). Pour éviter le double flop (en vain), il est revenu sous un autre titre, Holiday in Spain, mais sans les odeurs, changement venant largement chambouler les spectateurs. C'est ce qu'a décrit The Daily Telegraph dans sa critique en 1966, lors de la sortie du film au Royaume-Uni :

"Le film a acquis une atmosphère déconcertante, presque surréaliste, car il n'y avait aucune raison pour que, par exemple, une miche de pain soit retirée du four et poussée devant la caméra pendant un temps démesurément long…".

Il faut dire que l'intérêt du film est assez faible (voire absurde) sans l'expérience olfactive puisque certaines actions des personnages sont liées aux odeurs qu'ils sentent. De fait, sans les odeurs, les décisions des personnages (et notamment du héros Larker) n'ont plus aucun sens logique. En 1983, le film est passé à la télévision avec un dispositif de cartes à gratter et à renifler envoyées par les chaînes locales dans le cadre d'une affaire commerciale. Malheureusement, le procédé utilisé ressemblait beaucoup au film Polyester, sorti un an plus tôt, et n'a pas plus convaincu les spectateurs.

 

Scent of Mystery : Photo Denholm ElliottAdieu le Smell-O-Vision

 

Depuis, Scent of Mystery est largement tombé dans l'oubli et plus aucun studio ne s'est lancé dans la production d'un film odorant aussi sophistiqué. Toutefois, en 2012, il a été restauré par le spécialiste du Cinérama David Strohmaier, et trois ans plus tard, la productrice Tammy Burnstock (celle-là même ayant interviewé Cardiff) et la créatrice de parfums Saskia Wilson-Brown ont supervisé plusieurs projections du film dans sa version complète avec les odeurs à Copenhague, Los Angeles et Londres.

La reconstitution était bien moins complexe puisque les spectateurs étaient chargés de balancer les odeurs eux-mêmes (placement, flacons, éventails), mais l'expérience a été particulièrement appréciée par les chanceux ayant pu la vivre. De là à relancer la mode des films odorants...

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