Entre comédie romantique et film d'horreur, May, de Lucky McKee, avec Angela Bettis et sa poupée des enfers, mérite de ne pas être oublié.
Probablement passé inaperçu au cinéma en 2004 et découvert par la suite en DVD par une foule d'esprits curieux, May a une place de premier ordre dans les étagères (ou disques durs) de bon nombre de cinéphiles. Une bonne partie n'a d'ailleurs probablement pas oublié que l'argument du DVD était une citation de Wes Craven ("Effrayant, irrésistible et véritablement unique"), plutôt qu'un extrait d'une critique.
May, c'est une comédie noire et une romance tordue, et finalement un film d'horreur. C'est une histoire de poupée, mais pas de poupée hantée ou autres conneries à la Conjuring. C'est le premier film en solo de Lucky McKee, juste après All Cheerleaders Die (co-réalisé avec Chris Sivertson), et avant The Woods, The Woman et un passage marquant chez Masters of Horror. Et bien sûr, c'est Angela Bettis, fantastique dans ce rôle mi-touchant mi-terrifiant, que Lucky McKee dit être totalement inspiré par celui d'Amanda Plummer dans Fisher King, le roi pêcheur de Terry Gilliam.
Bref, May, c'est un inclassable petit trésor du genre, et un magnifique portrait de femme, dont on ne parle jamais assez.
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comédie roman-sick
La première poupée, c'est May elle-même. Petite, elle est coiffée et déguisée par sa mère, qui veut à tout prix cacher son strabisme, au lieu de la soigner. "On va faire en sorte que tu aies l'air parfaite". Malgré un cache-œil en cache-misère, May reste une anomalie, à la fois dans le monde extérieur, et dans cette petite famille où sa mère légèrement timbrée soupire à chacun de ses mouvements.
Arrive ainsi Soozy, une poupée garantie 100% flippante, fabriquée par la mère et offerte à la fille, comme pour mieux incarner l'hérédité des névroses. Soozy devient l'amie, l'alliée, le modèle et donc le miroir de May. Une fois adulte, avec un éveil au monde aussi décalé que si elle était la sœur de Bubble Boy, cette gamine coincée dans le corps d'une grande fille voit donc le monde comme une boîte à jouet. Ne reste plus qu'à trouver les bonnes poupées et les bons outils pour s'amuser.
La première idée malicieuse de Lucky McKee est de jouer avec les codes de la comédie romantique. Elle est timide, un peu décalée et étrange, et fait ses propres vêtements. Lui est un pseudo bad boy, qui aime les films d'horreur et a réalisé un court-métrage comico-gore. May et Adam se rencontrent dans la rue, se croisent dans une laverie, discutent dans un parc. Il y a un petit obstacle, tout semble perdu, mais tout semble encore possible. Entre d'autres mains, May aurait pu avoir sa place à Sundance ou chez feu Fox Searchlight. Avec Lucky McKee, la romance tourne au sang.
Et sur le chemin de la comédie romantique avortée, May adopte justement le rôle d'une poupée – c'est-à-dire de la petite chose féminine que le genre romantique aime tant montrer. Elle change ses yeux avec des lentilles et se crée ses vêtements pour endosser un rôle. Elle emprunte les poses et attitudes des autres, quitte à avoir l'air désarticulée pour copier les gestes les plus ordinaires. Elle pique les clopes, les mots et même les envies et désirs des autres. Elle va elle-même créer les situations, les rencontres et les clichés, pour avoir le cadre où elle peut devenir cette petite poupée douce et amoureuse.
Jusqu'au moment où les autres arrêtent de jouer avec elle. Adam ne veut plus la voir, et Polly veut voir d'autres filles qu'elle – l'idée de voir, centrale. On remballe les jouets, les costumes et les sourires. On sort les ciseaux, et on change de jeu. La peur et la poupée doivent changer de camp.
comment se faire un ami
Entre les flashbacks du début (qui ont été largement réduits au montage) et l'âge adulte, il n'y a aucune transition. May passe de petite à grande fille en une seconde, parce qu'elle n'a grandi qu'en apparence. Elle applique donc littéralement le conseil de sa chère maman : "If you can't find a friend, make one.”
C'est là la deuxième belle idée de Lucky McKee : transformer la petite chose en grand monstre, et créer l'horreur dans la candeur. En plus de jouer avec les ficelles de la comédie romantique, le réalisateur et scénariste reprend les codes de la coming-of-age story – ce récit initiatique classique qui suit un personnage vers l'âge adulte. Un apprentissage de l'amour et du sexe qui se fait toujours dans la violence, sauf qu'ici, elle n'est pas (que) symbolique. May exorcise ses démons en découvrant les monstres du monde, et en décidant de les détruire pour les dépasser. C'est presque une fable tordue (ce que la belle musique de Jammes Luckett renforce) : elle doit les affronter et s'approprier leurs armes (de séduction : les mains, le cou, les jambes, le torse), pour recomposer le prince qu'elle mérite.
Dans la dernière demi-heure, la comédie romantique devient ainsi une tuerie à la Frankenstein. Ce que le monde lui refuse, May va le prendre. Une main par ci, des jambes par là, et la voilà capable, peut-être, d'avancer. La couturière avait créé son apparence, sa rencontre avec Adam, et même une personnalité et des désirs différents pour lui et Polly ? Elle va désormais créer son propre rêve, pour définitivement mettre en scène sa vie. Soozy étant le seule repère dans la boussole déglinguée de May, créer une poupée géante, adaptée à sa taille d'adulte, était la seule issue. À défaut d'avoir réussi à se construire avec les autres, elle va construire quelqu'un, littéralement avec les autres.
Lucky McKee refuse toutefois la bête quête de vengeance, qui aurait été une facilité dans le genre. Il prend soin d'apporter des nuances à Adam, qui aurait très bien pu être réduit à un pauvre et cruel type. Même Polly, sketch sans fin grâce au talent dingo d'Anna Faris, est finalement présentée comme une femme certes perchée, mais étonnamment attentionnée : si May le lui demande, elle la fera passer avant sa conquête d'un soir. Excepté Blank, qui raconte surtout un lien avec le cinéma de Gregg Araki, puisqu'il est incarné par James Duval, la seule ennemie véritable est la blonde nommée Ambrosia. Son nom ridicule et son attitude insupportable en font la pire des poupées : la Barbie, qui mérite d'être salie et foutue à la poubelle.
Mais May n'est pas consumée par la vengeance, puisque sa quête n'est pas tournée vers l'extérieur. C'est au contraire une entreprise de pur repli, pour se retrancher loin du monde, et s'enterrer dans une illusion. A ce stade, elle pose un regard profondément froid sur les gens, définitivement devenus des bouts de corps – ce qui a toujours été le cas, au fond.
Sa poupée ne pourra ni parler, ni bouger, ni vivre, et ne pourra donc jamais la repousser, la blesser, ou la dégoûter. C'est exactement ce que sa mère lui avait conseillé, et c'est certainement ce dont sa mère rêvait : une poupée parfaitement morte, et pas une enfant imparfaitement vivante.
mayday
La dernière scène de May est le dernier clou dans son cercueil de tristesse. Au fond du trou après avoir sacrifié du monde, et une part d'elle-même, elle constate qu'elle est toujours seule. Elle n'a plus rien ni personne. Et c'est là qu'intervient l'ultime geste de cinéma, et donc de magie : la poupée de cadavres prend vie, le temps de quelques plans, pour la réconforter. C'est faux, c'est la fin, et tout est perdu, mais le film (et donc, le public) lui accorde au moins ce doux mensonge.
Le plan subjectif sur ce bras qui reprend soudainement vie pour caresser le visage en sang de May est déchirant. Cette conclusion magnifiquement triste - puisqu'elle est impossible - recentre le film sur la solitude profonde de l'héroïne. C'est un magnifique personnage tragique, perdu dans les limbes. D'un côté, elle ne trouve pas sa place parmi les adultes, que ce soit dans les bras d'un homme ou d'une femme (tant que c'est des bras). De l'autre, un retour à l'enfance lui est refusé, comme en atteste l'expérience légèrement traumatisante dans la classe de malvoyants, où elle doit affronter l'agressivité d'une petite fille avant de voir Soozy souillée par la classe. May n'a plus nulle part où exister.
May était née avec un problème à l'œil droit (un "lazy eye", ou amblyopie). Elle avait officiellement commencé (essayé) sa vie d'adulte avec des lentilles, pour régler ce souci. Et à la fin, son ultime geste sera de s'arracher cet œil si gênant, dans un unique but, tristement ironique : être vue, enfin.
Impossible dans tous les cas de ne pas voir le talent immense d'Angela Bettis. Le malaise vient de l'allure mi-innocente mi-flippante de May, aussi désarmante et touchante qu'une petite fille déguisée en grande femme. Tout vient de l'actrice, qui l'interprète à merveille en jouant avec son corps et sa voix.
Promis, on reparle bientôt de The Woman
Avec May a commencé une belle collaboration entre Lucky McKee et Angela Bettis. Ils se retrouveront sur l'épisode de Masters of Horror intitulé Sick Girl, qui raconte l'étrange histoire d'une jeune femme qui s'attache à un insecte légèrement étrange et vorace. Sa voix sera également présente dans The Woods, avant un rôle digne de ce nom dans The Woman.
Échange de bons précédés : lorsqu'elle passe à la réalisation, Angela Bettis met en scène un scénario de Lucky McKee, qui joue aussi le premier rôle. Comme May, Roman est le nom du personnage, et du film. Comme May, il est seul, triste et obsédé par quelqu'un. Et comme pour May, ça va tourner au meurtre. Après Roman, inédit en France, elle a remis les mains dans l'horreur un peu comique avec un segment de The ABCs of Death, autour d'une araignée légèrement désagréable (avec une vue subjective de la bête très proche de celle de l'épisode Sick Girl).
May a donc été une étincelle de sang pour les deux artistes, et chacun a été la poupée de l'autre. Raison de plus pour le revoir et le chérir comme un précieux totem, qui sera très utile pour impressionner d'innocentes âmes en soirée – comme Adam avec son court-métrage, Jack and Jill (rien à voir avec Adam Sandler).
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au fait, ecran large, dans la catégorie pas si nul que sa, j’aimerais bien voir des articles sur les films suivants:
le témoin du mal, chasse à l’homme, l’île du docteur moreau (1996), the night flyer, pluie d’enfer, total western, les insoumis avec richard berry, ou encore la dernière cavale, de kiefer shuterland.
Pareil que zack, je connaissais le film grâce à Mad qui à l’époque s’était fendu d’une couv et d’un dossier sur le film, je l’ai découvert donc environ 15 ans après sa sortie, je n’en attendais pas forcément grand chose, et j’ai adoré, le casting, l’ambiance, la mise en scène, le mélange des genres, j’adore aussi le perso d’anna ferris en bitch masochiste, à 1000 lieus de son rôle dans scary movie, c’est pour le moment le seul film du réal que j’ai vu, mais il m’a donné envie de découvrir les autres, y compris son segement pour moh, et red, aussi.
Projeté lors de l’étrange festival à Bordeaux. Très bon souvenir de ce film. Et son épisode de Master of horror saison 1 était très bien aussi.
Je l’avais vu au cinéma à l’époque parce que mad Movies était chaud bouillant sur le film dans ses articles. J’avoue être passé complètement à côté du film. Il faut peut-être que je le revoie, d’autant plus que je n’avais aucun souvenir qu’il y avait Anna faris.