Dans le lot des films un peu fous et aussi un peu oubliés de la fin des années 90, Pleasantville se hisse sans doute en tête.
Sorti en 1998, à l'instar d'un certain The Truman Show avec lequel il partage quelques similitudes, Pleasantville est hélas loin d'avoir rencontré le même succès au box-office. Malgré une reconnaissance critique favorable et trois nominations aux Oscars, le film a été copieusement boudé par le public à l'époque et ne semble pas avoir survécu dans les esprits.
Servie par un casting prestigieux, avec les futures stars Tobey Maguire et Reese Witherspoon, cette fable fantastique porte avant tout la signature de son scénariste et réalisateur Gary Ross, chantre de la comédie high-concept entre les années 80 et 90. On lui doit deux scénarios : celui de Big, coécrit avec Anne Spielberg (qu'on imagine très fière de son frère) et celui de Président d'un jour, réalisé par le regretté Ivan Reitman. Avec Pleasantville, il passe pour la première fois derrière la caméra et propose un pur plaisir de cinéma, bourré de charme et d'audace, qui mérite bien mieux que l'indifférence générale.
ONCE UPON A TIME...
Dès le prologue, on adopte le point de vue du téléspectateur zappant de chaîne en chaîne à la recherche de son programme préféré. Ce téléspectateur, c'est David (Tobey Maguire), amoureux de Pleasantville, une sitcom datant des années 50 en noir et blanc qui, comme le dit la réclame, offre "un sympathique flashback vers des temps meilleurs". À l'inverse, sa sœur Jennifer (Reese Witherspoon) est parfaitement en phase avec son époque, toujours en quête de popularité et un rien superficielle.
Un soir, alors qu'ils se disputent tous deux la télécommande et l'envoient valser contre un mur, un étrange dépanneur fait irruption chez eux pour leur en fournir une nouvelle. À peine en font-ils usage qu'ils se retrouvent propulsés dans le monde de Pleasantville, de l'autre côté du petit écran. Pour David, cette situation est tout sauf déplaisante. Pour Jennifer en revanche, c'est une tragédie. Endossant les rôles de Bud et Mary Sue, aussi frère et sœur dans le feuilleton, ils vont peu à peu redonner des couleurs, littéralement et symboliquement, à leur nouvel environnement.
Tout d'abord, il faut revenir sur la prouesse technique réalisée avec ce film. Bien avant Sin City de Robert Rodriguez, le mélange du noir et blanc avec la couleur, au sein d'une même unité de plan, avait déjà fait l'objet de tentatives isolées dont la plus célèbre demeure la petite fille au manteau rouge dans La Liste de Schindler. Seulement, Pleasantville a poussé ce principe esthétique dans ses derniers retranchements en comptabilisant près de 1700 plans truqués.
Comme le soulignait l'auteur de science-fiction Arthur C. Clarke, "Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie", et la fabrication de Pleasantville en est une parfaite illustration. Malgré une logistique fastidieuse mise en place afin de manipuler l'image en post- production, le résultat final tient bel et bien du tour de magie. D'où ce rapport évident au conte, annoncé dès le début par la formule consacrée : "Il était une fois... ".
I SEE YOUR TRUE COLORS
La métamorphose chromatique proposée par Gary Ross atteint sans doute son acmé émotionnel lors d'une scène pivot où David, dans la peau de Bud, maquille sa mère fictive, Betty (superbement interprétée par Joan Allen), pour l'aider à camoufler son teint coloré.
Tel un artiste peintre qui préfèrerait dévoiler sa toile une fois achevée, le cinéaste découpe la scène de façon à laisser le spectateur recomposer lui- même le tableau. Les gros plans successifs sur les yeux, les lèvres et les mains de Betty empêchent donc d'accéder momentanément à une vue d'ensemble. Ils traduisent aussi le manque de recul des personnages sur leur propre existence. De ce simple dispositif de mise en scène, le réalisateur raconte comment toute cette communauté reste aveugle à ce qui l'entoure réellement.
"Je savais bien que ma crème teintée était périmée"
Pour paraphraser un ex-président de la République française : "Le changement, c'est maintenant ", et pour les habitants de Pleasantville, voilà une promesse tenue. Les pompiers apprennent à éteindre des incendies, le propriétaire du snack-bar (Jeff Daniels, toujours impeccable) se prend pour Picasso, le mari de Betty (William H. Macy) ne trouve pas son dîner préparé en rentrant : mais où va le monde, me direz-vous ? D'abord vécu comme un traumatisme, le changement est peu à peu perçu comme une étape naturelle vers l'autonomie et l'émancipation.
Hélas, à chaque révolution son revers, et ici, les "gens de couleur" (textuellement "coloreds" dans le film) sont jugés trop volages, trop libres, pour être considérés comme d'honnêtes citoyens. Une opinion majoritaire largement influencée par le maire de Pleasantville (J.T. Walsh dans son dernier rôle), filmé non sans humour tel un dictateur nazi, en contre-plongée, avec dans son dos, l'emblème du totalitarisme (en lieu et place d'une croix gammée, une poignée de main).
"L'heure est grave, mes amis... je vois des gens débordants de vie"
HUMAN AFTER ALL
En s'ouvrant à l'inconnu, les personnages se confrontent à leur humanité profonde et dérogent ainsi à la marche imposée d'une Amérique repliée sur elle-même, sans horizon. Rappelez-vous : aucune route ne permet de sortir de Pleasantville et les pages des livres sont toutes blanches. Tout y est maintenu en circuit fermé pour empêcher les rêves d'évasion et par là même, l'éveil des consciences .
Or, David et Jennifer, grâce à leur connaissance du monde réel, ont le pouvoir de réinventer l'espace fictif et de se réinventer eux-mêmes au passage. C'est là toute l'intelligence de Gary Ross qui réaffirme la coexistence vertueuse entre la réalité et la fiction. Chacune prospère à la faveur de l'autre et c'est sur ce constat qu'advient la magie du film, représentée notamment par cet arc-en-ciel qui rassemble toutes les couleurs du spectre, symbole d'un nouvel élan fédérateur.
Le film consacre ainsi le collectif comme force d'épanouissement. C'est peut-être là le point de divergence le plus frappant avec The Truman Show, que l'on mentionnait en préambule pour sa parenté avec Pleasantville. Dans le film de Peter Weir, le héros est seul dans son ignorance et seul à pouvoir se réapproprier son destin. Dans le film de Gary Ross, la figure héroïque est plurielle, d'où une forme chorale qui se développe durant tout le long-métrage et culmine lors du procès final où David, alias Bud, prend la parole au nom de tous les opprimés.
Là encore, comme dans tout conte qui se respecte, si victoire il y a, elle est toujours teintée de mélancolie. Le fantasme nostalgique de David, fondé sur l'apparente perfection du monde de Pleasantville, n'a plus lieu d'être. C'est pourquoi il accepte in fine qu'il n'y ait pas "de manière idéale" à l'occasion d'une scène très touchante où il démaquille sa "vraie" mère, en écho à celle évoquée plus haut où il maquillait Betty.
Non, cela ne fait aucun doute, il faut assurément du talent pour concrétiser un tel film et Gary Ross en a de toute évidence, quand bien même il semble s'être égaré depuis quelques années (on peut sauver le premier volet des Hunger Games, mais c'est déjà plus difficile concernant Ocean's 8). Avec Pleasantville, le cinéaste signe sa plus belle œuvre, à la fois candide et subversive, enchantée et désenchantée.
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Pas vu ce film mais j’ai découvert son existence en m’intéressant aux tropes dans les séries et il y en a au moins une bonne dizaine de séries/films qui ont repris ce concept en référençant clairement le film( j’ai en tête un épisode de la série live de disney « chéri j’ai rétréci les gosses » ainsi qu’un autre de « mes parrains sont magique » jmettrais ma main au feu que les simpsons, family Guy ou même futurama sont passés dessus) . Wandavision aussi ça y fait vachement pensé… Maintenant c’est ptet la conclusion de l’article vu que je ne suis pas abonné x) mais même si personne n’a vu le film je pense que beaucoup ont déjà aperçu le concept sans savoir qu’il venait d’un film en particulier 🙂
Il est sorti a la mauvaise époque un poil avant-gardiste un poil kitsch un poil trop rétro un concept pour l’époque qui a laissé les gens perplexe.
Une idée de cinéma un concept global très original, le noir et blanc également a dû en freiner plus d’un..
J’avais apprécié ce petit film a l’époque.
Apparemment, un film qui laisse toujours indifférent aujourd’hui, vu les 0 commentaires. C’est bien dommage. Un film original à une époque où le cinéma avait des idées.