Avant Nightmare Alley, il y avait Le Charlatan, première adaptation du roman de William Lindsay Gresham, devenue un classique du film noir.
S’il marque indéniablement une évolution dans la filmographie du cinéaste, Nightmare Alley se reconnaît en quelques secondes comme une œuvre de Guillermo Del Toro. De sa photographie aux couleurs lourdes de sens à son rapport au monstre, le réalisateur du Labyrinthe de Pan s’est réapproprié le roman noir de William Lindsay Gresham, dont il est depuis longtemps un grand fan.
Résultat, le film est parvenu à esquiver le piège du piètre remake, étant donné que Nightmare Alley a déjà eu droit à une première version cinématographique en 1947, réalisée par Edmund Goulding. Intitulé en français Le Charlatan, le long-métrage a longtemps été introuvable en vidéo, et son flop au box-office à l’époque ne l’a pas vraiment aidé à marquer les esprits. Pourtant, au fil des ans, ce modèle de film noir a gagné un statut culte, au point de devenir un classique du genre.
"Je vois, je vois... un grand film !"
Paradise Circus
À première vue, on comprend ce qui a attiré Guillermo Del Toro vers le récit de William Lindsay Gresham, qui s’inspire fortement d’un de ses films cultes : Freaks, la monstrueuse parade de Tod Browning. Les deux œuvres partagent la même fascination pour les monstres de foire, et c’est justement ce regard, à la limite du morbide, qui est au cœur du Charlatan. Stanton Carlisle est un petit employé de cirque itinérant, mais pendant les premières minutes du métrage, il en est l’un de ses spectateurs.
Il assiste, comme tout le monde, au spectacle du "crétin" ("geek" en anglais, difficilement traduisible dans ce contexte), un homme tellement désespéré (et alcoolique) qu’il accepte de jouer un être sauvage, quelque part entre l’homme et la bête. "Comment peut-on tomber si bas ?" se demande le protagoniste d’un air concerné, alors qu’au fond, on perçoit bien une part de plaisir dans ses yeux.
C’est d’ailleurs l’occasion de souligner l’importance de l’acteur Tyrone Power dans la réussite du film. Le comédien, popularisé par Henry King, s’est longtemps spécialisé dans des rôles de personnages positifs et propres sur eux (notamment dans Le Signe de Zorro, où il incarne le justicier masqué). Désireux de se risquer à étendre son jeu, il a lui-même demandé à Darryl F. Zanuck, le directeur de la 20th Century Fox, d’acheter les droits du livre de Gresham pour qu’il puisse y incarner le rôle principal.
Or, derrière la force de caractère et de séduction de Stanton, typique des héros du cinéma américain de l’époque, Power ajoute une vulnérabilité bienvenue, et un attrait naïf pour le pouvoir qui va amener ce personnage de bonimenteur à sa perte. Alors qu’il sympathise avec Zeena (Joan Blondell), une diseuse de bonne aventure, il apprend le code qu’elle a développé avec son binôme pour assurer le succès de son tour. Carlisle s’accapare ce savoir, et quitte le cirque avec Molly (Coleen Gray), la jeune femme à laquelle il est marié de force.
L’aime-t-il vraiment ou profite-t-il de l’opportunité d’avoir une assistante pour devenir un grand médium des sphères bourgeoises ? L’ambiguïté plane tout du long, et donne du sel à ce rise and fall au demeurant classique.
Aller sans retour vers l'enfer
Allée du crépuscule
Ce qui fait la spécificité du Charlatan, c’est finalement sa noirceur d’une modernité étonnante à propos des risques de la célébrité. Un peu comme avec un crash d’avion, il y a quelque chose de joliment terrible à voir cet Icare s’approcher trop près du soleil lorsqu’il rencontre une psychanalyste (Helen Walker) qui enregistre des informations sur ses patients. Ensemble, ils mettent en place une arnaque autour des pouvoirs divinatoires du "Grand Stanton", qui va vite tourner au vinaigre.
On peut même voir dans le film une forme de mise en abyme de la cruauté d’Hollywood. L’ironie n’en est que plus mordante quand on pense à l’échec initial du film en salles, qui aurait pu propulser la carrière de son acteur principal et de son réalisateur, jusque-là spécialisé le women’s picture, ces films censés sublimer les actrices à la mode comme Greta Garbo, Bette Davis ou Joan Crawford.
Des années avant Boulevard du crépuscule, Le Charlatan est déjà obsédé par le désespoir de ceux qui veulent devenir des icônes, alors que leur quête les dirige toujours plus vers l’autodestruction. Mais derrière ce regard dur et cruel sur le pouvoir éphémère de la célébrité, sa dimension de film noir centré sur le monde du divertissement l’a amené à devenir une référence pour de nombreux cinéastes.
Le site Chaos Reign l’a d’ailleurs explicité : le film d’Edmund Goulding semble aujourd’hui être une prémonition du Mulholland Drive de David Lynch. Les deux longs-métrages sont hantés par les fantômes de l’oubli, au même titre que ceux réveillés par le héros face aux riches endeuillés qu’il embobine. Le monde du spectacle est traité comme un univers brumeux, impénétrable et dangereux, qui réveille nos désirs les plus enfouis jusqu’à une forme d’inconscient qui nous échappe.
Un bureau de psy tout à fait rassurant
Là encore, le début du film donne toutes les clés : Stanton exprime sa satisfaction à l’idée de travailler dans le cirque, et décrit ce sentiment de supériorité qu’il a à connaître les coulisses et ses mensonges. Le Charlatan repose du début à la fin sur le cynisme de ses personnages détestables (seule Molly garde une forme de pureté), et sa vision couleur d’encre d’une humanité désabusée est magnifiée par sa fabrication.
Sa nature de projet lancé par la 20th Century Fox lui a permis de profiter d’un budget confortable, lui offrant au passage une photographie soignée. Le travail sur les ombres et les élans expressionnistes de l’ensemble s’accordent à cet orgueil qui aveugle le personnage principal, au point où il ne perçoit pas la tragédie de son destin.
Les fantômes et le fantastique ne sont jamais loin
Un film Goulding(ue)
Si Del Toro a bien conservé l’ironie finale du roman (Stanton, ruiné, devient alcoolique et accepte de devenir un "geek"), Goulding la rend encore plus terrassante, puisque le héros, au fond du trou, est finalement retrouvé par Molly. Certes, cette dernière choisit de rester avec lui et le protéger, mais le personnage n’est déjà plus que l’ombre de lui-même, faisant face à l’amour qu’il a sciemment sacrifié pour sa gloire.
C’est aussi via cette fin coup de poing que l’on constate le brio du long-métrage : en glissant doucement vers l’illégalité, Stanton ne se rend pas compte qu’il pervertit sa propre vision du rêve américain. Goulding affine un œil finalement critique autour de la figure du self-made-man, sorte de cannibale toujours assoiffé de chair qui entraîne le héros dans l’antre du serpent (ce n’est sans doute pas un hasard si la psychologue s’appelle Lilith).
Helen Walker, géniale en psy machiavélique
On sent d’ailleurs le cinéaste pleinement investi par ce lent parcours tragique, que sa caméra très élégante suit dans de long et complexes mouvements, où l’on voit bien que Stanton essaie toujours de prendre le contrôle de l’espace qui l’entoure. Face à cet objet aussi improbable qu’excentrique, le réalisateur a eu l’opportunité de pousser sa logique créative dans ses retranchements.
Malheureusement, Darryl F. Zanuck ne s’est pas privé de saborder la sortie du long-métrage en 1947. Mais le temps a fini par rendre justice à ce bijou incompris, aujourd’hui perçu comme l’une des perles rares du film noir.
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Un grand film noir.