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Les Désaxés : le film maudit qui a brisé Marilyn Monroe

Par Pauline Knaff
15 janvier 2022
MAJ : 21 mai 2024
Les Désaxés : photo, Marilyn Monroe

Sorti en 1961, Les Désaxés a laissé derrière lui un mythe maudit, lié à sa création, son tournage éprouvant et la chute tragique qui fera basculer Marilyn Monroe.

Récit cinématographique plein de désillusions, le film de John Huston marque la fin de l'âge d'or Hollywood. Il est souvent dit des Désaxés qu'un mauvais sort lui a été jeté, tant mille et une circonstances ont rendu sa production quasi insoutenable. Marilyn Monroe aura vécu la création de ce film comme un véritable cauchemar, malgré l'opportunité dramatique qu'il lui offrait.

 

Les Désaxés : photo, Marilyn MonroeMalgré l'espoir placé en ce film, il laissera derrière lui une marque sombre 

 

Cadeau empoisonné aux sombres reflets

Printemps 1956. Au beau milieu du Nevada, dans la ville de Reno, connue pour ses casinos et ses divorces express, le dramaturge new-yorkais Arthur Miller, célèbre pour avoir notamment écrit Les Sorcières de Salem, est en pleine création d’une nouvelle : The Misfits (Les Désaxés). Son écriture s’inspire de l’atmosphère environnante, nourrie de la désillusion qui entoure le désert du Nevada. Celle des criminels et vagabonds qui y trouvent refuge. 

En parallèle, à cette même époque, l’écrivain, marié, vit une liaison avec Marilyn Monroe, qui a retourné le monde avec sa plastique de rêve et sa moue légendaire, dans des films tels que Sept ans de Réflexion ou encore Les Hommes préfèrent les Blondes. Après plusieurs mois à attendre que son divorce soit prononcé, Arthur Miller épouse l’actrice. Ce mariage attisera énormément de curiosité, la presse estimant que cette union est tout à fait improbable, titrant à de nombreuses reprises des unes à coups de phrases-chocs telles que « Le sex symbol épouse l’intellectuel ».

 

Les Désaxés : photo, Marilyn MonroeMarilyn Monroe souhaitait jouer des textes dramatiques et laisser l'image de la blonde stupide derrière elle

 

Un an plus tard, alors enceinte, Marilyn Monroe est emmenée d’urgence à l’hôpital où sa grossesse doit être interrompue suite à des complications. Très affectée, l’actrice se voit recevoir un présent de la part de son époux. Miller décide de faire de sa nouvelle un scénario pour le cinéma et de donner le rôle-titre de ce futur film à sa femme. Ce cadeau, elle n’hésitera pas une seconde à le chérir, étant fatiguée des rôles de ravissante écervelée que la 20th Century Fox ne cesse de lui proposer.

Pour ce projet, Arthur Miller convoque une équipe que Monroe apprécie particulièrement. Pour la réalisation, il propose à John Huston de s’emparer des commandes et comme partenaires de sa femme à l’écran, il fait appel à  un casting de luxe. Eli Wallach, Montgomery Clift et Clark Gable acceptent de signer pour donner la réplique à Marilyn Monroe. 

Les Désaxés raconte l’histoire de Roslyn, une ex-effeuilleuse fraîchement divorcée, qui se lie d’amitié avec un cowboy et un ancien pilote de guerre. Immédiatement sous son charme, les deux lui proposent d’emménager tous ensemble dans une maison en plein désert. Le groupe, bientôt rejoint par un quatrième acolyte, s’apprête à partir à la chasse pour capturer des mustangs sauvages. 

 

Les Désaxés : photo, Clark Gable, Marilyn MonroeMonroe avait toujours rêvé de donner la réplique au monstre du cinéma Clark Gable

 

Aujourd’hui, Les Désaxés est considéré comme le dernier long-métrage de l’âge d’or hollywoodien. Une sorte d’histoire désenchantée qui met en lumière la fin des grands mythes des États-Unis, tels que celui de l’Ouest américain. Arthur Miller dépeint dans son oeuvre la fin des années 1950, qui a perdu les grands rêves d’espoir qui jusqu’ici animaient toute la nation. 

Pour Marilyn Monroe, ce long-métrage est la chance à saisir afin de changer d’image. Depuis ses débuts avec les studios hollywoodiens, on ne cesse de la cantonner à des rôles limités à sa plastique et tout cela l’épuise. En 1954, l’actrice avait quitté Los Angeles dans le plus grand secret pour être formée à New York, au sein de l’Actors Studio, l’institution dirigée par Lee Strasberg.  Là-bas, elle s’était fondue aux autres élèves, pas très chaleureux à son égard, ne la prenant guère au sérieux. Ce qu’elle souhaitait, c’était jouer des textes, ceux écrits par les intellectuels de la côte Est et ainsi être respectée pour de bon. Obtenir la reconnaissance qu’elle avait toujours cherchée.

 

Les Désaxés : photo, Marilyn MonroeUne comédienne impliquée

 

Un tournage chaotique

C’est en juillet 1960 que débute le tournage des Désaxés, dans la ville de Reno et le désert du Nevada qui l’entoure. Très vite, de nombreux problèmes liés à l’actrice principale surviennent. Cela fait un moment que Marilyn Monroe se pose des questions quant au rôle que son époux lui a écrit pour ce film. Elle a le sentiment profond que Arthur Miller lui a volé des morceaux de sa vie pour écrire le personnage de Roslyn.

Comme elle, c’est une femme profondément perdue, « la plus triste que je n’ai jamais rencontrée » dira Miller dans une interview des années plus tard. Comme elle, jamais elle n’a eu d’enfant, porte une affection toute particulière aux animaux, n’a jamais eu de chance avec les hommes. Et comme elle, son enfance a été construite sans père et avec une mère terriblement absente.

Ce personnage de Roslyn, qui est l’occasion inédite pour Marilyn Monroe d’être (enfin) prise au sérieux par la critique dans son premier vrai rôle dramatique, la fait surfer avec son propre mal-être. Déjà des mois avant le tournage, l’actrice était tombée sur des journaux intimes d’Arthur Miller, durant la production du Prince et de la Danseuse. Il y écrivait sa déception quant à leur mariage, ses doutes et l’image qu’il avait de sa femme : une immature, capricieuse, pleine de vices. Alors, lorsque le tournage des Désaxés débute, l’actrice est pleine de doutes.

 

Les Désaxés : photo, Marilyn MonroeRoslyn, un rôle troublant qui fait tragiquement écho à la vie de Marilyn Monroe

 

Constamment, elle demande l’avis de Paula Starsberg, la femme de Lee Strasberg, qu’elle a conviée au tournage. La femme du directeur d'école d'art dramatique est d'ailleurs, durant tout le tournage, utilisée par Marilyn Monroe comme intermédiaire. L'actrice refusant de communiquer directement avec les membres de l'équipe.

Monroe fait perdre beaucoup de temps à l’équipe de tournage, met des heures à se préparer chaque jour. Parfois, elle est attendue jusqu’à cinq heures. À cette époque, l’actrice, en pleine dépression, boit énormément et plusieurs fois le tournage est interrompu, le réalisateur voyant que l’interprète de Roselyn n’est pas capable de tenir la production et oublie constamment son texte. Son visage, abimé par sa consommation d’alcool prend plusieurs heures à être maquillé et quant à ses cheveux, fatigués par les multiples décolorations qu’ils ont dû subir au cours de la carrière de Monroe, ils sont dans la plupart des scènes recouverts d’une perruque. 

 

Les Désaxés : photo, Marilyn Monroe, Montgomery CliftSuite au tournage, Marilyn déclarera à propos de Clift : " Il est le seul être qui soit encore plus perdu que moi"

 

Acteurs et techniciens commencent à ne plus supporter l’attitude de la blonde. Clark Gable, diminué par les conditions de tournage en plein désert cuisant et par ses cascades, qui l’auront profondément épuisé, rentrera dans une colère noire à plusieurs reprises auprès de Monroe. L’actrice, initialement très touchée à l’idée de donner la réplique à ce monstre du cinéma, qu’elle considérait comme un père dans son imaginaire d’enfance quasi orpheline, se plongera davantage dans la dépression, noyant son chagrin dans ce personnage de Roslyn, qu’elle parvient malgré tout à interpréter avec brio. 

Après seulement un mois à Reno, le tournage doit être interrompu. John Huston, le réalisateur du film, envoie Marilyn Monroe en cure de désintoxication, voyant l’actrice à bout de force. À son retour, elle doit se confronter à une scène déchirante : au bout milieu du désert, son personnage se révolte en voyant ses acolytes capter un cheval. Au cours de cette scène, l’actrice filtre avec ses propres démons, donnant une prestation d’une justesse tragique, qui fait frissonner tout le plateau.

Finalement, le tournage aura pris un retard considérable, nécessitant trois mois au lieu des 50 jours initialement prévus. Mais le calvaire de ce film maudit ne s’arrête pas là…

 

Les Désaxés : photo, Marilyn Monroe, Clark GableEn plein désert du Nevada

 

le mauvais sort ultime

Après avoir traversé mille et une montagnes russes d'émotions en tout genre, tout le monde espérait une sortie en salles triomphante. Mais, lors de son apparition au cinéma, le film ne provoque pas l’effet escompté, à la fois en termes d’avis critiques et publics. Accompagnée d’un casting quatre étoiles, l’équipe pensait réussir son coup en réunissant ces visages forts de l’âge d’or d’Hollywood. Pourtant, avec 4 millions de dollars de budget, les recettes, elles, sont désastreuses et ne s’élèveront qu’à 4.1 millions de dollars. Ce qui permettra au film d’atteindre ce statut important dans le mythe du cinéma sera malheureusement plus lié à tous les évènements noirs l’entourant. 

 

Les Désaxés : photo, Marilyn MonroeScène clef du film, Marilyn Monroe se donne au-delà des espérances du plateau

 

Après un tournage éprouvant, quelques semaines après la sortie en salle, Clark Gable décède d’une crise cardiaque. La presse et sa femme accusent publiquement Marilyn Monroe d’être la cause de son état de santé, qui ne faisait que diminuer durant la production, mais aussi celle de son décès. S'ajoutant à l'échec des Désaxés, ces accusations emporteront l'actrice dans une ultime dépression.

Elle sera d'ailleurs internée peu de temps après la sortie du film, contre sa volonté, au sein d'une unité psychiatrique fermée au New York Hospital. Ses espoirs de reconnaissance ne feront que s'éloigner davantage. Elle pense n'avoir jamais réussi à obtenir le profond respect de la profession. Les Désaxés sera son 29e et tout dernier tournage terminé. Puisque le prochain film qu’elle tournera sera Something’s Gotta Give, en 1962, qu’elle ne finira jamais, mourant au beau milieu de la période de production, la nuit du 4 au 5 août 1962. 

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Hocine

Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de voir The Misfits au Grand Action, à Paris. Très bon film mené par un quatuor d’acteurs mythiques: Clark Gable, Marilyn Monroe, Montgomery Clift et Eli Wallach. Réalisé par John Huston, grand réalisateur qui a notamment abordé le thème de l’échec, de manière très convaincante. Je peux recommander Fat City, réalisé en 1972, avec Stacy Keach et Jeff Bridges: un excellent drame avec la boxe pour toile de fond.
Pour revenir à The Misfits, c’est un film intemporel sur la déchéance du mythe de l’Ouest américain et sur celle de la virilité. Je n’ai pas vu tous les films avec Marilyn Monroe mais ici, son interprétation est particulièrement convaincante.
The Misfits me fait un peu penser à Seuls sont les indomptés, film sorti à la même époque et dont le personnage principal joué par Kirk Douglas est un cow-boy qui n’a plus sa place dans le monde moderne.

Le Plus sauvage d’entre tous de Martin Ritt avec Paul Newman et Junior Bonner de Sam Peckinpah avec Steve McQueen sont également d’excellents films sur la fin du mythe de l’Ouest américain et la déchéance de la virilité. En somme, ce que l’on appelle parfois des westerns modernes ou néo-westerns.

ZakmacK

Merci pour l’article, qui me donne envie de revoir ce film que j’avais déjà beaucoup aimé il y a des années. (en fait je voulais le voir à cause de l’episode de code quantum sur Marilyn Monroe, comme quoi la culture est faite de chemins nombreux et inattendus :))

Ray Peterson

Un chef d’oeuvre. Un film malheureusement tourné vers la mort à cause de ses 3 acteurs et de toutes ces analyses qui en découlent…
Clift, fabuleux en cowboy désabusé, Gable magnifique dont la moustache s’effritait méchamment et la Monroe tellement en sucre. Et bien sûr Mr John Huston, toujours là, qui aura du mal à remonter la pente cependant après cette période de déclin chez le Hollywoodland malgré son fabuleux La Nuit de l’Iguane. Merci EL pour cet article !!!

Kyle Reese

Quelle tristesse ! Je connais le film de réputation évidement mais ne l’ai jamais vu ou par extraits et ne savait pas qu’il était autant symbolique.m avec ce côté funeste de la fin d’une époque et d’un mythe.
Rattrapage dans l’air.

JR

Très beau papier. Film projeté en rétrospective il y a très, très longtemps, magnifique.