Le monde de la musique se souviendra longtemps du 22 février 2021, le jour où le duo légendaire Daft Punk a annoncé sa séparation. La nouvelle a bouleversé beaucoup de monde, on essaie donc de garder le sourire en repensant à Interstella 5555, un chef-d'œuvre des années 2000 dont nous vous parlions brièvement ici.
Pour vous (re)mettre dans l'ambiance
Nostalgie 5555
Nous sommes au début des années 2000 et le grand public considère les années 1980 comme ringardes, aussi bien d'un point de vue vestimentaire que culturel. Plusieurs années avant que cela ne change, beaucoup d'artistes cherchent tout de même à rendre hommage aux œuvres qui les ont fait grandir. C'est par exemple le cas de Thomas Bangalter et Guy-Manuel De Homem-Christo, les deux robots connus sous le nom de Daft Punk qui viennent de terminer l'enregistrement de leur second album intitulé Discovery.
Avec l'aide de leur ami et collaborateur Cédric Hervet, les deux musiciens pondent le scénario d'un moyen-métrage qu'ils souhaitent adapter en film d'animation. Après une prise de contact avec plusieurs studios japonais, c'est finalement Toei Animation (Dragon Ball, One Piece) qui accepte d'être en charge du projet. Et surtout, le mythique Leiji Matsumoto est approché par les Daft Punk pour superviser la direction artistique du film.
Quel magnifique pull, monsieur Matsumoto.
Mais qui est Leiji Matsumoto ? Simplement un des plus grands noms de l'histoire de la pop culture japonaise. Il est à l'origine de séries comme Albator, le corsaire de l'espace, Space Battleship Yamato, Galaxy Express 999, etc... En gros, il a transmis son amour pour la science-fiction à l'industrie du manga. Même s'il faut avouer que le grand public n'a pas retenu son nom comme celui d'Hayao Miyazaki (qui fait partie de la même génération) ou d'Akira Toriyama (le créateur de Dragon Ball), son travail est bien connu de toutes les générations de mangakas, qui y font encore référence de nos jours.
Saviez-vous que Matsumoto avait été l'assistant de l'illustre Osamu Tezuka pendant quelque temps ? Peu d'auteurs peuvent s'en vanter... Et Matsumoto ne le fait même pas : tout ce qu'il prétend retenir de cette expérience est que le fait d'être mangaka est « une course permanente contre le temps ». Quoi qu'il en soit, le destin a fait que son capitaine Albator (qui se nomme Harlock en version originale) a eu un succès phénoménal en France, ce qui a fait de lui le héros favori de nombreux enfants, dont les petits Thomas et Guy-Manuel. Une vingtaine d'années plus tard, ils engagent son créateur pour faire un film. C'est beau, non ?
Votre réaction lorsque vous découvrez Daft Punk
Discovery
Le film s'ouvre sur les archives d'une interview durant laquelle Leiji Matsumoto compare les musiciens à des magiciens, nous y reviendrons. Le clip d'une heure démarre avec One More Time, qui est aussi le premier morceau de l'album Discovery. One More Time est une sorte de rappel dans la carrière de Daft Punk, il marque le début de leur deuxième acte, le moment où le duo humain se transforme en duo de robots. D'ailleurs, cette intro qui nous montre des extraterrestres jouant un morceau de Daft Punk a du sens ; le long-métrage veut peut-être nous faire comprendre que leur musique n'est pas d'origine humaine.
Nous sommes donc sur une planète où les êtres pensants ont la peau bleue (da ba dee da ba daa). Les héros Octave, Stella, Baryl et Arpegius sont en plein concert lorsqu'ils sont kidnappés par une troupe d'étranges soldats qui les emmènent sur une autre planète : la Terre. La nouvelle parvient jusqu'à Shep, le parfait mélange entre Luke Skywalker et Han Solo, qui s'empresse de voler au secours de son groupe préféré à bord de son sublime vaisseau spatial en forme de guitare électrique.
Le vilain imprésario qui ressemble à Beethoven
Pendant ce temps, le groupe de musique arrive secrètement sur Terre, où il est emmené dans une gigantesque infrastructure dans laquelle des machines sophistiquées modifient les souvenirs, les apparences et les personnalités de ses membres de manière à les transformer en humains dociles et sans émotion. Leur imprésario Earl de Darkwood, qui a une tête de méchant parce qu'il est vraiment très méchant, fait du groupe un phénomène mondial appelé The Crescendolls (un des titres de Discovery), ce qui les met en top des ventes.
Lors d'un concert des Crescendolls, Shep fait une entrée héroïque sur la scène et parvient à libérer Octave, Baryl et Arpegius de l'emprise de Darkwood (ce qui ne leur rend pas leur mémoire). L'antagoniste intervient avant que le héros ne puisse sauver Stella. Tant pis, il faut fuir et mettre les trois autres à l'abri. Shep est mortellement blessé pendant la fuite, ses compatriotes s'occupent de secourir Stella et de la mener à lui.
C'est là un des aspects volontairement ambigus du film : on a du mal à savoir si Shep et le groupe se connaissaient personnellement et si Stella et Shep avaient une relation avant l'intrigue. On sait que la musicienne éprouve énormément d'affection pour lui lorsque leurs mains se touchent, et l'instant de rêverie qu'ils partagent fait d'ailleurs écho avec celui du début du film (voir vidéo en début d'article). Et s'il ne s'est jamais rien passé entre eux auparavant, la théorie du coup de foudre n'est pas à écarter.
Shep rend son dernier souffle, les artistes prennent la peine de l'enterrer avant de se rendre au manoir Darkwood pour contrecarrer les plans de leur ravisseur et éventuellement recouvrer la mémoire. Ils découvrent que Darkwood est un sorcier qui enlève de nombreux artistes sur d'autres planètes depuis plusieurs siècles. Oui, le film nous dit que Mozart et Nina Simone sont des aliens, tout est normal. Il nous explique également que la plupart des grands artistes de notre monde ont toujours été sous la coupe d'une même industrie capitaliste. C'est un peu ce que Under the Silver Lake nous racontera quinze ans plus tard.
Après avoir accumulé pas moins de 5555 disques d'or, Darkwood sera en mesure de conquérir l'univers. Ce genre d'entreprise grandiloquente a tout à fait sa place dans un anime, on ne juge pas. Et ça tombe bien, le disque d'or des Crescendolls est le 5555e. Les protagonistes interviennent et empêchent le méchant d'accomplir son rituel satanique. Il ne leur reste plus qu'à aller récupérer leurs souvenirs stockés dans des disques durs eux-mêmes rangés dans les locaux de leur maison de disque (ça commence à faire beaucoup de disques).
Le groupe est finalement aidé par leur gentil producteur milliardaire qui ne demande qu'à les aider. Après leur avoir rendu la mémoire, ce dernier dévoile alors au monde entier que les Crescendolls sont en fait des extraterrestres qui ont été enlevés par un sorcier immortel. La communauté internationale fait tout pour les aider à rentrer chez eux, tout est bien qui finit bien. La dernière scène nous montre que toute l'intrigue était imaginée par un enfant qui mettait ses jouets en scène tout en écoutant un album de Daft Punk. Cet enfant représente très certainement Thomas et Guy-Manuel qui réalisent un rêve de gosse. L'idée sera d'ailleurs reprise en 2014 à la fin de La Grande Aventure LEGO.
L'ambiance post-pandémie du Champ-de-Mars
Human After All
C'est vrai, le film sert aussi à faire la promo de l'album et inversement. Mais ce projet est avant tout le fruit d'une ambition artistique qui mélange les genres et qui fait appel à plusieurs médias. Comme le dit Matsumoto-san au début du film, « les musiciens sont des magiciens ». Le message de Daft Punk est clair : la musique est un art qui s'adresse à toutes les générations, toutes les classes, toutes les cultures et tous les genres. Cette affirmation est d'autant plus vraie lorsqu'il s'agit de musiques de film, c'est en tout cas ce que dit Georges Delerue. Ce n'est alors pas une si mauvaise idée d'avoir réalisé un film pour accompagner l'album.
Interstella 5555 a souvent été comparé au clip de On Your Mark, un morceau du duo de musiciens Chage and Aska, produit par le Studio Ghibli. Or il n'en est rien, car les ambitions des deux projets sont très différentes. Pour On Your Mark, Miyazaki souhaitait simplement s'essayer à un nouveau format, le clip est d'ailleurs très beau. Et du côté d'Interstella 5555, les Daft Punk ont la volonté de nous parler de l'industrie du disque, du star-system et de leur amour pour la musique.
On va considérer que c'est un caméo
Le film a coûté environ 4 millions de dollars, soit cinq fois moins que le Ghibli moyen à l'époque. Mais à part quelques animations plus fluides chez certains, Interstella n'a rien à envier aux autres animes des années 2000. Une direction artistique impeccable, variée et extravagante (à l'image du scénario), des couleurs chatoyantes et un découpage contemplatifs qui font de (presque) chaque image un tableau, une histoire compréhensible malgré le challenge de réaliser un film « muet ». Et surtout, une bande originale unique. La Toei fait souvent preuve de beaucoup plus de rigueur au cinéma qu'à la télévision.
Dans l'intrigue comme dans la réalisation, l'équipe s'amuse à placer plein de références aux années 1970-1980, vous savez, l'époque qu'on trouvait ringarde au début des années 2000 (merci Dawson). Star Wars, Castlevania, Cobra Space Adventure, Terminator, Goldorak, Phantom of the Paradise et bien sûr Albator se mélangent dans ce space opera musical qui s'adresse à qui souhaite l'écouter et le contempler.
Le film rencontre un succès au Japon qui permet à Leiji Matsumoto de revenir sur le devant de la scène. Mais ce n'est rien comparé au succès planétaire de l'album Discovery. Et étant donné que les clips des morceaux sont des passages du film, des millions de personnes ont vu Interstella 5555 et ont été marquées par ses images sans forcément savoir qu'elles provenaient d'un film d'animation. L'engouement a provoqué des campagnes de réédition des mangas et animes de Mastumoto, notamment en France où ses travaux ont eu beaucoup plus de visibilité et un second souffle.
Interstella 5555: The 5tory of the 5ecret 5tar 5ystem reste à ce jour un film unique en son genre, né de l'alliance entre des pionniers de la French touch et le James Cameron de l'animation japonaise. Ce chef-d'œuvre intemporel peut éventuellement s'apparenter à Fantasia si on cherche dans le siècle précédent. En France, un film comme Jack et la mécanique du cœur de Mathias Malzieu, un musicien, peut également s'en rapprocher... Toujours est-il que nous attendons le cadeau d'adieu des Daft Punk. Un petit album, ou même juste un morceau, ce serait pas mal.
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Merci pour cet article, qui rend hommage à un animé qui mériterait d’être transmis aux jeunes générations.
Je partage ici un hommage perso, j’espère que vous prendrez le temps de le lire.
Cher Thomas, cher Guy-Man.
28 années. 28 années de pur bonheur, voilà ce que vous laissez derrière vous.
Tout autour du monde*, vous avez fait rayonner la French Touch*, avec une énergie, une passion, un respect inébranlables pour vos fans.
Vous avez toujours été là où on ne vous attendait pas, lançant des modes, laissant les artistes dupliquer à l’envi votre style, pendant que vous voguiez déjà vers d’autres horizons.
En 28 ans, vous avez accouché minutieusement de quatre albums studio, une bande originale, deux albums live, un film expérimental, un animé tout aussi unique et une poignée de featurings. Bien peu de choses comparé à la moyenne de vos pairs, mais vous avez privilégié la qualité à la quantité, et bien vous en a pris.
Vous avez été visionnaires plus d’une fois, mais vous avez aussi fait renaître de leurs cendres, tels des phénix*, des styles et des artistes injustement oubliés.
Ce mélange unique de technologie* et d’émotions*, de rock’n’roll*, pop, funk, disco, électro, et bien évidemment vos riffs de guitare hérités de légendes comme Peter Frampton vous honorent.
Grâce à vous je me suis toujours considéré comme étant chanceux*, fier même d’avoir partagé des fragments de temps*, suspendus à jamais, faisant naître en moi des sentiments puissants, une sorte d’amour digital* sans cesse plus enivrant.
Vous avez été des professeurs* pour vos semblables, et des super-héros* pour nous autres.
J’ai toujours eu tendance à vous déifier, mais, comme vous nous l’avez rappelé, vous êtes humains après tout*.
Et lorsque vous nous manquiez après une trop longue absence, vous reveniez pour redonner vie à la musique*, qui semblait elle-même attendre que vous lui donniez un coup de pied aux miches.
Je vais vous avouer une chose à propos de nous* : j’ai fait l’amour* sur l’un de vos titres, et la symbiose fut exceptionnelle.
Je ne considère pas votre séparation comme un drame, mais comme l’occasion de garder le contact* désormais, une fois de plus*, et une fois encore, jusqu’à l’heure de mon trépas.
Jusqu’à la dernière seconde et même au delà*, car c’est sur votre titre le plus pur, Veridis Quo*, que j’ai décidé il y a bien longtemps déjà de me faire mettre en bière. Ainsi mes descendants me pleureront tout en tapant le rythme du pied.
Merci d’avoir rendu ma vie infiniment plus riche, vous resterez à jamais mes « robots », comme aime à vous définir espièglement la chair de ma chair. Oh yeah !*
Daft Punk, 1993-2021.
un ovni ! une référence dans le domaine, jamais vu un projet aussi fou depuis !
La classe, le papa d’albator avec la musique des Daft Punk !! Cultissime !!!! love
C’est comme un épisode d’Albator
Je suis nostalgique de la nostalgie de cette époque.
Un bijou !!!