Peu apprécié en son temps, balayé par le succès du Silence des agneaux, remaké mollement avec Dragon Rouge, le premier film consacré au terrifiant Hannibal Lecter a bien besoin qu'on reparle de lui.
Aux yeux de la majorité des spectateurs, Hannibal Lecter est le méchant iconique interprété à la perfection par Anthony Hopkins dans Le Silence des Agneaux. Pourtant, le personnage inventé par le romancier Thomas Harris s’était illustré à l’écran avant l’adaptation de Jonathan Demme, sous les traits de Brian Cox, filmé par Michael Mann. Manhunter ou Le Sixième Sens sous nos latitudes, n’est ni un des films les plus connus de son auteur ni un des plus appréciés. Et pourtant, 34 ans après sa sortie, il est plus que temps de rappeler combien il est sous-estimé, et combien sa vision du psychiatre cannibale constitue une éclatante réussite.
Nous y suivons Will Graham qui accepte de sortir de sa retraite balnéaire pour enquêter sur un tueur en série. Mais il comprend bientôt que pour identifier et attraper le tueur, il va avoir besoin de l'aide d'un autre meurtrier, qu'il a lui-même mis derrière les barreaux. Voilà pour le point de départ (que Brett Ratner reprendra bien des années plus tard à l'identique) de notre rencontre initiale avec un redoutable cannibale.
LAME DES ANNÉES 80
La première raison pour laquelle il faut se pencher à nouveau sur le long-métrage est précisément celle pour laquelle il fut appréhendé avec dédain lors de sa sortie. Considéré comme sur-stylisé et donc superficiel, Le Sixième Sens fut perçu par une partie de la presse et du public comme le manifeste plastique d’un metteur en scène aux débuts compliqués, soudain remis sur le devant de la scène par le succès de Miami-Vice à la télévision deux ans en plus tôt, en 1984. La série devait participer à redéfinir les codes esthétiques et visuels de la fiction télévisée américaine, mais Mann comptait bien ne pas en rester là.
Ses choix de couleur, son attirance pour la confrontation de tons pastel et de teintes métalliques, ses cadrages ultra-précis et ses choix de textures, tout se retrouve ici amplifié, faisant du film un manifeste esthétique extrêmement conscient de lui-même. Mais ce qui pouvait passer à l’époque pour une expression artistique extrême, caricaturale en diable, apparaît aujourd’hui comme une des productions, avec Les Prédateurs de Tony Scott, qui aura su le mieux capturer un certain esprit de son époque.
"Fais aps la gueule, on est dans un film de Michael Mann"
Clinquant Le Sixième Sens ? Bling-bling ? On pourrait le penser, tant la mise en scène feint une certaine emphase et menace parfois d’écraser le récit sous le poids d’une ambition visuelle toujours renouvelée. Mais c’est lorsque les prédateurs entrent en scène que l’œuvre dévoile plus clairement ses intentions. Le découpage poseur et étincelant se fait soudain plus félin, trouble, comme si la caméra était soudain consciente de faire face à des créatures déjouant ses stratagèmes, comme si la lumière qui sature si souvent l’image devenait soudain glaciale.
En effet, derrière son apparent faste, Le Sixième Sens sait aussi déployer des trésors d’effroi chirurgical quand il veut montrer l’envers de son décor. Derrière l’ostentation, on devine un dispositif bien plus intelligent et puissant qu’un simple tour de force plastique. À ce titre, les confrontations entre Will Graham et le Dr Lecter constituent la réelle note d’intention du film, et le secret de sa (trop discrète) réussite.
WHITE TERROR
À bien y regarder, Michael Mann s’attribue lors de ces confrontations une série de handicaps particulièrement contraignants. Il les situe dans des environnements très restreints qui limitent drastiquement la liberté de la caméra et opte pour un décor intégralement blanc. Dans ces conditions, donner du relief à l’image et composer des plans qui attirent l’œil (sans parler de les éclairer) est un défi de taille. Bien sûr, le cinéaste peut compter sur le talent monstrueux de Brian Cox, mais ce dernier n’explique pas, à lui seul, la réussite de ces scènes.
Parce qu’il décide d’y explorer, plus frontalement que dans tous ses précédents travaux, la solitude urbaine et l’aliénation engendrée par un monde de flux tendus, dont il semble toujours vain de s’échapper, Mann parvient à coucher sur pellicule de purs moments de grâce filmiques, le plus souvent centrés sur l’idée de dualité ou d’enfermement. Quand William Petersen, initialement caractérisé comme un enquêteur sur la corde raide, mais exceptionnellement compétent, retrouve Lecter, peu importe ses répliques parfois bravaches (“J’avais un avantage, vous êtes fou”), chaque image nous rappelle qu’il est, comme son interlocuteur, un prisonnier, et un prisonnier manifestement pas en pleine maîtrise de ses moyens.
Une bête surface réfléchissante
Mais les joutes avec l’anthropophage sont loin de constituer les seuls points d’orgue de ce Sixième Sens. Au fur et à mesure que le tueur en série Dollarhyde prend son envol, la caméra rend compte des atermoiements de son esprit. La géographie éclate, les surfaces réfléchissantes se multiplient et alors que le meurtrier sort de sa chrysalide, c’est paradoxalement le réel qui s’écroule, voire trompe la caméra. Ici c’est un bas qui déforme des traits, là un décor lunaire qui se transforme en rideau kitsch... tout se renverse et se retourne, comme les créations de William Blake transformées par un esprit malade en exhausteur de folie meurtrière.
Mais ce qui frappe, a fortiori de la part d’un artiste dont on sait combien il n’est pas à priori technophobe, c’est le rôle ambigu que jouent les technologies en cours de démocratisation. Les appétits d’Hannibal Lecter n’ont pas seulement contaminé Will Graham et la caméra de Michael Mann, c’est bien l’univers technique qui semble désormais lui obéir et se faire vecteur de mort.
Qui est le plus enfermé des deux ?
HANNIBAL CONNECTOR
C’est la massification de la vidéo qui permet à Dragon Rouge de repérer puis traquer ses proies avec tant de réussite. C’est la connectique d’un téléphone en apparence banale qui donne à Hannibal l’occasion de pénétrer à nouveau dans l’existence de Graham. Non pas que Michael Mann voit dans ces objets et dans l’empire qu’ils seront amenés à prendre sur les individus une menace intrinsèque, il préfère les utiliser, très littéralement pour mieux décrire un univers d’échanges et de flux toujours plus importants, quotidiens, invasifs, et finalement incapables d’anticiper les actes d’un individu aussi mécaniques qu’eux.
Les fantasmes brillants d'un tueur un peu surmené
Plus que le psychopathe truculent imaginé par Hopkins, qui sourit sardoniquement en évoquant l’assaisonnement des fèves au beurre, le Lecter de Cox est une idée. Peu importe son apparence banale, ses habits ternes de prisonnier ou son ton faussement égal, il est bien illusoire d’espérer le contenir dans sa cellule, en cela qu’il est le véritable esprit de son époque. Dans un univers où les individus sont maintenus seuls par une pieuvre urbaine qui atomise toute forme de relation humaine, un être au sang-froid, mais à la faim bouillonnante n’a besoin que d’un dialogue anodin, un peu de bande passante ou magnétique pour s’emparer du monde.
Et lorsque Graham se décide finalement à passer un coup de fil nocturne au psychiatre cannibale, la mise en scène de Michael Mann s’avère impitoyable. William Petersen apparaît totalement perdu dans le cadre, excentré et confronté à une multitude de lignes de fuite, quand Brian Cox maîtrise parfaitement son espace, posé tel un gros chat sur son matelas. Les conséquences ne se font pas attendre, et c’est un Will inspiré, mais complètement perdu qui se rend sur une scène de meurtre pour revivre la tuerie.
Et s’il se persuade qu’il fait alors usage de son talent particulier pour s’identifier aux tueurs en série, c’est bien l’esprit de Lecter qui a assujetti le sien et lui fait réinterpréter les fantasmes de Dragon Rouge. L'enchaînement est troublant, extrêmement ambigu, et témoigne de la grande subtilité du Sixième Sens, qui nous dit en substance que le serial killer a déjà gagné, que notre monde accueille avec une évidence inconsciente sa pensée déviante.
Qu’il triomphe, tue ou parvienne à s’échapper devient alors tout à fait secondaire et accessoire. Hannibal n’aura pas attendu Ridley Scott pour remporter une victoire symbolique sur les hommes, transformés en gibiers sacrificiels par un monde bétonné et factice.
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Bonjour,
« Pas en France mais le premier (!) dvd officiel vient de sortir cette année en Australie dans une copie très correcte chez l’éditeur Viavision, au format et au vo. »
En VOSTF…Pour ma part…
😉
Bref…
Le sixième sens est un film par excellence .. je m ai vu que dernièrement en VAS cassette vidéo. Depuis bien longtemps que je le sais qu il était le 1er film avant me silence des agneaux .. y en a ici qu’ ils étaient même pas nées à cet époque la .
@Numberz:
« Sinon pour Dario. Merci de nous rappeler que la forteresse existe. On aura jamais ce film sur un support convenable en France »
Pas en France mais le premier (!) dvd officiel vient de sortir cette année en Australie dans une copie très correcte chez l’éditeur Viavision, au format et au vo.
Par contre toujours pas de Blu Ray en 2020…mais que fait Paramount?
@Geoffrey Crété. « Laisser la pub, les partenariats et de gros groupes financer les médias, c’est le meilleur chemin vers l’uniformisation, la parole contrôlée, et le néant en terme d’esprit critique, humour, et fantaisie. », c’est ce qu’est devenu Allociné depuis quelques années, surtout racheté par Webedia. Avec leurs articles quotidiens sur les soaps tout pourris qui passent tous les soirs à la télé, leurs sponsorings avec Netflix, gonflant la promo sur des films qui sont considérés comme des navets et surtout leur censure : quiconque, même poliment, dit du mal sur un acteur ou un film qui est contre leur « avis » se fait censurer, bloquer…
À part Révélations, Collatéral et Heat dans une moindre mesure, tu as toujours un truc chez Mann qui vient gâcher le plaisir. L’amour courtois, les bleuettes, les spleens à deux balles, ses choix musicaux me font sortir du visionnage. Le Solitaire et son score de Tangerine Dream, c’est un peu comme mater une meuf avec de bons atouts mais qui a un gros poireau sur le nez, forcément ça gâche. Et je ne parle pas des films ou je m’ennuie sec comme sur Ali, La forteresse Noire ou Miami Vice ou le très estimé Le Dernier des Mohicans.
Mann… Cette filmo incroyable. L’homme qui réalise un téléfilm sans budget pour convaincre la prod de le suivre sur Heat… Le solitaire, la forteresse noire (dont la fin alternative est visible sur YouTube).
À part un bémol sur Hacker, dont j’attends la mise à dispo du director’s cut pour avoir un avis définitif.
Bel article pour un film (trop) oublié.
@的时候水电费水电费水电费水电费是的 rayan
Bah je répondrais simplement les goûts et les couleurs. Et j’ai tjrs préféré celui ci au silence. Après j’adore aussi le silence, mais je préfère celui ci.
1) Hannibal la série
2) le sixième sens
3) le silence des agneaux
4) Hannibal
5) Dragon rouge
6) les origines
Sinon pour Dario. Merci de nous rappeler que la forteresse existe. On aura jamais ce film sur un support convenable en France.
miam miam
topitop
Le saviez-vous ?
Certaines personnes jugent le Dragon Rouge de l’inénarrable Brett Ratner supérieur au classique de Michael Mann.
Étonnant, non ? (©PierreDesproges1982)