Piranhas : comment les ouvrages de Roberto Saviano ont révolutionné le film de mafia ?

Simon Riaux | 28 mai 2019 - MAJ : 28/05/2019 14:46
Simon Riaux | 28 mai 2019 - MAJ : 28/05/2019 14:46

Transposé au cinéma et en série, le livre Gomorra de Roberto Saviano a bouleversé la représentation de la criminalité organisée. Le 5 juin, Piranhas sera sur les écrans. Cette adaptation de son dernier ouvrage enfonce le clou et achève de révolutionner notre vision de la mafia. Retour sur la fin d’un mythe.

 

 

NO PARRAIN NO CRY

Dès son titre, le chef d’œuvre de Francis Ford Coppola annonçait la couleur. Le Parrain est un récit de pouvoir, la lutte pour la domination, au sommet d’une Olympe noir. Bien sûr il y est question du crime italo-américain, et la mafia italienne n’y est jamais qu’une toile de fond, mais c’est bien de cette œuvre matricielle que proviennent l’essentiel des représentations populaires, qui ont perduré jusqu’à nos jours.

 

photoBoys don't cry

 

La preuve avec la passionnante série Boardwalk Empire, chapeautée par Martin Scorsese. Ce récit des conséquences de la prohibition sur la pègre d’Atlantic City a beau prendre soin de multiplier les protagonistes, d’ancrer son déroulé dans une Amérique crédible, c’est toujours l’affrontement des caïds, des parrains, des leaders, qui meut le récit.

Avec Gomorra, on a assisté à une bascule fondamentale. Désormais, le moteur du récit n’a plus rien à voir avec les circonvolutions des puissants, mais en premier lieu avec les ambitions, les appétits ou la survie des plus faibles. Ceux pour qui le crime apparaît comme l’unique recours ou ascenseur social. Un changement de point de vue totalement achevé avec Piranhas, dont les héros sont une bande d’adolescents, qui profitent de l’absence de leadership au sein de la mafia napolitaine pour imposer leurs règles.

 

photoStart-up nation

 

LES ROIS SONT NUS

La tête de Roberto Saviano est toujours mise à prix en Italie. Et quand on découvre la dernière adaptation de ses travaux, on se dit que plus encore que la précision journalistique de ses textes, l’exactitude des informations qu’il dévoile, c’est la mise à mort symbolique qu’il effectue, qui lui vaut de voir sa vie menacée.

Dans le film de Claudio Giovannesi, les parrains ne sont plus. Les plus âgés sont morts, trop vieux pour représenter une menace, quand ils ne sont pas en prison ou assignés à résidence. Se gavant de chips devant une rediffusion de match de foot, leur superbe s’en est allée, laissant ces vieillards vulgaires au bord du gouffre, préoccupés de leur seule survie, incapable d’assumer leur héritage symbolique.

On pense forcément à l’impressionnante confrontation au cœur de Piranhas, quand un vieux parrain est horrifié à l’idée de voir le jeune Nicola lui baiser la main. Ces empereurs ont failli, ils le savent. La force de Saviano est de révéler que si la criminalité organisée est très loin d’avoir disparu, ses structures sont dévitalisées, son emprise sur le corps social a totalement changé de nature. La figure romanesque du parrain de ses lieutenants n’est plus opérante et le vide qu’elle laisse ne demande qu’a être engloutie.

 

photoIls ne passeront pas leur bac d'abord

 

NERON LIBÉRALISME

Là où les écrits de Saviano deviennent politiques, c’est qu’ils dévoilent en creux la résultante de la mort des traditions (et de leur charge identitaire) au contact du néo-libéralisme. Piranhas ne raconte pas autre chose : comment des adolescents affamés, à l’existence précaire, se révèlent plus efficaces, rapides, productifs, que leurs aînés, et vont donc logiquement bouleverser l’ordre en place.

Bien sûr la figure du jeune ambitieux intrigant contre ses supérieurs est vieille comme le monde, mais le film de Giovannesi la renouvelle, et la pense différemment de ses prédécesseurs. Le titre du métrage l’indique clairement : il n’est pas ici question d’ascension personnelle ou du classique « rise and fall » hollywoodien, mais bien d’un groupe social, ravageur et affamé, généré par un nouveau contexte et venu faire place nette, dans lequel l’individualité n’a pas sa place.

 

Affiche officielle

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