Piranhas : le film de mafia à l'heure du néo-libéralisme

Simon Riaux | 24 mai 2019
Simon Riaux | 24 mai 2019

Comme dans le texte de Roberto Saviano, son adaptation Piranhas dévoile comment l’évolution libérale du corps social italien affecte une de ses plus anciennes et symboliques institutions : le crime organisé.

Sujet passionnant, devenu un sous-genre du cinéma criminel depuis le passionnant Gomorra, il trouve dans le long-métrage de Claudio Giovannesi un écho passionnant, que nous nous proposons d’analyser ici.

 

 

LE TEMPS C’EST DE L’ARGENT

La mafia est par définition une institution de l’Ancien Monde, structurée autour de pouvoirs installés dans le temps, motivée par sa propre perpétuation, régie par quantité de règles, claires ou tacites, elle tirait jusqu’à récemment sa force de sa capacité d’inertie.

Peu sensible aux soubresauts politiques et changement de régime, insinuée dans chaque poche de la société, la mafia n’est à priori pas un outil aisément réformable, ce qui lui confère théoriquement une inertie vertueuse, une capacité à encaisser les chocs, se redéployer pour mieux subsister, qu’elle a mise en pratique des siècles durant.

 

photoEfficacité maximum

 

Mais ce que met en lumière la caméra de Claudio Giovannesi dans Piranhas, c’est combien les métamorphoses sociales et économiques, plus que politiques, ont rendu son modèle progressivement inopérant. Dans un système qui vise à l’assouplissement permanent des règles pour favoriser l’adaptation et la productivité, rituels et modes opératoires sont perçus comme autant de limitations au rendement.

Une question d’autant plus épineuse qu’une part de la population tire la langue, lutte pour sa survie et voit dans les lourdeurs de la tradition un espace qu’il convient de détruire, pour mieux le rebatir. C’est toute la problématique de Nicola (Francesco Di Napoli) le héros de Piranhas, qui voit le système mafieux comme un frein à l’ascension insatiable des siens, plus que comme un objectif à atteindre.

 

PhotoUne jeunesse criminelle

 

CORPS INTERMÉDIAIRES ET CARNAGES TRANSITOIRES

Dans un système qui tend au néo-libéralisme, les corps intermédiaires tendent à être perçus comme une pesanteur dont il faut se dispenser. Un personnage du film de Giovannesi symbolise parfaitement la mutation criminelle qui meut le récit.

Alors que le juvénile héros fait ses tous premiers pas sous la tutelle de criminels locaux installés de longue date, on lui présente l’homme en charge de la production de la résine de cannabis. Satellite de l’économie criminelle, il a la fonction d’un référent, sorte d’artisan participant à l’auto-régulation du marché.

 

photoPas le temps d'attendre d'avoir 30 ans

 

On ne révélera évidemment pas ce que le scénario fera de ce protagoniste secondaire mais essentiel à l’articulation du récit. Il est néanmoins frappant de constater que son statut sera au centre d’un des principaux conflits narratifs. Nos héros ne sont pourtant pas ses affidés, et l’individu ne détient pas un bien matériel ou financier susceptible de les intéresser. Selon les codes classiques du film de mafieux, les jeunes loups désireux de prendre le pouvoir seraient sans doute amenés à s’allier à cette force intermédiaire pour renverser un parrain vieillissant.

Or ici, sa fonction régulatrice pose un problème existentiel à ces Piranhas, désireux avant toute chose de s’affranchir des contraintes du monde d’hier. Dans la nouvelle logique que déploie le film, les personnages  craignent bien plus les freins effectifs à leur déploiement, qu’une concurrence acceptée comme une donnée naturelle.

 

PhotoDes rues enflammées

 

ADAPTATION CARNASSIÈRE

Un élément frappe le spectateur dans Piranhas. Le film s’ouvre sur un larcin commis par Nicola et ses amis, alors purs ados en pleine défiance.

Au fur et à mesure de leur évolution, de leur croissance puis de leur conquête du marché criminel, leurs corps changent. Pas seulement leur habillement, leur consommation outrée ou le rythme frénétique avec lequel ils consument les fonds qu’ils acquièrent, mais bien leurs corps eux-mêmes.

 

photoDes corps mouvants

 

L’essoufflement point, l’accélération éreinte, la puissance brûle. En témoigne le corps de Nicola, qui paraît progressivement plus fort, mais aussi plus fragile, comme sur le point de rompre. D’ailleurs, les séquences particulièrement touchantes où il s’amuse avec sa copine, s’essaie à l’épilation et semble désireux de se défaire de sa peau de criminel en herbe témoignent également du bouillonnement, bien loin de n’être que hormonal, qui altère sa physiologie.

Pour comprendre ce qui se joue dans ses visages qui se ferment, ces dos qui se cambrent et ces muscles qui se tordent, il faut peut-être revenir aux écrits de Walter Lippman. Passionnant théoricien du libéralisme, il faisait remonter la révolution industrielle et son choc jusqu’au XVIIIe siècle, estimant que ses conséquences avaient été mal comprises.

Pour l’essayiste américain, les suites de la révolution industrielle et ce qu’on appelait pas encore la mondialisation avaient eu pour connaissance d’engendrer un tout nouveau biotope, au sein duquel l’homme n’était plus une espèce dominante, en cela qu’il n’était pas adapté à son instabilité et sa vitesse, aussi bien sur les plans cognitifs que physiques.

Et finalement, alors que Piranhas pulvérise les schémas classiques du film de mafieux et offre l’ascension brûlante de ses protagonistes au spectateur, c’est bien ce principe d’entropie qu’il illustre avec immensément de talent.

 

photoStart-up Mafia

commentaires

Pseudo-pseudo (mon vrai nom est Pseudo)
24/05/2019 à 16:01

Merci pour cet article très intéressant, qui donne envie de voir le film.

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