The Vampire Lovers, ou la sulfureuse face cachée des films de vampire de la Hammer

Lino Cassinat | 9 juin 2018 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Lino Cassinat | 9 juin 2018 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Le festival Eros Femina déterre une petite pépite du film de genre, et à cette occasion, replongeons avec plaisir dans le sexy Vampire Lovers avec Peter Cushing.

 

LA LÉGENDE HAMMER

Les fans de films de genre le savent sûrement très bien, mais le studio anglais Hammer compte parmi les plus importants de l'histoire underground du cinéma, particulièrement pour son héritage riche en oeuvres cinématographiques gothiques, à l'ambiance sombre et baroque et mettant en avant quantités de créatures désormais incontournables dans le folklore du cinéma : Dracula, Frankenstein, la Momie et tout le toutim que Universal s'acharne plus que de raison à essayer de faire revivre.

Fondée dans les années 30, la Hammer ne se fait un nom que dans les années 50 en se plaçant sur le créneau des films de genre, et grâce à l'implication de réalisateurs et d'acteurs talentueux. C'est en effet la Hammer à qui l'on doit les prestations légendaires de Christopher Lee ou Peter Cushing par exemple, dans les clés de voûtes fondatrices que sont Frankenstein s'est échappé ! (ou The Curse of Frankenstein), La Malédiction des pharaons (ou The Mummy) et bien sûr... Le Cauchemar de Dracula (ou Dracula, merci la France pour toutes ces traductions).

 

photoPeter Cushing, la légende, et premier acteur victime de nécromancie dans Rogue One

 

Cependant, si tout va pour le mieux pour le studio dans les années 60, l'aube des années 70 va amorcer le début d'une période bien plus difficile pour le studio. Les films qu'il produit sont en effet en nette baisse de qualité. Au romantisme un brin grand-guignolesque d'hier, le public lui préfère une nouvelle approche bien plus réaliste et traumatisante du film d'horreur. La concurrence est en effet rude face à Rosemary's BabyL'ExorcisteLa Nuit des morts vivants ou La Dernière maison sur la gauche. La Hammer va alors amorcer un tournant pour tenter de se démarquer : ajouter du stupre, de la luxure, du souffre, bref, mettre du sexe (alerte spoiler : ça ne marchera pas). The Vampire Lovers sera le premier né de cette décision.

The Vampire Lovers est une adaptation de la nouvelle Carmilla de Sheridan Le Fanu, une des toutes premières histoires de vampire jamais écrites, 26 ans avant le fameux Dracula de Bram Stoker. Le texte, comme le film, raconte l'histoire d'une vampire s'introduisant dans la demeure des nobles pour séduire puis boire le sang des jeunes filles (vierges évidemment) qui s'y trouvent. La nouvelle originelle ne décrit jamais explicitement de scènes d'amour saphique, mais les sous-entendus sont assez nombreux pour que personne ne soit dupe, et The Vampire Lovers reprend également cette logique à son compte. Cependant, le film est bien plus qu'un simple film de vampire avec des femmes nues et de l'amour lesbien.

 

photoLe feu aux lèvres

 

LOVE ME LIKE A VAMPIRE

Il faut bien se rendre compte que lorsque le film sort en 1970, la censure commence tout juste à se relâcher et les moeurs filmiques à se débrider. Si les réalisateurs les plus baroques sont passés maîtres dans l'art de la métaphore (le Cléopâtre de Cecil B. DeMille est presque un mode d'emploi pour parler de sexe sans en montrer), montrer des corps nus est encore relativement nouveau. Mais comme d'habitude, la Hammer n'a pas peur de se positionner à fond dans la marge du cinéma, et va (consciemment ou pas) pousser le bouchon encore plus loin en montrant du sexe oui, mais du sexe homosexuel et intégralement centré autour du plaisir féminin.

The Vampire Lovers n'est donc pas seulement un jalon capital et oublié de l'histoire d'un studio, ou de l'histoire de la transgression, il est une véritable déflagration pour qui s'intéresse à certaines problématiques qui parcourent notre époque (coucou Harvey Weinstein). Car il faut bien comprendre une chose : si The Vampire Lovers est si particulier, c'est également pour la puissance de son personnage féminin principal. Loin d'avoir en son sein la volonté d'être un étendard du féminisme, The Vampire Lovers véhicule pourtant malgré lui quelque chose de particulièrement puissant à travers son anti-héroïne.

Marcilla/Carmilla/Mircalla est l'antagoniste du récit, mais elle n'en reste pas moins le coeur rouge vif, énergique et libérateur d'un film qui, par la fascination qu'il témoigne pour son personnage principal (son temps de présence occulte complètement celui de Peter Cushing), semble bien plus épouser sa cause terriblement sensuelle et soi-disant corruptrice que celle de chasseurs de vampires gris et austères. Leur principale occupation consiste, pour eux, à garder et objectifier leur progéniture, finalement réduite à l'état de morceaux de viande disponibles par leurs parents.

 

photoIngrid Pitt

 

Ingrid Pitt, dont c'est le premier rôle majeur qui la portera au rang d'icône scandaleuse, incarne ici un fier personnage féminin sujet, c'est à dire agissant pour elle-même et par elle-même, aussi coloré que le carmen de sa robe, dans un monde qui n'aspire qu'à vider ses semblables (comprenez, les femmes) de toute substance. À tel point que c'est à se demander qui vampirise qui au bout du compte. Inévitablement, le film a un côté vieillot qu'il faut encaisser, mais passée cette étape, ce simple constat sur les personnages féminins suffit à faire de The Vampire Lovers un film résolument moderne même pour notre triste époque, encore capable de porter aux nues un film aussi archaïque à ce propos que Blade Runner 2049 sans se poser de questions.

The Vampire Lovers est programmé le 11 juin au Brady dans le cadre du festival Eros Femina et en collaboration avec le ciné-club du 7e genre. Evidemment, c'est un immanquable, même pour celui qui ne recherche qu'une petite pépite oubliée du film de genre. Par ailleurs, si les questions de genre vous intéressent, on vous conseille vivement de vous renseigner sur les autres évènements du festival, qui prévoit pleins de trucs chouettes du 11 au 17 juin 2018.

 

Affiche officielle

 

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commentaires
Lino Cassinat - Rédaction
12/06/2018 à 17:14

On va reformuler, mais pour vous répondre plus précisément :

Le film était déjà assez fauché en 1970 et certains effets, déjà cheap à l'époque, le sont encore plus aujourd'hui. Cela dit, par sa simple écriture du personnage principal, le film est plus moderne et frais que maintes productions actuelles fonçant tête baissée dans les clichés les plus archaïques.

Grift
09/06/2018 à 16:51

"Malgré la patine inéluctable du temps et l'érosion inévitable d'une mise en scène et d'une photographie déjà très chiches pour l'époque et le tout produit par un studio en pleine perte de vitesse, ce simple constat suffit à faire de The Vampire Lovers un film résolument moderne pour notre triste époque encore capable de porter aux nues un film aussi problématique à ce propos que Blade Runner 2049 sans se poser de question."

Pas sûr de bien comprendre ce que vous voulez dire ici. Si vous avez un peu de temps pour expliquer merci d'avance !

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