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Reine mère : critique qui réveille le fantôme de Charles Martel 

Par Antoine Desrues
12 mars 2025

Après un cours d’histoire sur Charles Martel, qui a stoppé les Arabes à Poitiers en 732, Mouna (Rim Monfort) se met à avoir des visions du chef militaire, sous les traits sympathiques de Damien Bonnard. En voilà un pitch original, que l’on doit à Manele Labidi. Après avoir exploré avec humour les troubles de la Tunisie dans Un divan à Tunis, la réalisatrice dépeint avec Reine mère l’autre côté de la barrière, au travers d’une famille immigrée qui peine à trouver sa place en France. Un portrait doux-amer, à la fois drôle et sensible avec Camélia Jordana, en salles le 12 mars.

Reine mère : critique qui réveille le fantôme de Charles Martel © Diaphana

Ils sont dans les villes, ils sont dans les campagnes

On est dans les années 90, retour introspectif de Manele Labidi vers sa propre enfance. Ce souvenir de Charles Martel, ce sentiment d’être visée par cet événement historique, elle l’a ressenti, comme tant d’autres gamins. C’est l’une des scènes choc du film, avant que ledit Charles Martel ne sorte d’une peinture projetée à la manière de La Rose pourpre du Caire : Mouna se sent épiée par ses camarades de classe, comme si une forme de culpabilité s’abattait sur elle.

En embrassant l’apparition soudaine de cet ami imaginaire, la jeune fille se débat avec son identité, et avec un racisme qu’elle commence à conscientiser. Charles Martel n’est pas vraiment celui qu’elle croyait. Cette figure, réappropriée et tordue par une vision nationaliste de l’histoire, se met à la rassurer, alors qu’elle navigue dans une France où tout le monde chante en cœur La Zoubida de Lagaf’ (scène tétanisante) et observe la montée du Front national.

reine mère
Un ami imaginaire qui vous veut du bien

Si Reine mère tient à mettre en scène cette inquiétude et cet accablement, il le fait au travers d’une chronique familiale qui ne se laisse jamais abattre. Les parents de Mouna, Amel (Camélia Jordana, merveilleuse en femme combative) et Amor (Sofiane Zermani, plein de douceur), apprennent au début du film qu’ils vont perdre leur appartement. Amel ne souhaite pas quitter cette banlieue chic, afin d’assurer à ses deux enfants la meilleure éducation possible. De son côté, Amor enchaîne les petits boulots mal payés, s’impose en pilier de la communauté, et se persuade que son dur labeur sera récompensé.

Camélia Jordana dans Reine mère
Camélia Jordana excellente

Romans nationaux

Lorsque Amel se voit obligée d’accepter un travail de femme de ménage, elle est confrontée au déclassement qu’a engendré son exil de la Tunisie. Pire, c’est là qu’on lui dit qu’il faut “se conformer aux règles”, celles supposées par ses origines, alors qu’elle répète venir d’une famille maghrébine aisée. Comment s’intégrer quand le système vous a déjà enfermé dans une case ? Ce désenchantement soudain, Manele Labidi l’oppose aux exigences de cette mère de famille capricieuse, qui refuse de se résigner.

C’est toute l’originalité de l’approche, qui conserve cette noirceur tout en gardant un ton résolument solaire (en accord avec cette photographie dont les teintes jaunes évoquent une certaine nostalgie). Malgré les épées de Damoclès au-dessus de leur tête, les personnages de Reine mère n’envisagent pas leur situation sociale sous le seul prisme de la survie. Tout comme Mouna, chacun prend le temps de réfléchir, d’envisager l’avenir (en France ou de retour au pays), et de contempler le poids de ce déracinement.

Camélia Jordana et Sofiane Zermani sont merveilleux de justesse

Le film peut même en devenir frustrant, puisqu’il choisit sciemment d’abandonner certaines de ses sous-intrigues. Dans sa multitude de tonalités et de genres, il s’agit par instants de maladresse. Pour autant, la réalité est aussi celle-là : tout ne se résout pas dans Reine mère. Les personnages vont devoir composer avec leurs choix (ou leur absence de choix), et continuer d’aller de l’avant.

Rédacteurs :
Résumé

Après Un divan à Tunis, Manele Labidi frappe fort avec ce regard tendre sur une famille en quête d’intégration dans un pays qui ne le permet pas.  

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jpsg1973

Je viens de voir Barbès, Little Algérie avec Sofiane Zermani. Très beau film que je conseille

cidjay

 en quête d’intégration dans un pays qui ne le permet pas.

Je veux bien des exemples de pays où il est plus facile de s’intégrer !
Tous les pays européens ont le même genre de problèmes.
s’intégrer en chine ? au Japon ? aux états-unis ? au Mexique ? en Afrique Subsaharienne ?

Pire, c’est là qu’on lui dit qu’il faut “se conformer aux règles”

Justement, ça ne devrait pas être considéré comme « PIRE » ! Un des problème d’aujourd’hui, c’est que presque plus personne ne dit ça. dire ça, c’est immédiatement se faire traiter de raciste. Dire a une femme intégralement voilée qu’elle ferait mieux de respecter la laïcité dans les espaces publics, c’est devenu extrêmement problématique, donc beaucoup de gens ne disent plus rien, ravale leur ressenti et remette en question leurs propres « valeurs » et dans le pire des cas, font naître un sentiment de rejet.

Le conformisme d’après-guerre a disparu et avec lui les valeurs fédératrices d’unité et de respect de beaucoup de peuples, (ceux accueillent comme ceux qui arrivent).
à l’époque, tout le monde faisait l’effort d’intégration.
et comme d’habitude, on se contente de soulever les questions liées aux résultantes de l’immigration alors qu’il semble taboo de se poser la question « pourquoi l’immigration ? »

Bref, sujet vaste et sensible. Merci pour la critique !