Trois souvenirs de ma jeunesse : Critique

Simon Riaux | 18 mai 2015
Simon Riaux | 18 mai 2015

Propulsé au pinacle des auteurs français par Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle), Arnaud Desplechin, en dépit d’une carrière jalonnée de succès critique et d’honneurs divers, n’avait plus retrouvé cet état de grâce qui avait secoué le cinéma français en 1996. C’est pourquoi l’annonce de Trois Souvenirs de ma Jeunesse (préquel de Comment Je me suis disputé) a déclenché autant d’espoirs que de craintes.

Ne tournons pas autour du pot, ce nouveau film du réalisateur est bien l’aveuglante réussite que vantait la rumeur, et son absence de la compétition officielle – le film est présenté dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs – est effectivement incompréhensible.

Sur le papier voilà un long métrage qui aligne les pires tropismes d’un cinéma d’auteur hexagonal vicié, voire esthétiquement confis dans la consanguinité. Amour libre, abondance de références littéraires, valeur accordée au verbe et à l’intellect, sociologie étriquée… Sauf qu’Arnaud Desplechin ne se contente pas ici d’agiter des totems culturels, il incarne toutes ses identités remarquables et les transcende.

 

 

Car contrairement à ses nombreux copistes, le réalisateur ne cherche pas à se draper dans un naturalisme de pacotille, ou de réanimer les codes d’une Nouvelle Vague fantasmée. Desplechin met en scène, découpe, rythme, éclaire son récit avec une soif de cinéma admirable. Les plans somptueux s’enchaînent, le soin apporté à l’image bluffe et magnifie le décor à priori peu engageant du Roubaix des années 90 avec une aisance bluffante. Le film s’impose comme une leçon de fantaisie discrète, ravageuse jusque dans l’agencement des couleurs, qui confère à l’ensemble un air de festin bétonné.

L’écriture est au diapason de l’image. Si les dialogues déclamés avec emphase ou une absence totale de justesse sont quelques emblèmes sordides d’un certain cinéma français, le metteur en scène les recycle et les dépoussière perpétuellement. Trois Souvenirs de ma jeunesse devient ainsi une œuvre certes éminemment intello, mais dont quasiment chaque dialogue fait mouche, de par sa musicalité évidente. Une matière première de haut vol, dont les comédiens s’emparent pour la raffiner et la gorger de vie.

Ainsi, la sensualité élégiaque du film passe bien sûr par les chairs, par le dilatement des pupilles, le frémissement d’un cil, où le rougissement soudain d’une gorge, mais aussi par le verbe. Et c’est un vertige du mot auquel ne nous avait plus habitué depuis longtemps le cinéma hexagonal que ressuscite le cinéaste. Ce vertige qui nous bouleversait déjà en 1996, lorsqu’Emmanuelle Devos lisait au spectateur une lettre bouleversante. L’artiste y fait ici maintes fois écho, la tord, la rejoue et la démultiplie.

 

S

ymbole d'une jeunesse lettrée et érudite dans Comment je m suis disputé, les échanges épisotlaires, ici d'un intensité et d'une électricité palpables, rendent paradoxalement le film intemporel. On échange des bribes, on se jette les mots à la figure comme autant de textos ou de messages instantanés. Desplechin restitue ici avec une fougue magnétique l'énergie de ses personnages, la nôtre, celle qu nous avonsperdue ou craignons de laisser filer. Ainsi son oeuvre nous plonge-t-elle dans un tourbillon de mélancolie solaire, implacable et irrésistible.

Enfin, on demeure sidéré devant la richesse thématique du film. Quête initiatique, tumultes adolescence, naissancede l'amour, film d'aventures, récit d'espionnage, symbolique du double... De Paris à Roubaix en passant par Minsk, l'œuvre change perpétuellement de forme, de rythme et suscite chez le spectateur un désir d'exploration insatiable, comme si le cadre recelait en son sein une mytiade de mystères. Et le film de se muer en un codex aussi vertigineux qu'accessible à qui acceptera de s'y abandonner.

On vous recommande avec émotion ce film énervé et énervant, romanesque et romantique, plein de panache et cocardier, fier et sincère. Une réussite qui rappelle combien le cinéma d’auteur français, quand il maîtrise son héritage, souhaite le faire fructifier plutôt que le muséifier, peut nous offrir de divines aventures.

 

 

Résumé

Une épopée intimiste et grandiose, férocement romantique, entre le teen movie et la romance électrique.

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