Critique : The We and the I

Nicolas Thys | 9 juillet 2012
Nicolas Thys | 9 juillet 2012

A voir ses films, la diversité et la richesse de genre et de traitement de chacun d'eux, il serait difficile de dire qu'il n'existe qu'un seul Gondry. Tout ce qu'il entreprend est différent et si un réalisateur sait se renouveler et surprendre c'est bien lui. Néanmoins, on le retrouve dans tous ses films et sa personnalité les traverse de part en part. Ils sont reconnaissables entre mille et nul ne sait mieux que lui apporter sa touche personnelle dans les formes et les genres les plus variés : fictions, documentaires, animations, clips, courts ou longs métrages. Ce qui le distingue d'abord c'est la manière qu'il a d'apporter de l'onirisme dans le réel, de comprendre que le sens passe aussi par un non-sens et que sans l'absurde la réalité est incomplète. Cette multiplicité unique est au cœur même du titre de son dernier film en date : The We and the I, objet étrange s'il en est.

La trame narrative est simple : le dernier jour de lycée avant l'été, des ados rentrent chez eux en bus. Le film est leur trajet en huis-clos, genre difficile car s'il permet aux meilleurs d'exprimer leur potentiel de metteur en scène, il peut aussi très vite ennuyer et se révéler fastidieux. Mais comme si ce n'était pas suffisant, Gondry rajoute quelques difficultés. D'une part, le film étant réalisé en collaboration avec une école de comédie du Bronx, il va devoir gérer une vingtaine de jeunes acteurs non professionnels et une équipe de techniciens enfermés dans à peine plus de 20m². D'autre part, il tourne en décors naturels avec de faibles moyens dans un dispositif assez expérimental. Et pourtant, même s'il accumule certains clichés (les personnages sont trop typés), il s'en sort admirablement et le rythme est énergique.

A première vue, on peut penser à Entre les murs de Laurent Cantet mais ici les murs ne sont pas les mêmes. On quitte une école qu'on ne fait que l'apercevoir, on délaisse livres, cahiers, professeurs. On est plutôt hors les murs, dans un lieu où tous les élèves parviennent à s'exprimer sans adulte pour essayer de les maîtriser, à l'exception d'une chauffeuse aussi sévère que laxiste. Les murs ce sont les paysages qui défilent sans cesse et qu'on devine, ces vitres qui mettent les élèves au contact d'un monde qu'ils observent à peine, le leur pourtant, avec sa misère, ces rues caractéristiques, la violence d'un quotidien où ne semble régner que l'idéologie de la soumission : les uns ne se rebellant même plus contre les autres car ils savent que leur moment viendra plus tard. Gueulante, rire gras et insultes abreuvent tous les dialogues. Mais peu à peu les choses changent, les gens sortent du bus, et les humeurs se modifient au gré des groupes. Les ados deviennent vulnérables.

Leur évolution morale est au cœur du récit et on se demande où est la limite documentaire. Les acteurs portent tous leur vrai prénom, comme s'ils jouaient leur propre rôle et même les liens familiaux sont respectés : les frères et sœurs du film le sont dans la vie. Le film se clos sur la lettre de la mère d'un des acteurs envoyée à Gondry. Et le trajet, autant que la temporalité, est vrai. L'ensemble est donc réaliste avec des dialogues et des situations inspirés de leur propre vécu et qui semblent improvisés.

Pourtant, découpé en trois parties distinctes que des inscriptions sur des murs viennent signaler, le film a nécessité près de trois ans de préparation, de quoi tracer les grandes lignes et écrire ou réécrire. The We and the I est un cheminement intérieur qui ne peut découler du hasard même s'il s'en amuse. En outre, la mise en scène efficace qui joue avec l'espace et de la temporalité abstraits constitués par la meute de smartphones qui zigzaguent, de même que le montage rapide qui parvient à sauter d'un personnage à l'autre tout en laissant chacun s'exprimer sans mettre quiconque à l'écart, montrent la précision d'un cinéaste qui aurait l'univers sous son contrôle. Et certains inserts très colorés dans un format plus petit imposent la touche du cinéaste : des images mentales, des rêves, de l'imagination qui semblent tout droit sortis d'un film « suédé » et réalisés avec un matériel minimum. Et quelques heures dans la vie d'un des leurs qu'on ne verra jamais monter dans le bus...

Et finalement, quand on s'embarque dans The We and the I, que va t-on voir ? Juste autre chose. A partir du moment où l'on cherche à faire entrer le film dans des cases prédéfinies, il sera difficile de l'apprécier. Ni fiction assumée, ni documentaire, jamais expérimental, pas davantage traditionnel, il est hors de tout et hors de ce que son créateur a déjà pu nous offrir. C'est un entre-deux perpétuel, une envie de montrer qu'on peut encore renouveler le cinéma grâce aux technologies les plus récentes et produire naïvement des histoires avec trois fois rien et en allant vers la simplicité. Dans l'esprit, une certaine idée de la Nouvelle Vague, dans la forme, on est chez le cinéaste qu'on connait avec son imaginaire réaliste autant que poétique et l'idée de montrer que le cinéma peut surgir de n'importe où et être accessible à n'importe qui.

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