Critique : Un autre homme

Par Thomas Messias
7 mai 2009
MAJ : 29 mai 2024
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Le noir et blanc a ceci d'injuste qu'il rend souvent magnifique l'image la plus banale qui soit. Mais la vie est injuste. Et c'est justement ce que raconte Lionel Baier dans son troisième long, récit de l'ascension sociale et de la damnation sentimentale d'un pauvre petit provincial pris dans une double spirale. D'abord celle du monde impitoyable de la critique ciné, pour une fois décrit à parts égales de réalisme et de cynisme ; ensuite celle d'une histoire de cul ayant peu de chances de se muer en grand amour, mais virant plutôt au jeu pervers sous la direction de la pire salope qui soit. Autorisons-nous ce mot car son utilisation est ici singulièrement différente de celle qu'en fait Jean-Marie Bigard : cette Rosa Rouge est d'abord une manipulatrice hors du commun, qui tient les hommes par les couilles tout en les dominant intellectuellement. Et ce avec un plaisir à la fois non dissimulé et incroyablement communicatif.

 

Débutant comme le portrait modeste mais attachant d'un type qui gagne sa vie en plagiant des critiques pointues pour le compte d'un hebdomadaire cantonal, Un autre homme vire progressivement au jeu de massacre, le héros truqueur se prenant rapidement au jeu pour devenir aussi insupportable que les pires représentants de ce microcosme parfois insupportable d'élitisme et de mauvaise foi. Et pourquoi ce changement de personnalité ? Parce que François Robin (on se croirait chez Truffaut) n'est porté que par l'obsession inconsciente de quitter sa province suisse à tout prix. Que ce soit par le biais d'une profession dont il ignore tout ou en croyant tomber amoureux de la seule fille capable de le tirer de là.Tout cela est implicite sans être opaque, clair comme de l'eau de roche et d'une noirceur infinie. L'utilisation de ce noir et blanc admirable mais pas poseur semble alors trouver tous son sens.

 

Un autre homme, c'est la valse languide et vénéneuse d'un homme devenu masochiste pour pimenter enfin son existence dépourvue de passion, un conte moral d'une cruauté infinie mais d'une modestie débordante, bref, une réussite absolue pour peu qu'on goûte un minimum aux joies du cinéma d'auteur fauché. Baier trouve enfin l'équilibre entre les deux caractéristiques de sa courte filmo, à savoir un nombrilisme aigu et une irrépressible attraction pour l'ailleurs. Non seulement il a l'excellente idée de ne pas jouer dedans, mais il a en plus trouvé des interprètes idéaux pour traduire ses névroses : d'abord Robin Harsch, sorte de sosie raté de Romain Duris, apparemment mal dégrossi mais finalement bien plus fin ; ensuite et surtout la muse Natacha Koutchoumov, enivrante de beauté et désarmante d'intensité dramatique. On suivra de près cette petite bande pétrie de talent, qui vient de nous livrer le meilleur film suisse de l'année. Voire même davantage.

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