Critique : Mes petites amoureuses

Par Thomas Messias
8 mars 2009
MAJ : 16 octobre 2018
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Étonnant de constater que La maman et la putain et Mes petites amoureuses, tournés respectivement en 1973 et 1974, sont les deux seuls longs-métrages de Jean Eustache, cinéaste pourtant réputé et maintes fois cité (Jim Jarmusch en est fou). Pour autant, l'oeuvre du réalisateur ne se limite pas à ces deux films, puisqu'il faut y ajouter une dizaine de court et moyens métrages, parmi lesquels Le père Noël a les yeux bleus.

 

Bien moins connu que La maman et la putain, monument d'une durée de quatre heures, Mes petites amoureuses est aussi un film plus sobre, plus discret, mais pas moins appréciable. On y suit Daniel, jeune garçon vivant chez sa grand-mère, et ravi d'être accepté au collège à la rentrée prochaine. Mais sa mère en décide autrement, l'emmenant vivre avec elle à Narbonne, où il est contraint de devenir apprenti. On ignore si Daniel est un bon élève ; tout ce que l'on sait, c'est qu'il aimerait étudier mais qu'on ne lui en donne pas les moyens. D'où une chronique un rien désabusée sur la nouvelle vie d'un garçon désorienté, sans repères sociaux ou affectifs. Car à cette déperdition scolaire s'ajoute une situation familiale instable (la mère vit avec un vague type dont on sent bien qu'il est interchangeable) et sa difficulté à assimiler les codes de la séduction adolescente. Comment aborder une fille, comment lui faire la conversation, comment l'embrasser : autant de questions qui hantent Daniel encore un peu frêle pour ces choses-là.

 

Si Eustache vaut mieux que Claude Pinoteau, c'est évidemment par la singularité de son traitement. Ayant toujours refusé de tracer une frontière entre acteurs et vraies gens, entre réalité et fiction, il a engagé en majeure partie de jeunes narbonnais, choisis sur le tas quelques jours à peine avant le tournage, dans un souci aigu de réalisme et de naturel. La direction d'acteurs fait le reste. Pour le reste, Mes petites amoureuses fait penser à une version masculine (et juvénile) du À nos amours de Pialat, le ton pouvant être assez dur par endroits, voire même un peu cru. L'une des premières scènes annonce le début de tempête qui se crée dans la tête de Daniel : tandis qu'on le voit dans son aube blanche s'avancer dans l'allée de l'église le jour de sa communion solennelle, on l'entend en voix off évoquer l'émotion que lui procure sa voisine de devant, et donc le durcissement de son sexe. Ces bases posées, Eustache n'aura plus à insister lourdement sur le trouble sexuel qui anime son jeune héros, tout ayant été dit au préalable et en quelques mots.

 

La même économie de paroles caractérise les autres thèmes abordés, et notamment les relations qu'il entretient avec les adultes (la mère, le beau-père, le patron…). D'où un joli contraste avec le très bavard La maman et la putain, dans lequel Jean-Pierre Léaud disséquait avec emphase les faits, gestes et émotions qu'il observait chez lui comme chez les autres. L'ensemble témoigne en tout cas de la grande valeur de la courte filmographie eustachienne, qui mérite d'être explorée en détails, et pourquoi pas complétée par le documentaire Le temps des amoureuses.

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