Critique : Coffret John Ford (What price glory + Quatre hommes et une prière + Steamboat round the bend)

Erwan Desbois | 25 janvier 2007
Erwan Desbois | 25 janvier 2007

Le deuxième coffret consacré par Opening à John Ford regroupe trois raretés provenant d'époques diverses : Steamboat round the bend date de 1935, Quatre hommes et une prière de 1938 et What price glory de 1952. Si l'on devait trouver un lien entre ces trois films oubliés, c'est qu'ils ont tous été tournés la même année qu'un grand classique du réalisateur – respectivement Le mouchard, Stagecoach et L'homme tranquille – apportant ainsi une nouvelle preuve de la productivité immense de Ford (qui a presque cent cinquante films à son actif).


Malheureusement, la pioche faite par Opening pour ce coffret est assez inégale, puisqu'un petit chef d'œuvre y côtoie deux œuvres plus ou moins loin d'être à la hauteur de la réputation de Ford. La merveille sauvée de l'oubli, c'est Steamboat round the bend. Cette comédie miraculeuse serait aujourd'hui rangée dans la catégorie des films déclarés invendables car n'entrant dans aucune case bien définie. Le scénario mélange rires et larmes, personnages stéréotypés et émotions vraies, tandis que la trame (un homme et sa belle-fille tentent de réunir l'argent nécessaire pour sauver son fils condamné à mort) n'est qu'un prétexte à un enchaînement de situations exubérantes et inattendues. Entre autres solutions envisagées, les deux héros vont mettre sur pied un musée de cire ambulant sur le Mississipi, puis participer à une course de bateaux à vapeur sur ce même fleuve.


Ford fait fructifier ce scénario extrêmement riche et débridé par une mise en scène splendide d'efficacité et de liberté. Les talents connus du cinéaste (l'usage fait des gros plans et des ellipses, qui semblent être toujours exactement là où il faut pour assurer le rythme et l'émotion) sont ici mis au service d'une ambiance bon enfant assumée et contagieuse. Steamboat round the bend est rien de moins qu'une injection cinématographique de bonne humeur, par le biais de blagues (l'ensemble de l'arc sur les faux prophètes qui prêchent le long du fleuve est une source d'hilarité qui ne se tarit jamais) ou des idées finement passées en sous-main sur le métissage des cultures et la bêtise des extrémismes de tous poils. En bref, une vraie perle rare.


Steamboat round the bend: 09/10

On l'a dit, les deux autres films sont moins réjouissants. Quatre hommes et une prière est un pur film de commande qui suit les tribulations à travers le monde de quatre frères partis à la recherche du trafiquant d'armes qui a piégé puis tué leur colonel de père. Le mélange de suspense, d'exotisme et de romance du scénario fait penser aux meilleurs Hitchcock de cette même période, tels que Les trente-neuf marches ou Jeune et innocent.


Mais Ford n'est pas Hitchcock (et vice-versa), et son traitement d'un tel récit manque du souffle nécessaire à son épanouissement. Gentils comme méchants sont traités dans une logique naturaliste, sans distanciation ; ils manquent par conséquent d'une personnalité, d'un excès qui rendraient leur antagonisme plus marqué et plus palpitant. La mise en scène très sobre de Ford, aux antipodes des défis visuels de Hitchcock, achève d'aplanir et d'affadir l'ensemble, que l'on suit avec un vague intérêt jusqu'à un happy-end désuet et attendu.


Quatre hommes et une prière : 05/10

Le cas de What price glory est différent. Cette adaptation d'une pièce de théâtre située pendant la Première Guerre Mondiale et centrée sur la rivalité amoureuse entre deux officiers américains dispose en effet de qualités certaines, contrebalancées par des défauts tout aussi voyants.


Au premier rang de ces derniers se trouve la trop forte théâtralité de l'ensemble. Pour compenser des situations répétitives et statiques et des dialogues dans l'ensemble très démonstratifs, Ford et ses comédiens (James Cagney en tête) appuient trop leurs effets comiques et aboutissent à l'effet inverse de celui visé. On est plus gêné, voire irrité qu'amusé devant ces efforts maladroits, surtout que ceux-ci freinent sérieusement le rythme du récit et éclipsent en partie les thèmes profonds et la belle humanité du film.


Les motivations de What price glory sont classiques (le carnage de la jeunesse qu'a représenté la Grande Guerre, et plus généralement l'incapacité des hommes à privilégier l'amour plutôt que la violence), mais elles sont présentées avec une grande force de conviction et servies par une très belle galerie de personnages. Chacun est écrit et interprété avec une sincérité inattaquable, et comme les seconds rôles bénéficient du même traitement, le film y gagne une grande cohérence. On a réellement l'impression d'être face à une troupe de soldats réaliste et non quelques individus emblématiques et porteurs d'un message fort.


Ce sentiment est vivace au front comme dans les lignes arrières, au sein du village français qui accueille les soldats. Les scènes de guerre sont cependant de loin les plus marquantes, grâce à un travail visuel remarquable sur les décors et les toiles peintes – et encore mieux mis en valeur par la qualité technique de ce DVD, cf. la partie correspondante de ce test – et au refus de Ford de toute représentation héroïque de la guerre. La mort frappe aveuglément, sans se soucier du rythme du film ou de l'importance et des succès des personnages. Dans le même temps, le cinéaste montre des hommes retournant de leur plein gré au front ; cet épilogue froidement réaliste conclue le film sur une note inattendue, que l'on aurait juste aimé découvrir après moins de tergiversations.

What price glory : 07/10

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