Critique : Maîtresse

Par Nicolas Thys
14 décembre 2006
MAJ : 26 octobre 2018
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Maîtresse est incontestablement le meilleur film de Barbet Schroeder. Réalisé en 1976, après une période particulièrement féconde comme documentariste, le réalisateur reprend certains membres d'une équipe qui le suit depuis le début, notamment son chef opérateur, Nestor Almendros. Schroeder parvient à tirer profit de ses expériences précédentes pour mettre en scène une oeœuvre magistrale, fiction « documentarisante », si l'on nous accorde ce néologisme, bien qu'occultée lors de son lancement par d'autres films du même acabit comme Salò ou les 120 journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini ou L'empire des sens de Nagisa Oshima sortis quelques mois auparavant. On l'aura compris à la lecture de ces deux titres Maîtresse vise à provoquer, à choquer. Il est sexuellement explicite et parfois violent mais il va bien au-delà de ce principe facile du scandale en image.

 

 

 

Maîtresse est l'un des seuls films abordant de front le masochisme et, comme tous les films de Schroeder jusqu'aux années 80, il s'agit d'une oeœuvre forte sur l'humain, sa psychologie, ses pratiques marginales et notamment certaines déviances sexuelles. Un ancien employé d'abattoir rencontre, lors d'un cambriolage, une femme dont il tombera amoureux et qui se révèle être une « maîtresse », c'est-à-dire une adepte des pratiques sadomasochistes qui met en scène un rituel visant à humilier, à rabaisser et maltraiter les pratiquants dans des tenues de cuir afin de les satisfaire. Il va tenter d'intégrer son univers et de l'en faire sortir, montrant ainsi son impuissance à gérer certains moments extrêmes.

 

 

Ce film s'intègre tout à fait au contexte historique et social de l'époque. Il se situe à l'un des points culminants de la libération sexuelle et de la monstration de l'acte sexuel à l'écran (Voir le dossier consacré au Sexe au cinéma). Alors que tous les tabous semblent être sans cesse repoussés vers une libération maximale du plaisir, Schroeder montre que certains d'entre eux restent refoulés. La pratique mise en avant dans Maîtresse est l'une des plus des plus marquées par les interdits. D'une part, elle associe le sexe au mal et d'autre part, elle fait du plaisir un privilège puisque seule une frange de la population y a accès, la grande bourgeoisie et les restes de l'aristocratie décadente. Ce sont les seules à pouvoir se payer les services d'une maîtresse pour s'adonner à leurs passe-temps lubriques. Le réalisateur dote son œoeuvre d'une critique sociale virulente à l'encontre de ces individus, les plus conservateurs, les plus puissants économiquement et politiquement mais également les plus pervertis. Tous semblent vouloir nier ces pratiques considérées comme honteuses, les cacher du monde, ne pas être découverts afin de s'y adonner sans être rabaissé au rang d'individus lambda. Et le spectateur d'assister à la libération la plus crue et la plus sordide de leurs vices. Schroeder signe un film éminemment politique sur l'hypocrisie du pouvoir et la fausse morale, les adeptes de cette pratique s'avérant tous être des drogués de l'autorité cherchant à tout pris à inverser le rapport dominant / dominé pour rétablir un certain équilibre.

 

 

L'intérêt du film est également documentaire. En effet, le réalisateur a fait appel de réels adeptes des pratiques SM qu'il a masqués. Ces individus ne savaient même pas qu'ils allaient être conduits sur un plateau de tournage, ce qui contribue à accroître la véracité du propos. Tout est montré de manière directe, dans des conditions réalistes, ce qui permet à Schroeder de sonder et de pénétrer plus en profondeur encore l'esprit torturé des personnes filmées. A cet égard, Maitresse semble être autant un documentaire sur le SM et la psychologie humaine qu'une histoire d'amour inhabituelle. Le contrepoint apporté par la fiction rétablit d'ailleurs l'équilibre et amène une nouvelle forme de réalité. Cette sensation particulièrement vertigineuse prend toute son ampleur dans une séquence étrange, à première vue coupée de toute l'action du film : celle d'un abattoir que visite Gérard Depardieu et qui agit comme un retour aux sources. Tout à coup la violence qu'il a accumulée en lui depuis le début semble surgir et se matérialiser dans la figure d'un cheval tué et saigné frontalement (âmes sensibles s'abstenir !) qu'il regarde le visage impassible, avant de rentrer chez lui manger un steak. Alors que Depardieu est le personnage de la fiction, sa violence s'exprime dans une séquence qui pourrait figurer dans le documentaire célèbre de Georges Franju : Le Sang des bêtes.

 

 

Les rapports de domination sont incessants entre les personnages, et leur mise en scène réussie. Ce que Schroeder film c'est un entre deux mondes : l'appartement du haut est celui de Bulle Ogier, de sa vraie vie, et l'appartement du bas est étroitement rattaché à la maîtresse : elle descend dans les entrailles de l'immeuble pour assouvir les désirs coupables de victimes consentantes. Le jeu de lumières d'Almendros renforce cette impression : très réalistes pour l'appartement du haut et plus expressives voire expressionnistes et colorées en bas, créant ainsi une atmosphère énigmatique. De même, les espaces intérieurs sont le lieu de Bulle Ogier, prisonnière de son « emploi » de maîtresse, et l'extérieur est celui de la libération totale. C'est là où l'entraine Gérard Depardieu et où elle retrouve une joie de vivre, où elle est affranchie de toutes les conventions et du secret qui pesait sur sa pratique. L'opposition est nette entre l'une des premières séquences où Depardieu, qui cherche à dominer, conduit une voiture avec une Bulle Ogier frustrée alors qu'à la fin le contraire se produit. Arrive alors le climax, l'orgasme total. Maîtresse est l'anti-Belle de jour : Ogier cherche la liberté là où Deneuve cherchait l'emprise, Ogier cherche le plaisir de l'autre là où Deneuve cherchait le sien. Schroeder cherche la vérité de l'esprit humain là où Buñuel s'amusait à la manière du surréaliste qu'il était. Deux démarches opposées pour deux œfilms majeurs.

 

 

 

L'un des autres points forts de Maîtresse, parfaitement maîtrisé par un cinéaste en pleine possession de ses moyens, se situe au coeur du film, au détour d'une réplique où Schroeder fait dire à une Bulle Ogier, actrice à laquelle il s'identifie pleinement, répondant aux interrogations de Depardieu : « C'est fabuleux de pouvoir entrer dans la folie des gens, c'est intime […] je ne participe pas, moi je suis là pour mettre en scène, c'est à moi d'inventer, de rentrer dans leur folie ». Cette phrase résume à elle seule l'enjeu du film. Il s'agit d'une réflexion sur le métier de cinéaste, sur sa propre démarche : Barbet Schroeder pénètre la folie humaine de la manière la plus intense qui soit. Et qui mieux que lui pourra se targuer d'être ce metteur en scène de l'humain, de l'intime et de la folie ?

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