Critique : Three times

Par Erwan Desbois
5 juin 2006
MAJ : 15 septembre 2018
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La belle actrice chinoise Shu Qi a deux amours : Jason Statham dans la série des Transporteur et le réalisateur taïwanais Hou Hsiao-Hsien, qui lui offre des rôles dans des films beaucoup plus calmes et langoureux – léthargiques, diront les allergiques au style du metteur en scène de Millenium mambo. L’auteur de ces lignes lui-même n’avait pas été plus convaincu que ça par ce précédent long-métrage, mais Three times se présente avec un argument de choix : trois Shu Qi pour le prix d’une. Three times est en effet la succession de trois sketches qui sont autant d’histoires d’amour, comblées ou déçues, se déroulant à trois époques différentes : 1911, 1966 et 2005. La spécificité du concept tient au fait que les trois couples mis en scène sont interprétés par le même duo d’acteurs : Shu Qi donc, et le ténébreux Chang Chen, remarqué chez Wong Kar-Wai dans 2046. Mais bien qu’il soit réalisé par un seul et même homme, Three times souffre du syndrome du film à sketches – la qualité inégale des différents segments.


Cette maladie (incurable ?) frappe ici d’autant plus durement que le plus abouti des volets est le premier. L’histoire de 1966 est toute simple : un soldat en permission tombe sous le charme d’une jeune femme travaillant dans une salle de billard. Lorsqu’il revient la fois suivante, celle-ci a disparu et il décide de partir à sa recherche. Hou Hsiao-Hsien filme cet amour naissant et fragile avec une épure qui touche au sublime. Aussi timide que les deux amants, la caméra reste à distance comme si elle n’osait s’immiscer dans leur intimité. L’absence de dialogues, remplacés par la musique, traduit ce même désir de ne pas interférer, et de laisser le sentiment amoureux s’imposer de lui-même au spectateur. Et ça marche : les petits riens du récit (gestes maladroits de rapprochement des deux héros, sourires…) donnent l’envie irrésistible de tomber amoureux à son tour.


La partie située en 1911 est tournée selon les codes du cinéma muet (dialogues remplacés par des intertitres, accompagnement musical au piano), mais conserve dans le même temps l’esthétique visuelle extrêmement soignée typique de Hou Hsiao-Hsien. Les deux audaces s’annulent, d’autant plus que la quantité inhabituellement grande de dialogues pour ce réalisateur rend l’enchaînement des intertitres assez indigeste. L’alchimie ne fonctionne donc pas aussi bien pour cette histoire d’amour entre une concubine et un journaliste, contrariée par les règles strictes auxquelles doit se plier la première et l’engagement politique du second. L’émotion, foudroyante, naîtra cependant dans la dernière scène, réellement muette : après avoir lu la lettre de son amant parti au loin et pour toujours, la concubine sèche sur ses joues une larme, puis une deuxième. Tout est fini et le travail, le sourire doivent reprendre leurs droits.


Enfin, le dernier sketch est trop fouillis pour nous bouleverser comme les précédents. Ce ne sont plus deux mais quatre personnages qui jouent à s’aimer, puisque Shu Qi et Chang Chen ont chacun de leur côté une compagne qu’ils trompent en couchant ensemble. Malgré un regard pertinent sur notre époque (plus aucun obstacle géographique ou moral n’empêche les héros de s’aimer, et pourtant la communication et les sentiments n’ont jamais été aussi brutaux), le traitement superficiel des protagonistes empêche de s’attacher à eux. La fin entre deux eaux de ce volet limite de plus l’impression laissée par Three times. Hou Hsiao-Hsien n’exploite que partiellement son concept prometteur : l’idée de garder les mêmes visages pour incarner des personnages différents fait courir une douce mélancolie en arrière-plan du film – l’amour comme éternel recommencement, dont la réussite ou non n’est finalement qu’un détail.

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