Critique : La Légende du grand judo

Par Patrick Antona
9 février 2006
MAJ : 25 février 2020
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1882. Vivant dans les bas-fonds de Tokyo, Sugata Sanshiro est un jeune adepte de jiu-jitsu. Bagarreur et indiscpliné, sa rencontre avec Shogoro Yano, l’inventeur du judo, va alors changer radicalement sa vie. Il deviendra celui qui portera haut les couleurs de l’art martial, acceptant les défis sportifs des autres écoles …


Premier grand film à poser les jalons du cinéma d’art martial (à mains nues pourrons-nous préciser), La Légende du Grand Judo est une de ces œuvres à marquer d’une pierre blanche. Non seulement elle est le premier essai d’un réalisateur (Akira Kurosawa) dont l’influence dans le cinéma mondial du vingtième siècle est indéniable mais cette première version de l’histoire de Sugata Sanshiro possède toutes les bases de ce qui allait devenir les thèmes récurrents du film d’art martial. Biographie romancée de celui qui deviendra le héraut du judo à l’époque de l’ère Meiji, Sugata Sanshiro illustre la rivalité qui a opposé la toute nouvelle discipline et le vénérable Jujitsu au Japon. Sous cette forme classique de querelle entre les ancien et les modernes, Akira Kurosawa construit son film sur le modèle de l’apprentissage. Sugata (interprété par le massif Susumu Fujita), présenté comme un mauvais garçon adepte du jujitsu et du coup de poing, trouvera sa véritable voie martiale par sa rencontre avec le maître Shogoro Yano, tout en s’affranchissant d’un code moral éculé et rétrograde, dernier relent de l’ère des Samouraï. Si ceci peut sembler anodin pour le spectateur d’aujourd’hui, cette gageure n’était pas évidente au moment de la sortie du film en 1943, le Japon étant alors en pleine Seconde Guerre Mondiale. Cette forme d’irrespect et de critique de la tradition guerrière japonaise (le sens du sacrifice raillé par le créateur du judo, l’encadrement des duels effectué par la police) est une preuve du courage de l’auteur Akira Kurosawa, adaptant un roman original. La seule concession à la censure de l’époque, selon les biographes, est d’avoir effacer toute une facette du personnage, curieux et sensible à la culture occidentale.


Après une première partie relatant les efforts de Sugata pour s’attirer les bonnes grâces du « senseï » Yano, avec la superbe image de la fleur de lotus s’épanouissant pour signifier l’évolution intérieure de l’apprenti, La Légende du Grand Judo prend sa véritable dimension avec la série d’affrontements entre les tenants du jujitsu et le jeune chantre du Judo. Après un premier combat où Sugata tue son opposant de manière tragique, avec l’invention du « gimmick » des lattes de bois défoncées par les coups et qui sera repris dans les films de Bruce Lee et de Wang Yu, le second duel où il lutte cette fois-ci contre le grand maître Hansuke Muraï (interprété par un des futurs 7 Samouraïs, Takashi Shimura) aura un effet plus positif pour le héros du judo moderne. Car il finira par intégrer le foyer de son ancien adversaire et par séduire sa fille, Sayo, malgré ses manières encore peu dégrossies. Le final du film le verra affronter sur une colline aux hautes herbes agitées par les vents le dernier combattant traditionaliste du jujitsu, l’inquiétant et austère Higaki Ginnosuke (habillé pendant tout le film à l’occidental !), duel qui signifiera la supériorité d’un art martial jeune sur l’autre plus ancien.


Œuvre séminal du cinéma d’arts martiaux, La Légende du Grand Judoa acquis avec le temps son statut de modèle du film de genre, alliant poésie et philosophie orientale avec un soin esthétique approprié, avec toute la symbolique véhiculée de la fleur de lotus, mais aussi par sa dynamique de la mise en scène des combats, influençant de manière irrémédiable tout un pan du cinéma d’action moderne.

LA NOUVELLE LEGENDE DU GRAND JUDO (Inédit)

1887. La rivalité est toujours aussi grande entre les adeptes du jiu-jitsu, art martial traditionnel, et ceux du judo, sa variante moderne et moins violente. Sugata Sanshiro, qui a appris le judo auprès du grand maître Yano, est aujourd’hui un judoka accompli. Il est provoqué en duel par un boxeur américain. Mais ce combat n’est rien à côté de celui qui l’attend : les deux jeunes frères de Higaki, le méchant du premier opus, crient vengeance ! Ils sont adeptes d’un nouvel art martial : le karaté. L’affrontement final qui opposera judo et karaté aura lieu pieds nus dans la neige, au coeur du froid le plus rude.


La Nouvelle légende du Grand Judo (Zoku Sugata Sanshiro)

, réalisé deux ans plus tard toujours par Akira Kurosawa, est la suite directe de la saga de Sugata Sanshiro. Tourné dans un Japon alors en pleine déconfiture militaire, le film, tout en continuant sur la lancée du précédent, se part d’une volonté plus xénophobe, en tout cas dans son prologue. Ainsi y voit-on Sugata corriger un marin américain bien peu respectueux des japonais, hors d’œuvre de ce futur affrontement sur un ring avec un boxeur à nouveau américain (dans la réalité c’était un sportif allemand) dans ce que l’on peut considérer dorénavant comme un des prémices de l’Ultimate Fighting. Après ces concessions à l’atmosphère belliqueuse qui devait régner à l’époque au Japon, et sûrement du fait d’une censure militaire qui trouvait le précédent opus trop léger, Akira Kurosawa nous narre cette fois le destin d’un Sugata Sanshiro qui, de statut d’éternel challenger, devient l’homme à abattre pour les tenants d’un autre art matial, le karaté.


Entre crise existentielle que Sugata essaie de soigner par l’alcool et recherche d’apaisement en se réconciliant avec ses anciens adversaires, le héros de La Nouvelle légende du Grand Judo n’est plus cette fois-ci un jeune loup téméraire mais un homme en recherche de maturité. Ne possédant pas la puissance quasi-hypnotique du film de 1943, sa suite est quand même exemplaire pour ses scènes de combat, celle de boxe précitée contre l’américain étant sacrément efficace et sera copiée dans de nombreux films à venir (de Chang Cheh à Jean-Claude Van Damme), et surtout par l’introduction de méchants karatékas, les propres frères de Higaki Ginnosuke, défait dans le précédent film. Ils deviendront des personnages emblématiques du cinéma d’art martial, avec leur look barbare et hirsute et leur attitude psychotique. Cette représentation deviendra plus tard l’apanage de la Shaw Brothers lorsqu’il faudra figurer les japonais dans les films de kung-fu comme dans La Vengeance de l’aigle de Wang Yu en 1970 ou encore La Main de fer . À la colline agitée par les vents succèdera une montagne enneigée pour le climax final de La Nouvelle légende du Grand Judo comme lieu de bataille entre Sugata et les frères Higaki, affrontement plus violent et extrême que dans le film précédent. Sa conclusion verra non seulement, après les coups et les plaies, le triomphe de la clémence mais permettra d’apprécier la transfiguration d’un Sugata Sanshiro finalement apaisé, dans un plan final des plus éloquents.


Longtemps considéré comme un film perdu, après la destruction des négatifs originaux sous les bombes américaines en 1945, la découverte de La Nouvelle légende du Grand Judo permet de se faire une idée plus précise du talent alors naissant de Akira Kurosawa et de son influence décisive sur le film d’art martial. La même configuration se présentera vingt ans plus tard, lorsque Akira Kurosawa produira en 1965 une ultime version de la saga de Sugata Sanshiro, regroupant les deux volets avec le réalisateur Seiicho Uchikawa aux commandes. Le film, grand succès à l’époque, et il est vrai supérieur à son modèle, aura une très grande influence sur les films de kung-fu du cinéma de Hong-Kong et relancera toute une vogue d’un genre qui est considéré dorénavant comme « noble ».

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