Critique : La Règle du jeu

Sandy Gillet | 22 septembre 2005
Sandy Gillet | 22 septembre 2005

Sortie dans les salles deux mois avant l'entrée en guerre de la France contre l'Allemagne hitlérienne, La Règle du jeu fut immédiatement un énorme fiasco économique précédé de critiques souvent lapidaires. Et pour cause. Voici un film qui décrivait sans ambages et avec prémonition la faillite d'une société qui allait se jeter dans les bras du nazisme. Il y a d'un côté la classe dominante avec ses bourgeois/aristocrates exclusivement occupés aux jeux de l'amour et au respect de leurs règles sociétales anémiques, de l'autre et presque au bas de l'échelle, s'ébrouent serviteurs et autres domestiques qui n'ont de cesse de singer leurs maîtres. Entre les deux, on trouve les parasites pas tout à fait décrottés de leur condition éminemment subalterne vivant au crochet d'une caste dont ils envient plus que tout l'apparat. Dès lors un tel constat en forme de faire-part de décès ne pouvait que susciter à l'époque réprobation et incompréhension.


De cette radiographie en tous points précise et aujourd'hui précieuse d'une société définitivement malade, Renoir la saupoudre d'une liberté d'inspiration formelle qui confine littéralement au génie. La Règle du jeu mélange ainsi allégrement caméra virevoltante, travellings incroyables (au sens littéral du terme), points de vue non plus omniscients mais fluctuants pour un film aux multiples personnages et portes d'entrée, rimes visuelles ébouriffantes au sein d'une mise en scène dont la grammaire reste encore aujourd'hui des plus modernes (profondeurs de champ hallucinantes, plans-séquences virtuoses…) et enfin montage épuré voire « sec » jetant pour ainsi dire, avec vingt ans d'avance, les bases de ce que sera le cinéma de la « Nouvelle Vague ». Le cinéaste y développe enfin deux thématiques majeures qui lui sont chères et qu'il reprendra tout au long de sa filmographie : l'amitié impossible entre un homme et une femme et l'impossibilité d'échapper aux codes et obligations de sa classe sociale ou ici de sa caste.


Œuvre profondément humaniste doublée d'un pamphlet corrosif à souhait (l'un ne va pas sans l'autre ici), La Règle du jeu demeure aujourd'hui avec Les Enfants du paradis et La grande illusion (encore Renoir) ce qui s'est fait de mieux en France durant la décennie 1935-1945 soit une expérience de cinéma unique où la vie reste plus importante que les règles même si pour cela il faut « danser sur un volcan » et faire abstraction du gouffre qui nous attend (ici la disparition imminente d'un mode de pensée et de vie). Un « drame gai » tel que le définissait lui-même Renoir stigmatisant aussi l'aboutissement et la fin d'une cinématographie estampillée depuis « âge d'or ».

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