Critique : Gerry

Par Fabien Braule
11 octobre 2004
MAJ : 23 octobre 2018
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Difficile d’aborder avec la même véracité que son auteur un film comme Gerry. À la fois poème symphonique et ode à la nature, l’avant-dernier film de Gus Van Sant, plus que tout autre, marque un virage spectaculaire dans la carrière du cinéaste. Premier volet d’une trilogie sur les dernières heures de ses protagonistes, Gerry affiche le désir solennel d’un cinéaste résolument indépendant en quête de vérité sur l’homme, sur sa nature profonde et sur sa fragilité, qu’elle soit morale ou physique.

D’Elephant à Gerry, de Gerry à Elephant, la continuité ou discontinuité formelle et thématique marque les esprits. Van Sant, dont on connaît aujourd’hui l’audace, fait s’accoupler deux œuvres diamétralement opposées, et pourtant on ne peut plus symboliques et singulières dans leurs approches respectives. Avoir vu Elephant au préalable devient un avantage, tant Gerry peut paraître déconcertant, à la limite de l’objet cinématographique non identifié. Car là aussi, Gus Van Sant multiplie les travellings et les plans-séquences jusqu’à effacer toute notion de temps, de lieu et d’espace. Mais malgré une récurrence sur les plans de ciels, il privilégie l’utilisation du CinémaScope et de la courte focale pour mieux perdre ses personnages dans de grands espaces sauvages. L’opposition est sans appel, tant Elephant se démarquait notamment par ses lieux clos, symétriques et aseptisés, tant l’utilisation de la longue focale et du format plein cadre abandonnait les corps aux lieux, annonçant sans commune mesure le drame futur. Ici, la violence ne passe plus par l’homme mais par la nature, désertique et aride, par l’absence d’eau et de nourriture dont sont victimes les personnages.

Ce retour aux sources, cet abandon de soi nourri par la puissance hypnotique des images permet à Van Sant de se rattacher une nouvelle fois à l’influence du cinéma de Stanley Kubrick. Si Elephant, parabole du Vietnam, affirmait par ses longs corridors une influence à Full metal jacket (le tout accentué par des bruits de végétation exotique), Gerry fait sans doute figure de passerelle avec l’ouverture de 2001, l’odyssée de l’espace. En multipliant les espaces vides et chaotiques, le cinéaste se rattache à une forme de naissance par la mort, à une conception de l’univers redevenu vierge, à un renouveau qui, dans un lever de soleil magnifique, s’affirme comme une nouvelle aube de l’humanité. Dans cette errance, dans cette volonté de perdre ses personnages, le cinéaste retourne aux sources de la vie, lorsque l’homme, dans son ignorance la plus totale, n’était qu’un être chétif face à la nature. Cette absence de civilisation, soulignée métaphoriquement par Casey Affleck dans son monologue sur Thèbes et sa conquête, sans doute en référence à l’univers des jeux vidéo, donne au film une dimension métaphysique accentuée par la puissance des espaces et la multiplication de points de vues, à l’image du dernier tableau immaculé et éblouissant.

Dans sa représentation du désert, dans sa multiplication des lieux et dans la quasi-absence de dialogues, le cinéaste capte l’essence même de la vie sur Terre, et offre par la même occasion à ses personnages un parcours initiatique unique et bouleversant. S’il existe des silences pesants et sincères, délicats et troublants, à n’en pas douter, Gerry fait partie de ceux-ci.

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