Critique : Souris city

Par Julien Foussereau
28 novembre 2006
MAJ : 17 octobre 2018
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Il y a un peu plus d’un an, alors que la quintessence de l’animation en volumes, Wallace & Gromit : le mystère du lapin-garou, triomphait dans le monde entier, les mythiques studios Aardman basés à Bristol prirent feu, réduisant en cendres près de deux décennies de trésors inestimables. Bien que cette nouvelle a plongé des admirateurs inconditionnels de Nick Park dans un profond désarroi, il fallait hélas admettre que ce savoir-faire reconnu était condamné bien avant les premières fumées. La simple annonce du passage à la 3-D a remisé la pâte à modeler au placard. Peut-être à cause de cela, Souris City gagne en professionnalisation ce qu’il perd en machine à rêver. La nostalgie pour une époque plus artisanale, celle des empreintes digitales imprimées à même le museau de Gromit, semble alors inévitable.

À travers Souris City, Aardman fait plus que peau neuve, il concrétise une mutation, celle de l’orfèvrerie à la grosse machine. Dans un sens, ce terme s’avère judicieux : en regardant les premières minutes du film, le studio ne renie nullement l’héritage de l’esthétique « Parkienne » : oreilles décollées, yeux exorbités, dentition longue et immaculée, jusqu’aux mouvements faciaux saccadés directement hérités de la stop motion animation. Et que ce look assuré apporte un bol d’air frais en ces temps d’uniformisation numérique ! Cette identité, singulière et forte à la fois, gravée dans le marbre par Nick Park, rapproche davantage Souris City du concurrent pionnier Pixar / John Lasseter (auquel il rend un hommage cocasse au Monde de Némo) que de son partenaire économique privilégié Dreamworks / Jeffrey Katzenberg.

Qui a pris du plaisir devant Chicken Run, affiché avec force son attachement pour Shaun, l’agneau aussi frileux que vorace dans Rasé de Près et tremblé devant les mésaventures de Wallace et Gromit, petites comme grandes, acceptera globalement l’univers résolument british proposé par Souris City. Dans cette cohabitation contre nature entre un rat de Kensington (de la haute société) et muridés peuplant le fin fond des égouts londoniens, David Bowers et Sam Fell reconduisent l’inventivité de leur mentor dans la miniaturisation du spectaculaire (la poursuite délirante à dos de batteurs d’œufs en neige empruntée à James Bond) quand ils ne le relient pas par le biais d’interludes tordants avec des limaces hurlantes et chantantes (sympathique réinterprétation a capella du Don’t Worry Be Happy de Bobby McFerrin.) C’est dans ces (nombreux) moments que Souris City fait mouche : lorsqu’il combine le rythme échevelé à l’américaine et le charme anglais de son écurie (le shakespearien Ian McKellen au service du méchant crapaud, le parler cockney et crâneur de Sid le punk régulièrement ponctué par un puissant renvoi gastrique, ze french accent de la grenouille ninja campée par Jean Réno.)

Malgré ces qualités indéniables, Souris City se situe deux crans en dessous du spectacle que Nick Park nous avait offert l’an passé. Si ses disciples ont perpétué la sage dinguerie du maître, ils n’ont pas complètement su s’affranchir de l’emprise Dreamworks et de son cahier des charges. Ainsi, Souris City n’échappe pas à la morale finale (ici « il est important de privilégier ses amis à ses possessions matérielles ») et il aurait été préférable de simplifier pour les plus jeunes le déroulement du récit, science capitale dans laquelle Nick Park a toujours excellée. En l’état, Souris City demeure la résultante d’une équipe évoluant en funambule sur un fil ténu, rester soi-même quand la vampirisation de Dreamworks se fait plus évidente. On peut espérer un retour aux fondamentaux salvateurs grâce à l’impulsion du maître et de ses héros. Mais, tout de même, Wallace et Gromit se sentiraient bien à l’étroit dans un ordinateur !

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