Critique : La Moustache

Sandy Gillet | 28 juin 2005
Sandy Gillet | 28 juin 2005

Il est des films comme cela qui intrigue dès la lecture du pitch : un homme marié décide un soir de se raser la moustache, histoire de changer, histoire aussi de voire la tête que fera sa femme et celles de ses proches. Le problème c'est que personne ne remarque rien et pire, tout le monde semble lui affirmer que de moustache, il n'en a jamais eu… Alors la vie de Marc commence à basculer dans l'inconnu et lui de nous entraîner peu à peu dans sa folie destructive.

C'est que La moustache est d'abord un film physique où le phénomène d'identification joue à plein. La lente et inéluctable descente aux enfers de Marc est un peu la nôtre à la seule mais notable différence que le spectateur que nous sommes est scotché sur son fauteuil sans autre alternative que de visionner la suite. Impossible donc d'expurger les peurs sourdes engendrées par la situation qui, pour notre plus grand malheur ou bonheur, c'est selon, n'arrête pas de se complexifier pour atteindre des sommets d'abstraction lors de la dernière demi-heure faite d'errances tour à tour hypnotiques, énigmatiques, rédemptrices puis finalement, on le pense, salvatrices. Paradoxalement, c'est aussi le vrai point faible d'un film d'abord exclusivement tendu vers la résolution de son postulat de départ pour ensuite tout laisser en plan et s'arc-bouter dans des considérations formelles philosophico-mystiques rappelant en cela les pratiques d'un certain « cinéma d'auteur à la française » que l'on croyait pourtant passées de mode.

Car, dès le début, la parabole est évidente. La Moustache est aussi un film sur un couple en crise. De celle qui engendre une perte totale d'identité de soi, de celle qui peut mener jusqu'à la folie, de celle finalement qui (dé)construit une vie à deux. La mise en scène de l'écrivain Emmanuel Carrère, qui adapte ici son propre livre signant ainsi son second long-métrage après le très personnel documentaire Retour à Kotelnitch, n'affirme rien d'autre quand elle décide d'adopter d'entrée de jeu le point de vue unique de son « héros ». Le procédé est connu mais il a l'avantage de cerner au mieux l'histoire qui ne « respire » plus que par à-coup, en fonction de Marc et de ses prises de conscience successive en forme de crises de lucidité de plus en plus traumatisantes quant à sa condition d'homme marié.

Marc est Vincent Lindon et vice versa tant la prestation de l'acteur est sidérante. On est littéralement pétrifié par ce qui semble être une véritable performance. Pour autant, Emmanuelle Devos, en femme aimante qui ne comprend finalement rien à ce qui arrive à son couple ou plutôt qui ne le comprend que trop bien sans pour autant vouloir l'admettre, est elle aussi remarquable de simplicité et de fausse fragilité. À eux deux, un simple regard, une pose, un mouvement de la bouche suffit à rendre crédible leur couple de cinéma à la fois si proche et si éloigné de la réalité. Formidable réflexion allusive sur l'inexorable oxydation du couple, La moustache est aussi une belle réponse en forme d'allégorie quant aux moyens d'y remédier. Ultime pied de nez à ceux qui pensaient que l'homme, vingt ans après avoir écrit son livre, aurait définitivement plongé dans l'amertume et le dépressif.

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