Critique : Collatéral

Thomas Douineau | 2 septembre 2004
Thomas Douineau | 2 septembre 2004

Vincent (Tom Cruise), lunettes noires, cheveux argentés et costume sur mesure, descend d'avion. Un look hérité de Robert De Niro dans Heat, l'attitude d'un transfuge de William Petersen dans Manhunter. Bienvenue à Los Angeles, le temps d'une nuit…

Ainsi débute le film de Michael Mann, maître incontesté du polar urbain. Le spectateur débarque en même temps que ce personnage à la limite de la caricature (pourtant pas si éloigné du héros melvillien) au moment où l'histoire a déjà bien commencé. Les deux premiers actes sont passés, nous allons assister à son dénouement. L'aube ne se lèvera pas pour tout le monde sur la Cité des anges…

Collateral est un film froid, glacial même, implacable, à l'image de Tom Cruise, parfait stéréotype du tueur, effet renforcé par les angles de prises de vue qui le cadrent souvent en pied, même dans les scènes d'action. Vincent est un tueur, et son attitude n'a d'égal que son sang-froid. Alors qu'il monte dans le taxi de Jamie Foxx pour exécuter son forfait, deux destins vont se croiser, une rencontre va voir le jour, aussi incongrue soit-elle, dans l'indifférence citadine la plus générale.

«What's the reason ? – Indifference… »

Car Collateral est un film sur l'(in)humanité. Celle de deux hommes, celle des hommes, celle d'une ville. Pris dans le tourbillon de cette dernière, les personnages ne peuvent pas s'arrêter. Il leur reste parfois un semblant de chaleur humaine vite effacée par leur inéluctable quotidien. En effet, que cherche Max (Jamie Foxx) lorsqu'il fait marche arrière pour prendre cette « cliente » élégante ? Sans doute cherche-t-il une échappatoire à sa condition qui le rapproche dangereusement chaque jour un peu plus du personnage de Travis dans Taxi driver. Mais il ne croit plus à ces possibles rencontres… La longue discussion avec sa cliente dans le taxi se soldera, in extremis, par une simple carte de visite que jamais il n'utilisera… Avec ce personnage féminin disparaît ce qu'il reste d'humanité au film. Heat et Révélations sont les parfais exemples du cinéma de Mann, où les femmes véhiculent les émotions aux spectateurs. Dans Collateral, le personnage féminin s'éclipse vite, laissant les hommes à leur sombre destin.

De même, Vincent emmenant son « chauffeur » écouter du jazz ne profitera finalement que de quelques instants de musique avant de revenir avec froideur à l'exécution de son contrat. Mais, petit à petit, ce croisement insolite de deux entités va faire tomber les barrières. Grâce à une direction d'acteurs remarquable où chaque geste définit le personnage tout entier, à cette façon de trouver l'équilibre parfait à l'intérieur de chaque scène, Mann ramène doucement ses héros sur un pied d'égalité. Quel est le plus humain ? Qu'est-ce que l'humanité ? Vivre en en faisant trop (tuer des gens), ou bien en ne faisant rien – autrement dit se laisser gagner, comme Max, par l'indifférence générale ? Finalement, plus le personnage de Cruise révèle ses failles, plus il devient anonyme, se fondant dans la ville, quand Max commence, en ouvrant les yeux, à les ouvrir sur lui-même et à exister.

Le troisième personnage du film, c'est bien évidemment Los Angeles. Cette ville, sa ville, que Michael Mann sait filmer mieux que quiconque, poussant l'expérience sensorielle jusqu'à tourner en vidéo haute définition, arguant de l'incapacité du procédé argentique à saisir la luminosité particulière de ce paysage nocturne citadin (un comble !). La ville est encore plus expressive que dans Heat. Grouillante, indifférente à la vie, engloutissant les personnages (telle cette extraordinaire séquence où la silhouette de Tom Cruise est dissoute par les lumières de Los Angleles, au travers d'une baie vitrée), elle ne vit que par la masse, son cœur bat mais elle ne respire pas. Elle efface l'individu qui devient tellement interchangeable qu'il peut se faire passer pour un autre sans que personne ne le remarque, ou s'endormir dans le métro sans être réveillé par un quidam une fois arrivé au terminus (de sa vie ?).

Rejoignant les réalisateurs des années soixante-dix dans sa manière sèche et réaliste de filmer (le film évoque Police federal Los Angeles), Michael Mann transforme une commande (une production Dreamworks dont il n'a pas écrit le scénario) en grand film. Un petit scénario (il faut bien le signaler) qui, par l'art de la caméra du réalisateur, devient un polar citadin tendu. À l'instar de la scène paroxystique dans la boîte de nuit, nouveau climax anthologique de sa filmographie, que Mann choisit de décaler de la fin pour mieux faire « retomber » le spectateur avec les personnages, lui permettant ainsi de signer un magistral final qui rejoint celui de Heat. On pense aussi à L'Impasse, de De Palma, dont le projet de mise en scène diffère cependant (longs plans-séquences pour l'un, plans courts cadrés à l'épaule pour Collateral).

La mise en scène (où la tension ne naît pas de l'action mais de la montée de l'action), l'efficacité du montage alterné, l'inventivité des cadrages, le sens du rythme, montrent que Michael Mann reste un cinéaste différent, et un des seuls excitants dans le paysage des grosses productions américaines.
Rappelant, en portant bien son titre, que les dommages collatéraux ne sont pas l'unique apanage des guerres, mais qu'ils se vivent aussi au quotidien, Collateral se place d'emblée comme un indispensable de la rentrée.

Résumé

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