House of Gucci : critique d'un Ridley Scott qui craque aux coutures

Antoine Desrues | 23 novembre 2021 - MAJ : 25/11/2021 11:24
Antoine Desrues | 23 novembre 2021 - MAJ : 25/11/2021 11:24

À peine remis de la sortie du Dernier Duel, voilà que le très prolifique Ridley Scott est déjà de retour avec House of Gucci. À l'occasion de ce biopic basé sur l'histoire rocambolesque de la célèbre entreprise familiale de haute couture, le réalisateur de Gladiator s'est entouré de Lady Gaga, Adam Driver, Al PacinoJared Leto et même de Jeremy Irons. Mais un grand casting implique de grandes responsabilités...

Gucci Gang

À chaque nouveau film, le cas Ridley Scott devient de plus en plus fascinant à psychanalyser. Prometheus et Exodus étaient portés par un besoin maladif de se confronter à Dieu, à la manière d'un ado en plein rejet athéiste, tout en cherchant par orgueil à damner le pion à de grands noms du septième art (Kubrick et DeMille). Avec une géométrie on ne peut plus variable, le cinéaste n'a cessé d'enchaîner les tournages, comme pour combattre sa propre finalité d'artiste et d'être humain.

Plutôt que d'accepter avec sérénité que ses plus grandes heures soient derrière lui (Alien, Blade Runner, Thelma et Louise...), Scott semble désormais englouti par sa propre mégalomanie, qui le pousse même à revisiter plus ou moins explicitement ses glorieux chefs-d’œuvre (Le Dernier Duel n'est-il pas une façon de prolonger Les Duellistes ?).

 

Photo Adam Driver, Lady GagaStyle de malade

 

Au vu de ses peurs et de ses obsessions, on peut comprendre ce qui a attiré le réalisateur vers House of Gucci, qui prend pour centre névralgique l'un des faits divers les plus retentissants des années 90 : le meurtre de Maurizio Gucci. Cet héritier discret de la famille toscane est aujourd'hui connu pour avoir permis à la marque vieillissante de remonter la pente, et de devenir l'une des entreprises de luxe les plus importantes au monde.

Dès lors, en ouvrant et en terminant le long-métrage sur cet assassinat, Ridley Scott présente son film comme une pure tragédie, celle d'un homme d'affaires ambitieux emporté par la Faucheuse avant que l’œuvre de sa vie ne puisse pleinement éclore. Tiens donc...

Le problème, c'est que ce postulat assez classique de rise and fall se voit plombé par son trop-plein d'envies et de points de vue. Car en réalité, House of Gucci est moins un film sur Maurizio (quand bien même il est le personnage qui intéresse le plus Scott) que sur sa femme Patrizia, qui va progressivement s'imposer dans l'empire familial.

 

photoPrête à en (dé)coudre

 

Le bout du rouleau de Scott

Sur le papier, House of Gucci est ainsi porté par une ambiguïté fascinante, celle d'un portrait de femme qui oscille entre vénalité et soif de respect. Malheureusement, cette dimension féministe se voit dynamitée par le systématisme avec lequel Scott filme Lady Gaga et son accent italien à couper au couteau. L'actrice a beau se démener pour donner corps à un personnage qui perd pied, elle se voit réduite à une marionnettiste, tirant dans l'ombre les ficelles au gré de scènes répétitives et didactiques.

Ce va-et-vient permanent de la narration révèle d'ailleurs à quel point House of Gucci est un projet mal dégrossi, qui enquille ses séquences sans entrain, le tout sur une durée franchement déraisonnable de 2h40. Là où les pires films récents de Scott avaient au moins le mérite de jouir d'une technique irréprochable, le cinéaste a mis son formalisme au placard pour des suites interminables de dialogues filmés en champ-contrechamp avec du multi-cam.

 

Photo Al PacinoUne proposition qu'on a bien envie de refuser

 

Résultat, en plus d'engendrer un montage brouillon qui se cherche une identité à chaque scène, cette platitude ne fait que mettre en avant les carences de son dispositif, à commencer par ce choix très discutable de donner des accents italiens à des comédiens globalement américains. Ce n'est sans doute pas un hasard si Al Pacino, assez réjouissant en papy gâteux et manipulateur, est le seul à vraiment s'amuser dans cette valse de pantins désarticulés, où Scott peine même à exploiter le talent habituel d'Adam Driver, ici assez éteint.

Le pire dans tout cela, c'est qu'House of Gucci est un film dont on fantasme bien vite les embranchements exaltants qu'il pourrait prendre, alors que Scott se contente de rester au point mort tout du long. Son drame familial a des élans de fresque opératique inspirée par Le Parrain ? La mise en scène n'a jamais les épaules pour en tirer la même puissance. Son contexte bling-bling pourrait amener à de grands moments de décadence et de grotesque ? On a juste droit au pathétique Jared Leto, plus que jamais ridicule sous ses prothèses et son cabotinage agaçant.

 

photo, Jared LetoJared Leto a soit le meilleur ou le pire agent d'Hollywood pour pouvoir faire des trucs pareils

 

À vrai dire, avec un sujet pareil, le réalisateur de Cartel et de Tout l'argent du monde semblait tout indiqué pour y apposer la griffe misanthrope qui le caractérise. Pourtant, s'il se moque quelque peu de certaines situations, le long-métrage n'a jamais les crocs assez acérés pour mordre ses protagonistes. Et comme Scott n'est pas non plus un grand cinéaste de la compassion, House of Gucci se voit piégé dans un entre-deux, au point où certaines séquences-clés se contentent de laisser le spectateur dans un niveau embarrassant d'apathie, comme lors d'une cession de parts de l'entreprise jamais bouleversante ou cinglante.

C'est sans doute la plus grande tragédie du film que de sembler aussi terne. Certes, Ridley Scott a pu nous perdre à de nombreuses reprises avec des postulats aberrants, mais on ne pouvait pas leur enlever leur jusqu'au-boutisme. House of Gucci est, pour sa part, un encéphalogramme plat. Un projet soporifique qui ne fait qu'écorner un peu plus la légende d'un réalisateur mythique. Paradoxalement, à force de combattre la vieillesse et la mort via son art, Scott ne nous donne plus qu'une envie : l'envoyer à l'EHPAD.

 

Affiche française

Résumé

S'il est interminable, House of Gucci montre surtout que Ridley Scott a définitivement lâché l'affaire, autant en termes de mise en scène que de direction d'acteurs. Une sacrée déception, pour un projet dont on perçoit pourtant le potentiel inassouvi.

Autre avis Geoffrey Crété
Interminable, facile, futile : House of Gucci devrait pousser dans leurs retranchements les défenseurs de Ridley Scott, éprouvés depuis quelques années par ses grosses bavures. Même pas honteux, simplement inutile (et parfois incroyablement incompréhensible).
Autre avis Alexandre Janowiak
House of Gucci n'est pas la grande fresque espérée sur la mode, et c'est peut-être mieux. En roue libre totale, Ridley Scott offre sa grande farce tragi-comique, sorte d'OVNI outrancier où chacun joue sa propre partition, à l'image des membres de cette famille totalement incompatible. Une bouffonnerie trop longue mais au ridicule savoureux !
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commentaires
Sascha
02/12/2021 à 13:16

Sacree galerie d actrices et d acteurs. Mais, étrangement, presque tous (hormis Camille Cottin) oscillent entre le grosteque, le surjoué, le cabotinage et le bon jeu d acteur. Un fil tenu mais qui, bizarrement, fonctionne tellement les personnages sont énormes
Un bon moment malgré le grand classicisme du film.

Kyle Reese
25/11/2021 à 11:44

Bon je crois que je vais quand même me laisser tenter rien que pour les acteurs.

sylvinception
24/11/2021 à 14:02

Dans le tonight show de Fallon récemment ils ont diffusé un extrait de 2 minutes, 2 très longues minutes de cabotinage en roue libre entre Lady "je suis une grande actrice" Gaga et Jared "le meilleur Joker de l'histoire c'est moi et personne d'autre" Leto.
2 minutes terriblement embarrassantes qui m'ont suffit à comprendre que je n'étais définitivement pas prêt pour presque 3 heures (!!!) du même calibre.

L’incroyable délicatesse de RGngn
24/11/2021 à 13:28

Mais de qui parlez vous avec tant de délicatesse et d’à propos ?

ragnagnas
24/11/2021 à 13:21

Y en a qui laissent un long chemins de chef d'oeuvres qui marquent l'histoire du cinema , même a 83 ans , et d'autres qui ne peuvent et ne savent que ch*er sur eux . A chacun ses capacités.

Coco Riko
24/11/2021 à 10:42

Un soucis ?

Mimi est trop mimi
24/11/2021 à 10:24

@Kyle Reese
Les duellistes c’est un regret ! Je vais peut être me laisser tenter
Depardieu & Sigourney itou !!!!
Je confirme pour l’avoir revu il y a un mois Mimi Rogers est …. sublime

Riko
24/11/2021 à 10:20

La plupart des commentaires sont l'oeuvre de maniaques jaloux qui n'arrivent pas à la cheville du grand Ridley!

Kyle Reese
24/11/2021 à 10:02

@A star is born and will be Gaga

S'il n'y avait qu'un a tenter pour compléter ta belle collection ce serait Les duellistes. Rien que pour la magnifique photo réaliste et la reconstitution de l'époque Napoléonienne. Et puis l'histoire et les acteurs.

Après il y a de très belles images dans le Christophe Colomb et un Depardieu magistral, si tu n'es pas allergique aux libertés prise avec l'histoire.
Les associés très sympa grâce au duo d'acteurs.
Et j'ai un bon souvenir de Lame de fond qui reste un petit film classique mais très sympathique avec un Bridge comme d'hab excellent.
GI Jane est sympa rigolo.

J'aimerai bien revoir Traqué en HD mais pas trouvé. Je fantasmais à fond sur le perso de Mimi Rogers, belle bourgeoise délaissé de papier glacé en mal d'amourrrrr ! lol

Uzralk
24/11/2021 à 09:40

Il serait bon de rappeler que ce gâteux incompétent et mégalo a réalisé ce film en même temps que le Dernier Duel qui connaissait un tournage plusieurs fois interrompu. Mais oui c'est sûr, c'est un mauvais. Perso j'ai adoré Prometheus, j'ai adoré Kingdom of Heaven, beaucoup aimé Robin Des Bois et je trouve que pratiquement tous ses films sont de belles réussites et il en a pondu pas mal.
Si l'on essaie deux minutes de situer la critique professionnelle en général et les so-called "influenceurs", sa place sociale, l'impact qu'elle a sur la carrière d'artistes connus comme inconnus et la façon faussement débonnaire dont elle tend à vouloir se dédramatiser elle même, on peut estimer que le manque de talent et la mégalo sont aussi pas mal dans l'œil de celui qui regarde.

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