Pieces of a Woman : critique éparpillée façon puzzle sur Netflix

Simon Riaux | 7 janvier 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Simon Riaux | 7 janvier 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Produit par Martin Scorsese, réalisé par Kornél Mundruczó, interprété par Vanessa Kirby et Shia LaBeoufPieces of a Woman est une des plus belles prises de Netflix, qui compte manifestement en faire un de ses vaisseaux amiraux en direction des Oscars. À raison.

LA MORT, SA VIE, SON OEUVRE 

De nombreux cinéphiles ont découvert le travail de Kornél Mundruczó à l’occasion de White God puis La Lune de Jupiter, deux de ses films les plus acclamés sur la Croisette, mais aussi les plus aimables, voire épiques, dans leur désir de renouveler certains codes fictionnels traditionnellement usités (voire usiné) par le cinéma anglo-saxon. Avec Pieces of Woman, acquis par Netflix après la présentation du film à Venise en septembre 2020, le réalisateur renoue – en apparence - avec une veine beaucoup plus intimiste, celle de Johanna et d'Un garçon fragile - Le projet Frankenstein. 

Depuis ses premiers longs-métrages, et jusqu’aux surnaturelles scènes de vol de son précédent effort, le cinéma de Mundruczó est une affaire de dynamique des fluides, du comportement d’un vecteur, sur lequel son environnement exerce une pression intolérable, et de la réponse qui en jaillit pour le recomposer. C’est précisément ce dont il est question ici, alors que nous suivons Martha (Vanessa Kirby), dont l’enfant est mort-né à l’issue d’un accouchement à domicile qui tourne au cauchemar. 

 

photo, Vanessa Kirby, Molly ParkerUn plan séquence ahurissant de plus de dix minutes

 

Alors qu’elle tente de faire son deuil, il lui faut encore supporter la pression d’une mère dominatrice qui entend lui dicter la marche à suivre, notamment sur le plan judiciaire. De l'autre, son époux, prisonnier de sa propre médiocrité et terrifié à l’idée de tourner la page, voudrait lui interdire d’avancer, quitte à systématiquement détruire ce qu'ils ont bâti. C’est pourtant précisément ce que fait Martha, l’unique geste qu’elle est encore capable d’accomplir. Se mouvoir. Ne pas s’arrêter. 

 

Photo Shia LaBeouf, Vanessa KirbyUn couple au bord de l'implosion

 

KIRBY’S ADVENTURE  

Et c’est justement ce que capte, souvent avec une acuité stupéfiante, la caméra de Mundruczó : des personnages en mouvement, dont les élans, pour inconscients qu’ils soient parfois, sont autant d’appels à l’aide ou de déclarations d’indépendance. Simultanément libre et enchâssée aux protagonistes, elle surprend par l’aisance avec laquelle elle laisse l’action se décadrer, pour soudain retrouver un sens de l’harmonie évident, articuler les différents plans de l’image pour mieux rendre compte du chaos qui s’abat sur Martha et les siens. 

Particulièrement à l’aise avec le dispositif viscéral déployé par le cinéaste, Vanessa Kirby habite le film avec une grâce rude, une énergie vitale tantôt mal-aimable puis inextinguible, qui permet à Pieces of Woman de déployer un discours sensible et plus politique qu’il n’y paraît. Plus que la bouleversante chronique d’un deuil, c’est un récit d’émancipation qui se dessine, celui d’une femme dont la pulsion de (sur)vie nécessite qu’elle s’affranchisse d’une norme bourgeoise, sociale, morale, judiciaire, pour pouvoir exister. 

 

photo, Ellen BurstynLa mère à boire

 

Le métrage capture ce mouvement avec toute la puissance, iconographique, charnelle qu’on connaît aux travaux de Mundruczó. On pourra regretter que dans le premier tiers du récit, le plus physiquement éprouvant et le plus démonstratif, l’artiste paraisse presque en concurrence avec son sujet.

À la faveur d’un plan-séquence virtuose et de quelques effets faciles, il prend le risque d’écraser son propre discours, son héroïne. Une brutalité qui menace un temps, jusqu’à ce qu’il confie, ainsi que le fait Martha, l’intrigue à une énergie plus éclatante et vitale. Jusqu’à nous laisser, à la faveur d’un plan final qui renoue avec la poésie élégiaque de Delta, les yeux grands ouverts et le cœur palpitant.

Pieces of a Woman est disponible sur Netflix depuis le 7 janvier en France

 

 

affiche française

Résumé

Mundruczó revient au cinéma organique, charnel et brutal de ses débuts, rehaussé par la maestria technique acquise sur ses deux derniers films, pour chroniquer un deuil et son dépassement. Le résultat, abrasif, malmène le spectateur jusqu'à trouver un état de grâce impressionnant.

Autre avis Alexandre Janowiak
Leçon absolue de mise en scène, Pieces of a Woman n'en oublie pas pour autant son récit bouleversant. Il en naîtra, après un déchirement asphyxiant et une rudesse accablante, une poésie voire une grâce salvatrice à travers son héroïne déboussolée, sublimement incarnée par Vanessa Kirby.
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Lecteurs

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commentaires
Snake88
08/02/2021 à 06:00

Vu et apprécié

Toutefois j'ai un gros problème avec la caractérisation du mari qui est dépeint comme un parfait salopard, veule et lâche : entre un adultère, une scène d'agression sexuelle parfaite gratuite et dispensable et son départ la queue entre les jambes...J'ai trouvé ça extrêmement convenu et facile d'en faire un énième paragon de masculinité toxique et le casting de Shia LaBeouf dans ce rôle n'arrange rien.
Dommage, parce que pour le reste c'est un sans faute.

Metuxla
11/01/2021 à 11:38

Vu hier soir. Assez d accord avec tous les commentaires. Un prologue coup de poing, le plan séquence est indéniablement un moment de communion avec le couple assez rarement ressenti. Après on passe sur du mélo déjà vu, le pont, la belle mère, la photo, pas lourdingue mais moins intense. Heureusement les acteurs sont très très bon Kirby belle révélation après avoir déjà ressenti une belle maîtrise dans thé crown et La Boeuf toujours aussi bon même si moins expressif. Petite note pour la belle mère et son pitch Envers sa fille qui m a aussi scotché. 4 ????

La Classe Américaine
11/01/2021 à 09:25

Totalement d'accord avec l'analyse de Sigi.
Après les 20 premieres minutes, d'une grande tension tension dramatique, le film s'embourbe dans des symboliques aussi subtiles qu'un chanteur de métal dans une vidéo ASMR.
"vous avez vu comme Martha est triste et qu'elle passe son temps a regarder les enfants des autres?" Ouais. Ben attendez je vais mettre une musique avec les violons volume +90 décibels histoire que vous comprenez bien qu'on est dans un drame.
"vous avez bien compris la symbolique du pont"? Ouais. Bon ben je vais vous la remettre 10 fois.
"vous avez bien compris la symbolique d'une femme qui a mis au monde en enfant mort-né mais qui va faire pousser des petites plantes?" Ouais. Bon, ben je vais en faire une sous-intrigue.
"vous avez bien compris la symbolique de la résilience a la fin?" Ouais. Bon ben je vais faire un long plan de fin avec un arbre rempli de fruits histoire qu'on soit bien certain.
Et puis le discours de fin de Martha, histoire que tous les messages soient bien passés, au tribunal du genre "adresse du President Macron aux spectateurs"
C'est dommage car tous les acteurs sont absolument incroyables (Shia LeBaouf en tete) mais on est très, très, très loin du grand film qu'il aurait pu être.

Amaurysep
09/01/2021 à 11:49

Sur la première scène qui vous casse la figure, pas pu m'empêcher de faire le lien avec Madre.

Sigi
08/01/2021 à 05:09

Passé le prologue, ça reste quand même une proposition de cinéma écrasée sous le poids d'une sur-symbolisation indigeste (pomme, pépins, pont, pellicule...). Le premier tiers vendait justement une oeuvre en paix avec son réalisme à fleur de peau et sans concession. Très lourd. Très déçu.

C.Kalanda
07/01/2021 à 22:10

Mmmm c’est en effet un motif très valable. Le seul en réalité...

Les écologistes radicaux seront par contre très déçus, eux qui pensaient avoir trouvé un soutien déviant et subversif au détournement des acetates de butyles et des agents plastifiants.

Simon Riaux - Rédaction
07/01/2021 à 20:03

@C.Kalanda

Ce n'est ni un soutien indéfectible aux footballeurs Stéphanois, ni un engagement écologique radical.

Je trouve ça joli.

C.Kalanda
07/01/2021 à 18:57

Article et vidéo très instructifs, merci. Mais même votre référence, Simon, au malaise dans la civilisation freudien ou votre prononciation parfaite de Shia LaBeouf peinent à cacher la question fondamentale de cette séquence: qu'est ce que c'est que ce vernis à ongle?

Elizabeth II
07/01/2021 à 17:55

@saiyuk : Kirby est excellente dans The Crown aussi !

saiyuk
07/01/2021 à 13:25

@Simon Riaux

Ok donc il est au minimum bon, le mec a l'air space mais l'acteur est pas mauvais.

@ Kyle Reese

entierement d'accord avec toi

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