The Perfection : critique sur les cordes raides

Geoffrey Crété | 3 juin 2019
Geoffrey Crété | 3 juin 2019

C'est le thriller à sensation du moment sur Netflix : The Perfection de Richard Shepard, avec Allison Williams (Get Out) et Logan Browning (Dear White People), deux musiciennes surdouées qui s'affrontent en quête de la perfection. Poussé par un petit buzz en festival et vite acheté par Netflix, le film est-il à la hauteur des promesses ?

BLACK AND WHITE SWAN

Difficile d'entrer dans le vif du sujet sans briser quelques barrières sciemment érigées par The Perfection, un film qui repose sur des twists et surprises. L'histoire commence autour de Charlotte, une ancienne gloire du violoncelle qui revient vers son mentor d'hier après avoir consacré quelques années à sa mère mourante. Elle rencontre alors Lizzie, la nouvelle coqueluche du milieu, extrêmement talentueuse et séduisante.

Ce sera le démarrage du film de Richard Shepard, thriller aux frontières du film de genre, présenté comme une sorte de Black Swan tordu. Une étiquette évidemment falacieuse, tant The Perfection ne joue pas dans la même cour, que ce soit dans son style, son sujet ou sa réussite à l'écran. Car si le film porté par Allison Williams (Get Out) et Logan Browning (la série Dear White People) a des idées amusantes et quelques scènes étonnantes, il a bien du mal à arriver à bon port.

 

photo, Allison Williams, Logan Browning Tirer sur la corde

 

SHANGHAI SURPRISE 

Le démarrage est pourtant intrigant et efficace. Difficile de saisir où le film va, comment et pourquoi, alors que commence une relation intime entre les deux femmes. Mais la comédie romantique-road trip vire au cauchemar, et c'est là que The Perfection commence à amuser. Folie furieuse ? Virus immonde ? Richard Shepard rêve t-il de David Cronenberg à la sauce MTV, ou d'un Bug de William Friedkin ?

C'est lorsqu'il marche sur cette ligne étrange et dangereuse que le film est le plus efficace. Tandis que le rire jaune s'installe dans une fausse trivialité de bus et de lost in translation, que l'hystérie arrive et que la direction devient de plus en plus incertaine, The Perfection s'assume dans son délire mi-comique mi-horrifique. Et lorsqu'un joker tranchant est littéralement sorti d'une manche, c'est tout le récit qui vrille. Le plaisir est total face à ce spectacle qui dérape, laissant le spectateur perdu dans cette petite excitation de l'inconnu.

The Perfection n'est jamais aussi solide que lorsqu'il avance masqué. Et une fois qu'il révèle son visage, après une scène clipesque qui déballe tout (ou presque) en quelques minutes, le film perd de son panache, et entame sa descente jusqu'à la fin.

 

photo, Logan BrowningRendez-vous en gerbe inconnue

 

LA MUSIQUE ENDURCIT LES MOLLES

Passé cette première partie détonante, The Perfection se prend les pieds dans le tapis. D'abord en termes de rythme, puisque tout retombe d'un coup, et aura bien du mal à remonter. Et surtout, lorsque l'intrigue dévoile ses vraies cartes, c'est pour un résultat mi-figue mi-raisin. Richard Shepard et ses co-scénaristes Nicole Snyder et Eric Charmelo (créateurs de la série Ringer avec Sarah Michelle Gellar, une histoire délicieusement absurde, ambiance série B assumée), ont quelque chose à raconter de la domination masculine, des rapports de force et de l'aliénation institutionalisée ; et en ça, le film a un sens en 2019.

Mais le film a bien du mal à manier ce discours, et avance avec de très gros sabots. L'idée dirige tellement le récit que la dernière partie semble très articifielle, comme si tout (les personnages, les décors, les effets de style) était tordu uniquement dans ce sens. Comme si la découverte du pot aux roses suffisait à consolider l'histoire, camoufler les coutures de l'intrigue, et en excuser les failles. Comme si l'important était la destination (ces révélations, ce final, cette ultime image), et pas le voyage.

 

photo, Allison WilliamsGet Out Girl

 

Tout avance très vite sur cette grande scène de théâtre bien éclairée, où chaque pantin assume son rôle. Mais même les héroïnes restent cantonnées aux partitions de pantins, menées par le réalisateur et les scénaristes qui refusent de leur donner l'espace et le temps pour exister - un comble vu le sujet.

Et la grosse ficelle trop facile du rembobinage, beaucoup moins efficace que les flashbacks de fin de Sexcrimes par exemple, n'aide pas à alléger la narration. C'est même un vilain joker paresseux, ressorti de la manche dans la dernière ligne droite, qui trahit le refus de construire, élaborer et soigner le suspense et le détail, et compter sur le spectateur pour être autre chose qu'un réceptable passif.

Il y avait pourtant de l'idée dans ce thriller, avec ce sous-texte social enragé et ce traitement campy. Révélée dans GirlsAllison Williams avait démontré dans Get Out et une géniale scène téléphonique, sa capacité à fendre son masque de poupée avec des éclairs de folie silencieuse. Le réalisateur utilise clairement cette énergie chez elle. En face, Logan Browning, vue dans la série Dear White People, a le rôle le plus vif. Mais leurs talents conjugués ne suffisent pas à les sortir des cases étriquées où elles sont rangées. The Perfection atterrit donc loin de ses ambitions, coincé dans son propre piège de film pensé comme malin - mais pas écrit ni réalisé avec malice.

 

Affiche

Résumé

The Perfection ne manque pas d'idée ni parfois de style, et offre quelques amusantes scènes. Mais après un démarrage réussi, le film ne maintient pas le cap, et sacrifie ses intentions pour le spectacle et la petite sensation.

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