Leto : critique Kino

Mise à jour : 05/12/2018 11:38 - Créé : 5 décembre 2018 - Simon Riaux

D'ordinaire, qui dit réalisateur retenu par les autorités de son pays sélectionné à Cannes dit pensum politique noble mais artistiquement dispensable. Kirill Serebrennikov prouve qu'il n'en est rien avec l'ouragan Letofrénétique refrain, rock et libre.

photo, Teo Yoo, Roman Bilyk
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SERGENT KICKER

Lent travelling dans une ruelle anonyme. Entre les cabanons, escaliers de secours et détritus, trois jeunes femmes installent une échelle de fortune pour pénétrer incognito dans les toilettes d'un bâtiment dont s'échappent par vagues puissantes des riffs de guitare. Nous sommes à l'aube des années 80, et Kirill Serebrennikov vient de nous plonger dans Leningrad avec la poigne d'un pasteur évangéliste baptisant ses ouailles une veille d'apocalypse.

 

PhotoDes scènes de concert électrisantes

 

Le réalisateur, assigné à résidence en Russie à l'heure où Leto était projeté au Festival de Cannes, adapte les mémoires de Natasha, témoin privilégié de l'ascension de Victor et Mike, deux musiciens russes biberonnés au punk et au rock, parallèlement à l'avènement musical du groupe Kino, symbolisent encore aujourd'hui la soif de liberté de toute une génération.

Deux amours, tous deux purs, tous deux impossibles, deux aspirations, le concert enfievré et l'échappée estivale, deux blocs, un Est tout puissant mais putrescent, un Ouest inspirant mais inatteignable. Le noir, le blanc, et entre eux, une infinité de nuances qu'explore le cinéaste. À la fois romance, plaidoyer politique candide, drame, chronique historique, comédie musicale et manifeste artistique, Leto décrit une matière inclassable et s'efforce d'accorder le fond et la forme.

 

photo, Roman Bilyk, Irina StarshenbaumUn mentor et une muse (ou l'inverse)

 

DREAM AND DESTROY

En résulte un récit usant majoritairement du noir et blanc, mais qui s'évertue constamment à le dynamiter. À coup de surimpressions, expérimentations graphiques à même la pellicule, mise en abîme, parenthèses colorées ou relecture de standards (de Lou Reed à Iggy Pop), Kirill Serebrennikov rend son oeuvre aussi stimulante que positivement imprévisible.

Pour virtuose que soit la moindre séquence, la caméra et ses mouvements opératiques ne sont jamais là que pour magnifier les prestations d'acteurs romantiques en diable et pour cristalliser les idéaux complexes d'une bande de rêveurs condamnés à être victimes de leur époque.

 

photo, Irina StarshenbaumIrina Starshenbaum

 

La grâce qui porte Leto impressionne notamment quand, alors que la tragédie et le manifeste politique propret lui tendent les bras, l'auteur choisit, le temps d'une conclusion lumineuse et embuée de larmes d'enregistrer une promesse d'amour pur.

Natasha, Viktor et Mike annoncent la fin du bloc soviétique, autant qu'ils prophétisent la fragilité de rêves qui n'adviendront jamais. Dans cette parenthèse entre l'écroulement et la désillusion gît une promesse de liberté bouleversante.

 

affiche

Résumé

Débordant d'énergie et de grâce, le film de Kirill Serebrennikov est une ode romanesque et rock, dont les riffs et les images perdurent longtemps après le visionnage.

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