Happiness Road : critique Made in Taïwan

Prescilia Correnti | 3 août 2018 - MAJ : 03/08/2018 18:18
Prescilia Correnti | 3 août 2018 - MAJ : 03/08/2018 18:18

Tour à tour photographe, écrivaine, puis journaliste, Sung Hsin-Yin se tourne avec Happiness Road vers un nouveau domaine de création. Elle livre son tout premier long-métrage d’animation, après s'être fait remarquer avec deux courts-métrages. Comme dirait un vieil adage récité bien trop de fois par nos grands-mères : ne vous fiez jamais à la couverture d’un livre. Et Happiness Road en est l’illustration parfaite. Enivrant par ses tons chauds et mordorés, doux grâce à son ambiance réconfortante qui nous plonge au sein d’une famille sans grande histoire, c'est de prime abord un conte enfantin. Mais derrière la finesse de la réalisation et la colorimétrie pétillante, Happiness Road cache un message bien sombre qu’il est amer de se remémorer.

A LA POURSUITE DU BONHEUR

Le bonheur, c’est quoi ? Certains vous diront l’argent. Classique. D’autres, l’amour. Encore plus classique. Un peu bateau mais qui marche toujours : réussir dans sa vie professionnelle et affective. Pour la mère de Tchi, le bonheur c’est de bien manger et bien dormir. De toute façon, à quatre ans, il n’y a pas grand-chose d'intéressant dans la vie hormis "bien manger". Jouer aussi. Courir. Sauter. Gambader. Profiter sans se soucier des maux terribles qui viennent hanter vos nuits lorsque vous grandissez. La mort, la maladie, la tromperie, la dépression, la désillusion de l’être aimé : autant de choses qui importent peu à la très jeune et candide Tchi, mais qui auront de l’importance pour sa future elle, trente ans plus tard.

Happiness Road suit l’histoire, émouvante, d’une jeune femme taïwanaise installée aux Etats-Unis avec son mari, un Américain de pure souche, pour lequel elle a le béguin très rapidement. A la suite du décès de sa grand-mère bien aimée, Tchi repart dans son pays d’origine pour assister aux obsèques et passer un peu de temps auprès de sa famille.

 

photo"Pas facile de grandir n'est-ce pas ?" 

 

Pendant son périple, la jeune femme entame un voyage introspectif, et se remémore avec une infinie tendresse les moments joyeux de son enfance, puis son adolescence tourmentée. Désormais, elle est nostalgique, perdue. Elle se questionne sur les choix qu'elle a entrepris. Si elle affiche un mince et joli sourire, elle reste profondément désorientée. Très vite, on est amené à comprendre qu'elle n'est pas heureuse dans sa vie, et que justement, elle se demande bien où elle peut le trouver, ce bonheur.

Happiness Road n'est peut-être pas aussi autobiographique que le Persepolis de Marjane Satrapi mais, à sa façon, Tchi est le reflet de sa réalisatrice, Sung Hsin-Yin. Partagée entre sa vie à l'étranger et ses racines, elle ne sait plus trop ce qu'elle doit faire, ce que pour quoi elle a voulu quitter la maison. Une remise en question qui est à la fois touchante de réalisme et saisissante par sa voracité, qui vous gagne de minute en minute.

 

photoQuand toute ta famille te demande comment tu avances dans la vie et que tu ne sais pas quoi répondre 

 

MY COUNTRY LOVE

Discrètement et avec une finesse bluffante, Sung Hsin-Yin raconte dans Happiness Road l’histoire de son pays : émigration, annexion, pauvreté et misère scolaire. Tout commence le jour de la naissance Tchi le 5 avril 1975, qui coïncide avec la mort du dictateur Tchang Kaï-check. La réalisatrice parle de son enfance heureuse mais difficile côté scolaire, car ses parents n’avaient pas les moyens de lui payer des cours supplémentaires. Elle évoque la dureté de l’école, notamment du fait que la langue taïwanaise était interdite en classe, car synonyme de jargon, et qu’il fallait uniquement apprendre le mandarin.

Elle parle de la raillerie de ses camarades à cause d'une grand-mère aborigène : "Elle me faisait honte par son manque de culture quand j’étais gamine. Je n’ai compris que plus tard qu’elle était exceptionnelle." Elle raconte sa rébellion face à l’avenir tracé que ses parents lui souhaitaient, des manifestations pour la liberté d’expression, des violences policières face aux étudiants, des premières élections en 1996 jusqu’au tremblement dévastateur de 2005.

Pendant plus de 30 ans, la petite île subit des transitions intenses, passant de la dictature à la démocratie. Des changements qui ont non seulement façonné l’histoire du pays, mais aussi la personnalité de Tchi et de ses questionnements internes, la jeune femme cherchant où peut être sa place dans ce monde. Un peu comme nous tous d’ailleurs.

 

photoSi tout le monde était aussi content en classe, ça se saurait

 

SOURIE(Z)

Happiness Road n’est définitivement pas un long-métrage pour les enfants. "C'est un conte sombre et cruel sur la fin de l'enfance et l'animation m'a permis de le rendre plus amusant" comme le précisait la cinéaste au Festival d'Annecy. Le film alterne les styles, et rappelle autant l'animation américaine (les passages à New York) que l’œuvre de Masaaki Yuasa (Lou et l'île aux sirènes) ou du regretté Isao Takahata (Le Tombeau des lucioles, Pompoko, Conte de la princesse Kaguya).  

Parce qu'Happiness Road n'est peut-être pas le plus parfait des longs-métrages d'animation, mais il porte en lui le nouveau départ du cinéma d'animation taïwanais, meurtri par l'arrêt de Disney lors de son passage à l'image de synthèse. Le dessin est frais, vif, reflète l'envie de sa réalisatrice de nous donner un souffle de gaîté, et plus sincèrement de nous pousser à faire une introspection personnelle à la fin du visionnage. Êtes-vous content de vos choix, de votre vie, de votre carrière ? Parce que vous savez, si ce n'est pas le cas, il n'est jamais trop tard pour changer.

 

Affiche

Résumé

Une merveilleuse ode onirique à l’insouciance de l’enfance, et un brin de fraîcheur et de douceur candy salvateurs pour nous, habitués à la monotonie de notre quotidien.

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