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The Florida Project : critique enchantée

Par Geoffrey Crété
10 mai 2020
MAJ : 10 juin 2020

Il a explosé en 2015 avec Tangerine, fable hallucinée tournée avec trois iPhone où deux femmes transgenres arpentent les rues de Los Angeles pour retrouver une rivale. Le réalisateur américain Sean Baker est de retour avec The Florida Project, très attendu et remarqué à Cannes 2017 dans la Quinzaine des réalisateurs. Et pour cause : c’est une petite épopée fantastique, centrée sur une petite fille qui vit en périphérie des rêves de DisneyWorld.

The Florida Project : Photo, Bria Vinaite, Brooklynn Prince

FANTASYLAND

Ce qui frappe d’emblée, c’est la volonté de Sean Baker de ne pas couler dans le mélodrame attendu et redouté. Le cinéaste a beau présenter un univers familier de drame social typique, entre enfants délaissés et pauveté amère, il garde une ligne lumineuse, déterminé à maintenir son regard au niveau de celui de Moonee, sa petite héroïne interprétée par la formidable Brooklynn Prince. The Florida Project est un film qui hurle, qui bouge, qui remue, de ses premiers instants à ses ultimes secondes. C’est une aventure à échelle d’enfants, qui courent sous le soleil de Floride à l’ombre des sinistres problèmes d’adulte.

Cette énergie folle, à la hauteur des cris de Moonee et ses camarades Scooty et Jancey, permet au film de flotter au-dessus du genre, voire à la sublimer en des instants magiques. Par exemple lorsque Willem Dafoe renvoie chez eux des volatiles malpolis à l’aube, que les petits héros observent une vieille voisine bronzer topless, ou encore quand Moonee explique pourquoi elle aime tant cet arbre renversé qui survit malgré sa fragilité. Ce jeu permanent entre la légèreté et la brutalité, caractéristique des films centrés sur des enfants, est parfaitement maîtrisé par le réalisateur, d’autant plus brillamment que ces mômes sont écrits sans peur ni niaiserie.

 

Photo, Brooklynn PrinceBrooklynn Prince (au centre), avec Christopher Rivera et Valeria Cotto

 

IT’S A SAD, SAD WORLD

The Florida Project frappe aussi par sa capacité à inventer un monde. Sean Baker avait prouvé dans Tangerine qu’il était encore possible de poser un regard sur l’incontournable Los Angeles sans se heurter aux murs de la banalité ; installé ici dans un décor profondément décalé et loufoque, il va encore plus loin, aidé notamment par la très belle photo de Alexis Zabe (collaborateur de Carlos Reygadas). Parce qu’ils vivent en périphérie de Walt Disney World Resort (dont le tout premier nom était Florida Project), et sont donc coincés à la frontière du rêve, les personnages tournent en rond dans des paysages irréels aux noms ridicules (le motel miteux où vit Moonee s’appelle Magic Castle), artifices d’un paradis factice où ils n’ont aucun droit d’entrée. La scène du feu d’artifice en est la parfaite illustration.

Le petit monde de Moonee avance, suffoque et sue dans un théâtre coloré, d’autant plus tragique qu’il n’est qu’un lieu de passage en pleine décrépitude pour les autres. Les adultes, avec leurs allures parfois grotesques, prennent des airs de vieilles poupées délaissées par Mickey sur le bord de la route, abandonnées à leur triste sort derrière les boutiques aux vitrines géantes. Loin des attractions réservées à ceux qui peuvent se payer un billet, Moonee vit ou affronte les sensations fortes de son quotidien, avec cette magie de l’enfance qui transforme à peu près tout en possible manège.

 

Photo Bria Vinaite, Brooklynn PrinceBrooklyn Prince et Bria Vinaite

 

SPACE MOUNTAIN

Sans surprise après la démonstration Tangerine, le talent du réalisateur du côté des acteurs est encore une fois à l’œuvre avec une distribution éclectique et superbe, entre un nom établi comme Willem Dafoe et du casting sauvage avec Brooklynn Prince ou Bria Vinaite, aux faux airs d’Asia Argento. Sean Baker a un talent évident pour piocher les forces de ces talents et composer avec elles une symphonie harmonieuse, qui tire le meilleur de ces acteurs non-professionnels tout en montrant une facette terriblement belle et sobre d’un comédien de la stature de Willem Dafoe. 

 

Photo Willem DafoeWillem Dafoe : nomination à l’Oscar du meilleur second rôle

 

Et c’est véritablement en chef d’orchestre que le cinéaste brille et emporte, comme il le démontre en fanfare lors des ultimes minutes. Le climax déchirant, attendu, glisse vers une douce folie dans le fond comme dans la forme. Pour s’envoler avec son héroïne, Sean Baker reprend ses armes de coeur (l’iPhone), et donne une dernière impulsion grandiose à son film. Il balaye tout, abandonne tout, et emmène le spectateur sur une piste de décollage inattendue et fabuleuse. Là encore, il prouve qu’il n’avait aucune intention de se ranger sagement dans le mélodrame social. Et tant mieux.

 

Affiche

Rédacteurs :
Résumé

Ce n'est pas un simple mélodrame cadré : c'est une petite odyssée revigorante, colorée, drôle, chatoyante, d'une douceur souvent magnifique, et portée par des acteurs fantastiques. Avec en prime, une conclusion qui transporte le coeur.

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Flo1

Les protagonistes des films de Sean Baker sont comme de grands enfants, et ici ce sont justement de vrais enfants qui sont mis en avant, dans un opus en forme de grande récréation – c’est les vacances d’été, et on passe tout son temps dans une zone de motels ultra kitsch, sorte de parc d’attraction discount… à proximité du vrai Disney World. 
Toutes les bêtises sont acceptables dès le moment où il faut atténuer l’ennui dans un endroit où il ne se passe rien, où on peut tomber sur des individus louches, où on n’a pas assez d’argent pour faire plus que partager une glace pour trois… et oublier les frasques d’une mère trop grande gueule (Bria Vinaite, pas du tout glamour et c’est tant mieux).

Au sortir de cette routine, l’amère issue est écrite à l’avance, le côté cahotique étant régulé (littéralement) par le personnage de gérant consciencieux que joue Willem Dafoe, obsédé par l’idée de présenter son motel comme un endroit plus agréable et classe qu’il n’est vraiment. De sorte que, avec la star comme point d’ancrage solide, c’est peut-être le film de Baker le mieux équilibré au niveau de la direction d’acteurs. 
Lesquels sont de plus en plus encouragés à l’improvisation, aux excès – les doigts d’honneur brandis à tout va, ça n’a plus rien de provocateur aujourd’hui (par contre le coup de la serviette usagée collée, c’est du vécu pour le réalisateur)… c’est un truc d’époque, beaucoup de réalisateurs le font, trop contents de laisser les acteurs performer.

Et alors que les errances et autres petites arnaques arrivent à leur point de rupture, Baker n’envisage toujours pas de lâcher ses héroïnes irresponsables, brisant le quatrième mur pour l’une avec force cri…
Puis prenant sa narration à bras le corps, pour la détourner brusquement de la Fatalité, dans une échappée aussi féerique que hors-la-loi (filmée en cachette).
C’est cette fin formidable qui donne tout son sel à ce film attachant – mais Sean Baker a tendance à toujours réussir ses conclusions.

Kean

Absolument d’accord avec cette critique.
Dafoe comme on l’a rarement vu, ce film est une merveille a l’image du deja prometteur Tangerine.
Well done guys

Geoffrey Crété

@REA

C’est pas une question de nous « coûter », c’est une question de choix edito sur les critiques, fait depuis des lustres. Et de foi peut-être, en un lecteur qui pourra cliquer sur la fiche du film pour trouver synopsis, casting complet, date de sortie, bande-annonce etc.

Mais on a hâte de voir votre site. Et surtout continuez à être sympa, ce serait dommage d’être désagréable.

REA

Allez sur la fiche ? Nan mais c’est trop d’effort que vous me demandez.

Ca coûte quoi de remettre la BA, la date de sortie ?
Critique + infos essentielles.

Quand vous faites des dossiers ou pour certaines news, vous mettez des liens. C’est complet.

Ca m’apprendra à lire et à être sympa, je m’en vais de ce pas créer mon site.
Je vais t’enterrer EL !!!!!!!!!!

Geoffrey Crété

@REA

Le minimum, c’est la bande-annonce sur la fiche du film, en lien plusieurs fois dans la critique. Allez-y, c’est gratos et le job est fait.
Dans nos critiques, la vidéo n’est quasi jamais remise, et ça ne date pas d’hier.

De rien

REA

@vador

C’est vrai qu’avec un SVP ils vont la mettre juste pour moi… lol.
Ca devrait être automatique. C’est le minimum.

Vador

@REA
Et un « S’il vous plait », c’est trop d’effort?

REA

Et joindre la B.A. c’est trop cher, trop de travail ?