Forever : la série la plus étonnante, inattendue et douce-amère de la rentrée

Geoffrey Crété | 28 septembre 2018
Geoffrey Crété | 28 septembre 2018

Forever avec Maya Rudolph et Fred Armisen est l'une des belles surprises de la rentrée.

Elle est sortie de nulle part et sans faire beaucoup de bruit, sauf pour ceux qui se sont laissés tenter, par curiosité ou affinité avec le pitch et les acteurs : Forever, une création d'Alan Yang et Matt Hubbard, avec Maya Rudolph et Fred Armisen, deux figures géniales du Saturday Night Live.

Une série a priori inoffensive et banale, sur la vie d'un couple bien sous tout rapport, dans une banlieue paisible de Californie, dont le mariage commence à vaciller après douze années tranquilles. Impossible d'en dire plus, tant le reste est imprévisible et enchanteur. Mais une chose est sûre : Forever mérite le coup d'oeil.

 

 

LA VIE EST UN LONG FLEUVE TRANQUILLE 

June et Oscar se sont rencontrés dans un bar. Et se sont recroisés au rayon surgelé du supermarché. Ils se sont rapprochés au bowling et en randonnée. Se sont fiancés dans un restaurant. Se sont accompagnés dans leurs réussites, au quotidien. Se sont disputés dans leur voiture, et réconciliés autour du lave-vaisselle. Ils partent en vacances dans une petite maison au bord d'un lac, où il aime cuisiner le poisson qu'il pêche.

Forever parle d'un couple. Et donc d'ennui. June et Oscar sont a priori heureux, sauf que quelque chose ne va pas pour June. La lassitude, la vieillesse, la monotonie, l'habitude, l'interrogation : la cause est floue, mais l'effet bien réel. Elle cherche à redonner un peu de vie à leur petite vie, et propose des vacances au ski. Il hésite, puis accepte. Et ce sera le début d'une spirale étonnante, douce-amère, qui va bouleverser leurs existences.

 

photo, Fred Armisen, Maya Rudolph Au début : la joie

 

Voilà le point de départ somme toute bien banal de la série d'Alan Yang et Matt Hubbard, diffusée sur Amazon Prime. Yang est passé par Parks and Recreation, a co-créé Master of None avec Aziz Ansari, et Hubbbard est passé sur 30 Rock. Le duo maîtrise donc l'exercice, et avec les comiques Maya Rudolph et Fred Armisen, deux visages géniaux du Saturday Night Live souvent relegués au second plan, il y avait l'assurance d'un numéro efficace.

Sauf que Forever va bien plus loin, emprunte des chemins bien plus étonnants et étranges que prévu, et se pose sobrement comme l'une des plus belles surprises de cette rentrée. De ces petites pépites qui, sans crier gare, touchent et emportent. Et dont l'effet se fait discrètement sentir longtemps après le visionnage.

 

photo, Fred Armisen, Maya RudolphAprès : le vide 

 

MAYA LA BELLE

Incontournable dans le paysage du Saturday Night Live, où elle a été omniprésente entre 2000 et 2007, Maya Rudolph est surtout connue en France pour Mes meilleures amies, où elle était la fameuse mariée. Elle était aussi en haut de l'affiche de Away We Go de Sam Mendes, ou encore dans le petit film culte Idiocracy. Et sa filmo regorge de seconds rôles et apparitions, comme dans Copains pour toujoursAmour & amnésieThe Last ShowMaggie a un plan ou Inherent Vice (son mari est le réalisateur Paul Thomas Anderson).

Difficile de dire que Forever est sa grande révélation, tant ses talents (surtout comiques) ont été démontrés dans tous les sens possibles, avec toutes les perruques et tous les accents imaginables (pensée pour ses Beyonce et Whitney Houston, ou encore son Super Showcase avec Kristen Wiig).

Mais impossible de ne pas être sous le charme de l'actrice, absolument parfaite dans le rôle de June. Le clown surdoué laisse en grande partie place à une interprétation fine, sensible et pleine de tendresse, où l'actrice interprète merveilleusement bien une fausse banalité. Elle est clairement le joyau de la série, qu'elle porte sur ses épaules du début à la fin. Elle est celle avec qui on rigole, on pleure, on se questionne, et on plane. Elle est, en soit, une raison de regarder la série.

 

ATTENTION SPOILERS A SUIVRE

 

photo, Maya Rudolph

 

THE NOT SO GOOD PLACE

Et si Forever est si une belle surprise, c'est que la série a bien caché son jeu. En trois épisodes, elle renverse par deux fois son axe et rebat les cartes de son univers, en tuant ses deux protagonistes de manière ridicule, avant de les retrouver dans l'au-delà. Un parti pris audacieux, qui prend par suprise le spectateur habitué à décoder les séries depuis maintenant un moment.

L'idée de l'au-delà rappelle fortement The Good Place, la très amusante sitcom avec Kristen Bell (dans laquelle apparaît d'ailleurs Maya Rudolph) mais elle est utilisée d'une toute autre manière ici. Car lorsque le Forever du titre prend une valeur nouvelle avec la réunion du couple, c'est le vertige d'une vie entière, et sans fin, qui occupe alors l'esprit de June.

Et si l'au-delà n'était pas une renaissance, le début d'une nouvelle existence où tout est possible, mais une simple continuation, et un éternel recommencement ? Que chacun se retrouvait à traîner ses casseroles pour toujours, empêtré dans les mêmes problématiques ? Même décor, même personne, mais aucune date de péremption pour palier la lâcheté ?

Lorsque June retrouve Oscar de l'autre côté, lui est heureux, mais elle a l'amère sensation de revenir à la case départ. L'idée est aussi géniale que terrible, et donne une dimension passionnante à la série.

 

photo, Fred Armisen, Maya RudolphLe vertige de l'infinie normalité

 

Le cadre fantastique, qui offre quelques éléments amusants (hanter les vivants et les observer), n'est pas le principal. Forever l'utilise avec intelligence pour s'interroger sur la fidélité, l'engagement et la peur. Dans une existence normale, ce serait plus que simple et classique. Dans la vie après la mort, la chose prend une tout autre dimension, et remet en perspective les questionnements avec beaucoup d'esprit et d'humour.

Avec notamment Miguel Arteta (The Good Girl, probablement le meilleur rôle de Jennifer Aniston) parmi les réalisateurs, ces 8 épisodes sont en plus superbement mis en scène. Le montage est particulièrement beau, que ce soit dans les effets d'ellipses dès l'ouverture du pilote, ou lorsque la pression du quotidien est illustrée. Il suffira d'un lent travelling sur le visage de Maya Rudolph, lors d'un dîner, pour être assailli par une émotion discrète mais claire.

Et il suffira d'un simple mouvement de caméra à la fin du sixième épisode (une parenthèse audacieuse et très différente, portée par Hong Chau vue dans Downsizing et Jason Mitchell de N.W.A. - Straight Outta Compton), pour être bouleversé. La caméra est au service des silences et des visages, et c'est ce qui participe à faire de Forever une série si touchante et forte.

 

photo, Maya Rudolph, Catherine KeenerCatherine Keener, toujours excellente

 

THE LAST LOVE ON EARTH 

Forever rappelle un peu The Last Man on Earth, l'excellente série de et avec Will Forte, qui utilisait également un cadre fantastique pour raconter les errances de gens perdus. Comme elle, Forever a un angle d'attaque génial, des acteurs excellents, et une ligne irrésistible. Et comme elle, elle montre quelques signes de faiblesse, notamment avec cette mécanique de changement de décor et arrivée de nouveaux personnages. 

Le ralentissement dans la dernière partie est trop faible pour entâcher l'originalité et l'intelligence de la série, mais alors qu'Alan Yang affirme avoir avec Matt Hubbard plein d'idées pour une saison 2, il y a le risque de voir une belle petite surprise étirée, et perdre de son charme inattendu.

D'ici là, inutile d'aller au-delà de l'évidence : Forever est arrivée sans prévenir pour étonner, amuser, émouvoir. Et mériter d'être conseillée à toutes les âmes un peu curieuses et sensibles, qui auraient envie de se laisser porter le long d'un petit voyage bien plus grand que prévu.

La saison 1 de Forever est disponible en intégralité sur Amazon Prime Video depuis le 14 septembre 2018.

 

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commentaires

Geoffrey Crété - Rédaction
09/10/2018 à 13:17

@Scream King

D'accord sur l'impression vis-à-vis de Last Man on Earth, que je cite dans l'article.

Et merci à vous de nous lire. On sait que ce genre d'article intéresse peu, mais on tient à donner de la place à ces séries plus discrètes. On est d'autant plus heureux de lire votre message, qu'on nous reproche bien souvent de parler toujours des mêmes films et séries... simplement parce que peu de monde vient lire un article comme celui-ci ;)

Scream King
09/10/2018 à 13:14

J'ai bcp aimé cette série qui me fait rappeler Last Man On Earth par moment (le côté one man show de Will Forte en moins).
J'en profite pour vous remercier pour ce genre d'articles sur des séries qui passent un peu sous le radar (en tout cas, le mien). Sans vous, je crois que je serai passé à côté de Barry, The Good Place et de une ou deux autres.

Geoffrey Crété - Rédaction
29/09/2018 à 12:03

@lambdazero

Merci de venir animer un peu ce genre d'article, qui passe souvent inaperçu ;)

lambdazero
28/09/2018 à 10:57

Merci, EL !

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