Un Doigt dans le Culte : La Maison des Feuilles, le livre qui rend fou

Créé : 24 janvier 2017 - Simon Riaux
Simon Riaux | 24 janvier 2017
La Maison des feuilles
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Avec Un Doigt dans le Culte, la rédaction profite de son temps libre, de son salaire mirobolant et de sa mégalomanie galopante pour partager avec vous des œuvres importantes, cultes, adorées, en dehors de toute actualité. Films, séries, livres, bandes-dessinées, sculptures en crottes de nez, tout va y passer. Aujourd’hui c’est le tour de La Maison des Feuilles.

 

Nombreux sont les textes traitant de cinéma, tandis que pléthore d’œuvres de fiction évoquent cet univers fantasmagorique, mais bien peu auront poussé la passion cinéphile et l’hommage dans des proportions radicales, tout en demeurant profondément de pures créations littéraires. Apparu sur le web au crépuscule des années 90, publié outre-Atlantique en 2000, le texte qui deviendra célèbre sous le titre La Maison des Feuilles est édité en France en 2002, chez Denoël.

 

La Maison des feuilles

 

Mark Z. Danielewski, son auteur, est un inconnu, qui a multiplié les petits boulots et activités, passant aussi bien du cinéma expérimental qu’à des petits jobs lors d’un long trip en Europe, avant de rejoindre une école de cinéma. Il deviendra quelques mois plus tard l’un des finalistes du prix Bram Stoker et une figure instantanée de la contre-culture, comme de la littérature expérimentale, tant son premier roman fascine et stimule des lecteurs tentés de le partager sous le manteau, à la manière d’un précipité chimique instable et dangereux.

 

La Maison des Pages

Résumer La Maison des Feuilles tient autant du sacrilège que de la mission impossible. On se contentera de dire qu’il s’agit de plusieurs textes imbriqués. L’un est le récit du quotidien torturé de Johnny Errand, qui a mis la main sur l’étrange manuscrit rédigé par un vieil homme récemment décédé. Ce manuscrit est une étude filmique aux airs de thèse académique, consacrée au Navidson Record, un film fictif – pourtant commenté et critiqué avec une quantité de détails qui laissent à penser que la chose est bien réelle.

Problème : Zampano, auteur de l’analyse du Navidson Record était aveugle depuis la fin des années 40 et n’a pas pu VOIR le métrage qu’il analyse sous toutes les coutures. Au fur et à mesure de l’avancée du lecteur, la santé mentale de Zampano semble décliner, puis contaminer par capillarité celle de Johnny, dont l’existence vire à l’obsession. C’est que le Navidson Record n’est pas n’importe quel film.

 

La Maison des feuilles

 

Il s’agit d’une production amateur, réalisée avec les moyens du bord par un célèbre photographe, lequel réalise alors qu’il emménage avec sa famille dans leur nouvelle maison que cette dernière est plus grande à l’intérieur, qu’à l’extérieur… et qu’elle grandit. Une porte apparaît ainsi, dans le salon et la chambre des enfants. Porte qui donne sur un couloir, dont l’existence est physiquement impossible. Le Navidson Record est le journal d’exploration de Navidson, à mesure qu’il s’enfonce dans les secrets de la demeure, dans sa propre folie, et contamine progressivement l’intégralité du texte.

 

S.O.S Labyrinthe

Si l’énoncé ci-dessus peut paraître affreusement alambiqué, il n’en n’est pourtant rien. La Maison des Feuilles crée le vertige non pas en établissant un récit complexe, mais en multipliant les couches de narration, toutes plutôt limpides, prises séparément.

Ainsi, le lecteur qui prendra le temps d’annoter le texte (ce qu’il est clairement invité à faire), de se repérer physiquement dans le récit, découvrira une machine à rêver (et à se perdre, bien sûr) proprement hallucinante. Mark Z. Danielewski est un amoureux du cinéma, comme en témoignent les passages surréalistes où il retranscrit de fictionnelles interviews de figures du journalisme cinéma hexagonal, lesquelles confèrent au Navidson Record une réalité troublante.

 

La Maison des feuilles

 

Mais la cinéphilie de La Maison des Feuilles ne s’arrête pas à son fétichisme, ou sa capacité à singer les grands auteurs critiques Européens. Non, lire La Maison des Feuilles, c’est suivre un court accéléré de montage. En effet, au fur et à mesure que les narrateurs imbriqués du roman perdent la raison, le texte mute et voit sa structure devenir démente.

Dans des déconstructions physiques et stylistiques qui feraient passer Apollinaire pour un formaliste à la petite semaine, Mark Z. Danielewski prend un malin plaisir à bouleverser d’abord la répartition des mots sur la page, puis celle des paragraphes. Rapidement, il deviendra impossible de progresser passivement dans le roman. On se munira ainsi d’un miroir, d’un téléphone, et de notes, pour replacer tel passage à sa juste place, lire un paragraphe imprimé à l’envers, avant de tourner frénétiquement les pages où n’apparaissent qu’un unique mot.

De même, chaque lecture pourra offrir à l’explorateur fasciné une expérience radicalement différente. Se perdre dans les notes de bas de page, et c’est un nouveau dédale qui s’ouvre sous les pieds du lecteur. Se concentrer sur le Navidson Record, et c’est une immersion terrifiante dans le pouvoir de l’image et ses secrets tels qu’analysés par Antonioni dans Blow Up qui se dévoile. Poursuivre Zampano et Johnny Errand offrira une descente psychédélique au cœur de deux cerveaux malades et exaltés, tandis que tenter d’embrasser la totalité des possibilités offertes par le livre se muera en un piège fatal.

 

La Maison des feuilles

 

À la Folie

La Maison des Feuilles pousse ainsi le lecteur dans ses derniers retranchements, l’amenant à construire lui-même ce récit, cette enquête folle et bizarre. Souvent présenté comme un des romans les plus terrifiants jamais écrits, le chef d’oeuvre de Mark Z. Danielewski peut tout à fait s’appréhender comme l’ultime roman d’horreur.

Mais il s’avère aussi un formidable tremplin réflexif, poussant son lecteur à se questionner sur la valeur du réel au cours de fulgurances Dickienne, autant qu’une histoire d’amour. L’amour des hommes pour les énigmes, l’amour pour le mystère, l’amour pour un sublime dangereux, où l’on ne regrette jamais de se perdre, ou trop tard.

Enfin, La Maison des Feuilles possède ce pouvoir si rare de déchirer littéralement la matière de la réalité pour nous amener à questionner cette toile si finement tressée de perceptions, de déductions et de certitudes. Et le voyageur harassé de se demander ce qu’est donc l’étrange objet qu’il tient dans ses mains, sinon une forme de vie à part, un organisme de papier, de songes et de cauchemar, une demeure foisonnante, littéralement une maison des feuilles ?

 

La Maison des feuilles

 

La Maison des Feuilles est encore disponible en grand format (qui demeure l’édition recommandée pour une expérience vraiment troublante), mais également depuis 2013 dans une édition de poche d’excellente facture, compte tenu de la difficulté d’adapter l’ouvrage à un format réduit.

Il convient également de rendre hommage à la traduction de Claro, véritable prouesse.

 

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commentaires

Dirty Harry
25/01/2017 à 13:13

N'hésitez pas à faire des ponts entre la littérature et le cinéma (bientôt un article sur "la conspiration des ténèbres" de Theodore Roznak ?), cet "objet" littéraire a suscité ma curiosité par sa mise en forme (allant plus loin que Chuck Palahniuk dont j'ai aimé les oeuvres ultérieurs à Fight Club mais dont la forme sert beaucoup le fond, je pense à Journal Intime et Monstres Invisibles). Achat direct !

Satan LaTeube
25/01/2017 à 09:19

J'avais trouvé ça un peu vain à l'époque de sa sortie. Finalement le livre ne raconte pas grand chose et se fait plus remarquer pour sa mise en page étonnante, qui pourtant m'avait vite fatigué. C'est rigolo de tourner le livre dans tous les sens pour le lire mais on se rend vite compte que ça n'apporte pas grand chose. Je ne le déconseille pas bien sûr, il faut le tenter, mais pour ma part ça a fait pschit.

MystereK
25/01/2017 à 07:59

Pour ma part, je déconseille les éditions poches (j'en ai vu deux, une poche quasi illisible et une semi-poche), car avec cette mise en page ludique, il est déjà pas facile de lire le grand format,

Mark Z. Danielewski n'a pas ecrit et expérimenté uniquement sur ce livre, mais celui ci semble le plus abouti.

Tchitchikov
25/01/2017 à 06:52

Voilà un article intéressant ! Excellente idée, vivement la suite.

Birdy
24/01/2017 à 23:28

Un grand merci pour cette découverte que je vais tenter au plus vite. J'ai survolé pour garder la surprise mais le partage d'oeuvres paumées ( en tout cas j'en avais jamais entendu parler ) me plait énormément !

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