Tsai Ming Liang (La Saveur de la Pastèque)

Patrick Antona | 28 novembre 2005
Patrick Antona | 28 novembre 2005

Venu à Paris pour la promotion de son petit dernier, La Saveur de la pastèque, déjà auréolé d'une réputation sulfureuse et d'un Ours d'Argent gagné au dernier festival de Berlin, Tsai Ming Liang, hilare et extrême prolixe, nous a fait le plaisir de parler autant de son film que de la polémique qu'il a suscité. Il n'a pas oublié de rendre hommage à ses acteurs, de parler de la nostalgie du monde perdu du « musical » made in Taïwan et d'évoquer ses projets à venir, dont un alléchant concernant le genre du wu xia pian (film de sabre chinois)...

Comme dans The Hole, votre film traite de la difficulté de s'aimer entre deux êtres, voisins vivants dans un building assez glauque. Pour vous, est-ce que urbanisme moderne rime obligatoirement avec déshumanisation ?
En un sens, il y contribue fortement. Mais cette perte de repère va au-delà des relations amoureuses. Il y a peu, je suis retourné dans mon village natal à Taïwan. Je me souviens des appartements qui étaient ouverts, des enfants qui jouaient dans les cours d'immeuble, des gens qui se parlaient de porte à porte. Et quand j'y suis retourné, j'ai vu des bâtiments en ruine, avec toujours des gens qui y vivaient, mais plus méfiant les uns envers les autres gardant leurs portes fermées, la convivialité d'antan avait disparu. C'est comme si on avait voulu développer à tout prix les villes et les buildings (ils s'en construisent tous les jours à Taïwan et de plus en plus grands) au détriment des hommes, uniquement pour prouver que nous pouvons être « modernes » comme les occidentaux, mais on laisse tout une partie de la population sur le bas-côté … Le paradoxe c'est que les gouvernements axent leur politique dorénavant sur le développement économique mais une grande partie de la population se paupérise d'autant plus ! Tout ceci relève d'une grande hypocrisie.

 


Les scènes de comédie musicales sont-elles insérer dans le film pour accentuer le côté régressif et nostalgique des personnages ou pour matérialiser leur désir d'un monde plus optimiste ?
Ayant vécu le cinéma des années 60 et 70 à Taïwan où de nombreuses productions étaient des comédies musicales, je suis resté nostalgique de cette naïveté et de cette fraîcheur qu'il y avait dans la musique populaire de cette époque. Et c'est ce sentiment de naïveté que je veux transmettre dans La Saveur de la pastèque, mais aussi de vérité, car dans cette musique résidait une grande part de quête d'idéal, idée qui a quasiment disparue de la musique moderne. Avant de commencer à tourner ces scènes, j'étais un peu inquiet concernant le jeu de Lee Kang-Sheng. Or, dès que j'ai dit moteur et que le « play-back » a été lancé, il a pris la posture et la gestuelle des acteurs de l'époque, et ceci de manière instinctive, ce qui m'a grandement surpris. Mais cela démontre encore la grande force de ces chansons, qui ont fortement marqué et imprégné l'imaginaire de mes concitoyens et la culture de mon pays, et qui dépasse le côté kitsch qu'on peut leur trouver.

 

Vous laissiez beaucoup de liberté à vos comédiens au niveau improvisation ?
Effectivement, le scénario étant très succinct, nous discutions avec les acteurs de comment ils pouvaient entamer une scène et la faire évoluer. Je demande beaucoup de choses à mes acteurs, notre relation de travail étant fondée sur une grande connaissance et habitude que nous avons les uns des autres (NDLR : Tsai Min Liang travaille avec le même trio d'acteurs depuis 1997 !), je sais vers quoi je peux les amener. La scène du repas où les deux comédiens (Lee Kang-sheng et Chen Shiang-chi) finissent sous la table et fument avec leurs orteils vient de ce sens de l'improvisation, et ils m'ont totalement surpris par la manière dont ils ont transformé une scène anodine en quelque chose d'autre. L'atmosphère qui règne sur le plateau est un des facteurs importants qui peut influer sur la « création » d'une scène. Pour la scène du pont, je trouvais « immonde » que le couple le traverse ainsi main dans la main, comme dans n'importe quel film à l‘eau de rose américain, j'ai demandé quelque chose de déviant, et je l'ai obtenu. (rires)

 


Vous êtes-vous réconciliés avec Lu Yi-Ching (NDLR : la presse asiatique ayant glosé sur le fait que le réalisateur l'aurait exploité de manière honteuse) ?
(Rires) Nous sommes partenaires avec Lu Yi-Ching depuis tellement d'années qu'il est rigoureusement impossible que nous nous fâchions ! En fait, la réaction de la presse asiatique a tellement été violente lors de la présentation du film, et par le fait qu'elle se soit emparée du côté scabreux des scènes de sexe, sans essayer de voir au-delà, qu'il était devenu impossible aux deux actrices de soutenir le film. De même, les réactions dans leurs propres entourages familiaux et professionnels étant extrêmement critiques (Chen Shiang-chyi étant de plus professeur, Lu Yi-Ching tenant un café à Taï-Pei) et ne voulant pas les handicaper dans leur carrière en cours, ni susciter de commérages supplémentaires, nous avons décidé de ne pas les inclure dans la promotion du film. C'était une pression énorme qui a été exercée sur elles, mais qui n'a pas suscité de dégâts outre mesure. D'ailleurs, j'ai retravaillé depuis avec Lu Yi-Ching sur un téléfilm l'été dernier, et nous avons encore un projet cinématographique en commun

 

En Occident, nous sommes assez surpris et séduits par la manière frontale dont les réalisateurs asiatiques traitent les scènes de sexe. Mais d'un autre côté, on voit qu'il reste un tabou sur le corps de la femme, c'est pour cela que c'est une actrice venant du porno japonais qui se colle toutes les scènes de nus ?
Oui, c'est encore très difficile pour une actrice taïwanaise de se dénuder. Mais concernant l'actrice du film amateur, je voulais dès le début une starlette du porno. Or le cinéma porno local est encore très « underground », et trouver des acteurs ou actrices qui soient à l'aise, capable de jouer la comédie et d'assumer les scènes de sexe, était quasiment impossible. Avec la production, nous nous sommes alors orienter vers le Japon, où l'industrie du sexe est beaucoup plus florissante et plus professionnelle. Et les actrices japonaises y sont beaucoup plus talentueuses, nous avons caster un grand nombre pour finir par choisir Yozakura Sumomo. Dès que je l'ai vu, j'ai su qu'elle était notre « starlette ».

 


Le fait qu'elle soit japonaise, est ce aussi une manière de faire passer encore ce sentiment d'incommunicabilité qui imprègne le film, par exemple dans la scène où elle « égare » le bouchon et demande l'aide des assistants ?
Mais les taïwanais comprennent très vite dans cette scène où le bouchon a bien pu se glisser (rire général). Ce qui est intéressant c'est de voir l'utilisation qui y est fait des baguettes, montrant qu'il y a bien des choses en commun entre les japonais et les chinois ! (rires) Plus sérieusement, le fait que Yozakura Sumomo assumait sa nudité et son impudeur sans aucun problème a été un grand atout dans le film. Son absence de complexe et sa grande générosité ont grandement désinhibé les différents protagonistes sur le tournage et permis que ces scènes difficiles se passent de la manière la plus naturelle qui soit. Avant de la mettre en scène, je lui ai demandé ce qu'elle n'aimerait pas qu'on lui fasse : la seule chose qu'elle a exigée, c'est qu'on évite de lui toucher le cou ! J'ai dit à Lee Kang-shen : « ok, tu peux y aller fort avec elle mais pas touche à son cou ! » mais il était inquiet, forcément que dans le feu de l'action il risquait de la toucher sur cette partie « interdite ». Il est alors discuté avec elle, et il a réussi à lui faire passer l'idée qu'en fait, tous les deux représentaient le même personnage mais dissocié, lui l'âme, et elle le corps. Cela m'a ému, car il a réussi à comprendre et à faire partager l'idée que dans les non-dits du film résidait en fait cette séparation qu'il y a entre l'esprit et le corps. Après cette mise au point, toutes les scènes de sexe se sont déroulées sans accroc entre eux deux. Et même pour celles où Yozakura n'est plus qu'un simple objet, utilisée comme une poupée, elle fait preuve de beaucoup de présence.

 

 


Seriez-vous tenté de faire un film en costumes, mélange érotisme et action comme au bon vieux temps de la Shaw Brothers ? Étiez-vous fan des « sirènes taïwanaises » (Tien Ni, Betty Pei Ti et Lily Ho) qui avaient fait carrière à Hong Kong ?
Mais tous les réalisateurs d'origine chinoise rêvent de faire un Wu xia pian. C'est quelque chose qui est tellement ancré dans notre culture, du roman au cinéma en passant par la poésie, lié à notre environnement, qu'évidemment il m'arrive de penser à aborder le genre. Étant enfant, j'étais ébloui par les films de King Hu, ou des films de la Shaw Brothers comme Intimate confessions of chinese courtesan avec Betty Pei Ti. Mais rétrospectivement, je me demande s'il est bien nécessaire pour moi de faire un film de Wu xia pian. Non pas que je n'aime plus le genre, mais avec cette volonté qui m'anime de toujours chercher le réalisme à tout prix, je passerai plus de temps à montrer les protagonistes en train de manger, de se laver, d'aller aux toilettes, de faire l'amour plutôt que de me focaliser sur les scènes d'action (rires). Mais dernièrement, le grand réalisateur taïwanais Pao Hsueh Lieh, spécialiste des arts martiaux et du Wu xia pian (NDLR : et grand collaborateur de Chang Cheh pour la Shaw Brothers) m'a contacté, car il voudrait refaire un film et ce à près de 70 ans ! Et là il est plus intéressant pour moi de collaborer avec quelqu'un qui a encore une vision plus « classique » d'un genre que je respecte énormément. On pourrait ainsi éviter de tomber dans le trop-plein d'effets spéciaux et de spectaculaire, défauts des dernières productions depuis le revival de Tigre & dragon, et retrouver l'ambiance, le charme et le naturel qui sont inhérents au genre Wu xia pian. Ce sera mon prochain challenge !

 

 

 

Propos recueillis par Patrick Antona.
Photo et traduction de Vincent Wang.

Pour les amateurs, nous indiquerons la présence de Tsai Ming-liang au 27° Festival des 3 Continents, qui se tiendra du 22 au 29 novembre 2005 à la Maison de la culture de Loire-Atlantique à Nantes.

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