Un havre de paix : rencontre avec le réalisateur Yona Rozenkier

Christophe Foltzer | 13 juin 2019
Christophe Foltzer | 13 juin 2019

Il est des films qui vous embarquent à votre insu, vous touchent, vous bouleversent pour finalement vous hanter longtemps après leur visionnage. Un Havre de paix de Yona Rozenkier, sur les écrans depuis le 12 juin, en fait partie.

Comme vous pouvez le constater en lisant notre critique, nous avons beaucoup aimé Un Havre de paix, premier film du réalisateur israélien Yona Rozenkier. Aussi, lorsque nous avons appris qu'il était de passage à Paris avec son frère Micha (qui interprète Avishai dans le film), nous n'avons pas hésité une seule seconde : il fallait qu'on les rencontre pour comprendre comment une oeuvre aussi forte avait pu voir le jour.

Nous vous conseillons de lire l'interview après avoir vu le film parce qu'elle contient quelques SPOILERS incontournables, malheureusement, pour vraiment comprendre les intentions du réalisateur.

 

photo Un havre de paixDe gauche à droite : Micha, Yoel et Yona Rozenkier

 

EcranLarge : Comment a été créé ce film ? Parce qu'il est quand même étonnant puisque vous et vos frères y tenez les rôles principaux dans une histoire très personnelle. Vous étiez-vous imposé des limites à ne pas franchir ?

Yona Rozenkier : Dès le début, il y a quelques niveaux de lecture qui expliquaient pourquoi on voulait le faire ensemble. La première chose, c’est que je savais que mes frères étaient très bons comédiens. On a perdu notre père il y a 7 ans et je voulais en faire un film avec mes frères. Notre père a été très important pour nous, on l’a beaucoup aimé, il nous manque beaucoup, c’était un film qu’on voulait donc faire ensemble.

Après, je suis atteint de syndromes post-traumatiques à cause de mon service militaire et je voulais faire un film sur ça. Quand j’ai commencé à écrire, ce qui m’a fait le plus flipper, c’est l’idée qu’il y aura des guerres où mes frères vont être appelés. Nous sommes très proches tous les quatre, mais ça donne aussi une responsabilité. C’est difficile d’être un grand frère, et chez nous, on l’admire toujours. Et moi, tout d’un coup, je ne peux plus aller en guerre, mais eux, ils vont y aller. Et c’est à moi de les protéger. Et c’est eux qui vont y aller pour me protéger. Donc c’était un choc pour moi.

 

photo Un havre de paixUne réunion de famille sous le signe du deuil

 

À la base je savais que je voulais faire un film sur un grand frère qui entraine son petit-frère. Quand j’avais 24 ans, j’ai été appelé pour une des guerres et mon grand-frère, qui a trois ans de plus, avait peur moi. Même si on ne se le montre pas tout le temps, on s’aime beaucoup. Il m’a demandé comment conquérir un bâtiment, je lui ai montré et il était complètement affolé. Il a pris un balai et a commencé à me montrer dans la maison où mon père était en train de regarder la télé. Il y avait deux mecs de 25 ans avec des balais, faisant semblant de conquérir comme des enfants et c’était une image complètement absurde.

Je savais aussi que Micha pouvait être un grand acteur. Yoel, lui, il a joué dans mon premier court, donc je savais aussi que c’était un énorme acteur. Tout s’est mêlé pour créer cette recette. Il y avait aussi la pression qu’on t’appelle dans une guerre à chaque fois et que tu y vas sans réfléchir. Même si c’est un gouvernement avec lequel on n’est pas d’accord. Et tu peux mourir dans une guerre. Et tu vas mourir pour une guerre dans laquelle tu ne crois pas. Donc ça me faisait peur pour mes frères. Ce n’est pas un problème de mourir si c’est une guerre indispensable. Mais si elle n’est pas indispensable, si cette guerre commence à devenir quelque chose que le gouvernement utilise, alors, ça fait peur.

 

photo Un havre de paixPlus qu'un film, un acte familial

 

EL : Et comment ça se passait concrètement sur le tournage, entre vous ?

YR : C’était un plateau très démocratique. Quand je jouais, Yoel regardait l’écran et il avait la liberté de me diriger. Mon meilleur ami était assis aussi derrière le moniteur et il est très doué, mon directeur de la photographie, mon premier assistant aussi, tout le monde avait son mot à dire. Vu qu’on a tourné en numérique, on peut sans problème laisser tourner la caméra, parler à son acteur, jusqu’à ce qu’il arrive à être précis dans la sensation. Micha, par exemple, est très connecté à ses sentiments. Il n’a pas de filtres.

Dans la scène où il doit pleurer, c’était un truc que j’ai jamais vu de ma vie. Il a pleuré pendant 20 prises. Même quand on le filmait de dos… Quand il est dans la scène, il est dans la scène. Il y a deux types d’acteurs. Pour le théâtre, c’est vraiment un métier, mais, devant une caméra, c’est quelque chose d’autre, un X-Factor, qui permet d’être connecté à ses sensations et d’oublier la caméra et l’équipe.

 

EL : Et quelles conséquences a eu le film sur votre fratrie ?

Micha Rozenkier : Ça nous a rendus encore plus proches.

YR : Déjà on est 4. Notre frère ainé fait un tout petit rôle dans le film. On était très proches dès le début, mais ça nous a encore rapprochés. On a fait ce film pour garder ce noyau de famille qui nous restait avec notre mère. La perte de notre père était très difficile.

 

photo Un havre de paixLes bombes tombent, mais il faut tenter de vivre

 

EL : Pourtant, dans le film, la figure du père est très ambivalente, ambigüe...

YR : Ça, c’était complètement inventé. Ce n’est pas notre père du tout. Le militarisme qu’il enseigne à ses enfants, c’est inventé, je pense que c’est plus quelque chose qu’il y a dans notre pays, mais le fait qu’il soit athée et qu’il donne son corps à la science, ça, c’est vraiment notre père. Il ne l’a pas fait, mais je pense qu’il n’aurait eu aucun problème avec ça. Il ne l’a pas fait pour que ce soit plus facile pour nous, je pense.

Il est né dans un mausolée chrétien pendant la Seconde Guerre mondiale, c’était quelqu’un de très ancré à gauche, très humaniste. Il a été sévère avec nous parce qu’il venait d’une famille très pauvre en France et pour lui, faire des études c’était sortir de la pauvreté. Si on avait juste raconté notre histoire, 4 frères qui s’aiment beaucoup et qui perdent un père qu’ils aiment beaucoup, ce n'était pas très intéressant.

Pourtant, c'était la première version, mais mon script doctor, mon professeur, m’a dit que ça manquait de drame. Il fallait que je m’éloigne de mon histoire, que je trouve des noyaux de vérité, et que j’enlève tout ce qu’il y a autour pour créer un drame. C’était très difficile à écrire parce que je voulais faire un film dont quelqu’un atteint de PTSD n’aurait pas honte. D’habitude on nous montre comme des faibles que nos mères doivent nous aider à nous doucher et ce n’est pas comme ça en réalité.

 

photo Un havre de paixUn apprentissage à la dure

 

Je voulais que ces gens soient fiers. Dans les films, le protagoniste homme est toujours montré comme quelqu’un d’incassable, comme dans les westerns. Et ça m’énervait. C’est pour ça qu’on commence avec Micha dans le film, qui a peur, qui ne veut pas y aller. Petit à petit, il dépasse ses peurs pour devenir un homme et pour moi, ce n’est pas intéressant. C’est pour ça qu’on change de personnage. C’e n'est pas lui le héros, parce que pour moi, être un héros, ce n’est pas avoir peur et aller à la guerre, c’est oser aller contre sa famille, tout ce qui a été appris, même contre ta société. C’est pour ça que la structure du scénario est un peu bizarre. On commence avec un, on passe sur l'autre et on termine avec le grand.

 

EL : Et pourtant, aucun des trois frères ne semble être le vrai héros de l'histoire. On a l'impression que c'est la peur qui est l'héroïne...

YR : Exactement.

 

EL : Et on retrouve ça aussi dans la notion de l'enfermement. Dans le kibboutz, déjà, par rapport à son "ennemi" même si on ne sait jamais de qui on parle au fond. Est-ce qu’on a besoin d’avoir un ennemi pour pouvoir rester entre nous ?

YR : C’est très intéressant parce qu’on n’y pense pas vraiment sur le coup et que le regard de quelqu'un extérieur nous permet de découvrir de nouvelles choses... Concernant la peur, le fait est que l’on commence avec Itaï (Yona Rozenkier), qui se place en antagoniste, et, petit à petit, on découvre qu’il est aussi blessé que les autres, mais qu’il ne peut pas le montrer. Il n’a pas la chance des autres frères, c’est le premier fils, avec lui le père était super dur. Petit à petit, très doucement, on explique pourquoi il est comme ça. Si on arrive à avoir de l’empathie pour l’antagoniste, alors on arrive à montrer une image plus complexe, plus réelle des choses.

 

photo Un havre de paixLe PTSD, une maladie toujours pas reconnue à sa juste valeur

 

EL : Le film n'est pas tendre avec le côté religieux, le rapport au sacré de la société. Au final, personne ne semble croire en quelque chose, sauf le père, athée qui demande à ses enfants un acte quasi religieux.

YR : J’aime beaucoup l’ambiguïté. Il faut avoir une certaine croyance. On dit qu’il n’y a pas d’athées dans les tranchées. Je sais que ce n’est pas vrai. Notre père devait se faire opérer. Il a eu 4 pontages puis plusieurs infections. On devait encore l’opérer. C’était la troisième fois qu’on l’ouvrait dans la même semaine, il était très faible. Les docteurs nous ont dit qu’il avait 50% de chances de se réveiller.

Je l’accompagne dans l’ascenseur et je lui demande s’il va prier. Je savais qu’il était athée. Et il me répond que Dieu n’existe pas. Je lui demande pourquoi il me dit ça MAINTENANT, pourquoi il doit être aussi flagrant dans ce moment. Et là il me répond que Dieu n’existe pas et que, prier Dieu, c’est comme prier une tomate. Et il est entré au bloc.

Dans les tranchées, j’ai vu des athées. C’était important de dire ça. Dans le discours israélien, la religion devient de plus en plus importante, tout comme chez les artistes et les comédiens. Mais le pays ne leur appartient pas. À la base, ce sont des athées qui l’ont créé. Il fallait donc montrer cette base athée. Ce que demande le père, c’est surtout pour pousser Yoav à revenir dans la famille et le masculiniser. Mais on comprend après que son père lui avait dit qu’il le considérait comme un peureux. Ça m’a fait rire d’écrire que le père dise qu’il n’allait pas les regarder d’en haut alors que tous les personnages se comportent comme s’il les regarde.

 

photo Un havre de paixDevenir un homme, mais à quel prix ?

 

EL : Le film nous questionne aussi sur la liberté. À quel moment les frères et les habitants du kibboutz sont vraiment libres ? Quel est leur vrai espace de liberté ?

YR : À la base, la société du kibboutz est très enfermée, mais aussi très libre. Ses règles sont imposées, mais le kibboutz, pour moi, c’est l’endroit où j’ai été le plus libre de ma vie. Tu n’as pas les lois de la bourgeoisie, du « bon comportement ». Ça, non plus, ce n’est pas la liberté, ce sont encore d’autres règles, mais là-bas, c’est plus libre. Quand j’y suis, je peux me balader en slip pour aller voir un copain, personne ne va rien me dire. On peut vraiment y être libre avec son corps, avec tout, et maintenant, le kibboutz est encore plus ouvert qu’avant. En ville, on est beaucoup moins libre au final.

 

EL : On pourrait donc penser que c'est par ce repli sur soi qu'on peut-être libre. Dans un espace réduit et cadré où on peut faire ce que l'on veut...

YR : Oui. Et en plus, on ne voit pas de barrières. Tout est ouvert. C’est très libre. À la fin, le personnage le plus libre, c’est celui de Yoav (Yoel Rozenkier), parce que c’est lui qui revient, qui brise les règles, même s’il est traumatisé. Le fait d’avoir été traumatisé l’a libéré.  

 

EL : Et c’est lui qui dit les choses…

YR : Par sa peine, par son cœur brisé et par les choses qu’il a vues, je pense que ça lui a donné beaucoup de courage pour faire des choses qu’il n’aurait pas pu faire si son âme était encore intacte.

 

photo Un havre de paixUn sentiment de liberté qui n'en possède que le nom

 

EL : Pour terminer, il vous a fait quoi Clint Eastwood ?

YR : J’aime beaucoup Clint Eastwood, mais, vous savez, à l’armée, on m’avait montré, avant d’aller en opérations, 300. Je pense qu’ils l’ont montré à Micha aussi [il lui demande, il confirme]. Et Braveheart aussi. Et c’était drôle. À la base, le cinéma tentait d’imiter la réalité des combats, maintenant, c’est l’inverse. Les militaires imitent les films. Ça crée des espèces de soldats qui se pensent invincibles. Le cinéma américain a beau dire qu’il fait des films antimilitaristes, le fait est qu'en montrant toujours ces héros, ça perpétue un certain cycle.

Quand Yoav dit, à l’image de Clint Eastwood, que c’est à cause de lui, c’est parce qu’enfant, il a vu cette espèce de masculinité invulnérable. Il voulait devenir comme ça et c’est quelque chose hors de portée.

 

photo Un havre de paixDes liens familiaux complexes et conditionnés

 

EL : Après, 300, Braveheart, c’est quand même des films où tout le monde meurt à la fin...

YR : C’est vrai et c’est ça qu’on montre aux jeunes soldats. Ce n’est pas l’armée qui décide des films qu’on nous montre, c’est un officier qui a aimé tel film qui va le montrer. Ce n’est pas une doctrine. C’est l’officier qui nous les montre pour nous rendre plus forts. Et 8 ans après, pour mon petit-frère, c’était la même chose. C’était intéressant de dire que tous ces films avec ces héros intouchables, ça met une grosse pression et à la fin, ça continue le cycle de se prouver en tant qu’homme.

 

EL : Le film est déjà sorti en Israël ?

YR : Il sortira début juillet, mais la première a eu lieu à Jérusalem, dans un festival où on a eu 4 prix. Après, je ne sais pas comment le film va être reçu par le public, Yoel n’a pas peur, mais, moi, j’ai un peu le trac parce que je sais qu’on tape fort.

 

Un havre de paix est en salles depuis le 12 juin. Merci à Yona et Micha Rozenkier pour leur disponibilité et à Claire Viroulaud de CinéSud Promotion de nous avoir permis de les rencontrer.

 

photo Un havre de paix

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