Ange ou démon, Audrey Tautou a fait son choix dans À la folie… pas du tout, l’anti-Amélie Poulain ultime et premier film de Laetitia Colombani.
L’air espiègle, une candeur palpable et de grand yeux noirs, voilà comment on pourrait tenter de décrire Audrey Tautou, sans trop d’effort certes, mais avec un minimum de clairvoyance. Après avoir incarné le visage radieux du Paris fantasmé par Jean-Pierre Jeunet, la comédienne fait volte-face et décide de prêter ses traits à Angélique, l’héroïne trouble de la vraie-fausse comédie romantique À la folie… pas du tout, premier film de Laetitia Colombani.
Un choix de carrière tout sauf attendu, qui rappelle certains contre-emplois fameux du cinéma, dont celui de Charlize Theron dans Monster, toutes proportions gardées. Pour autant, À la folie… pas du tout n’a pas marqué grand monde, à peine quelques irréductibles de l’actrice et encore. Bien sûr, on le déplore, surtout quand un film destiné à vous réchauffer le cœur en vient plutôt à vous glacer le sang.

LE KITSCH NE TUE PAS
Oui, c’est un fait, le cinéma romantique raffole de ces femmes-enfants transies d’amour, dont le passe-temps préféré est de rêver au prince charmant. Et comme souvent, on se lamente de voir prospérer cette conception datée et très premier degré de l’héroïne fleur bleue, sauf lorsqu’une Bridget Jones apparaît et chante à tue-tête All by Myself (là, c’est validé). Mais on préfère de toute façon les chemins de traverse et les dérapages contrôlés, et en la matière, c’est bien ce que nous offre À la folie… pas du tout avec son personnage principal joyeusement névrosé.
Angélique est donc jeune et insouciante, étudiant aux Beaux-Arts et surtout follement éprise de Loïc (Samuel Le Bilan), un cardiologue marié et plus âgé, avec lequel elle semble vivre une liaison secrète. Seulement, voilà, Angélique prend un peu trop ses désirs pour des réalités, et alors que son entourage la met en garde, notamment son fidèle acolyte et soupirant David (Clément Sibony), elle s’entête dans son obsession. Et là, c’est le drame.

Dans sa première moitié, le film ose embrasser l’euphorie béate d’Angélique en la plongeant dans des décors dignes d’une télénovela. Entre les boutiques aux devantures très colorées, la villa d’été en plein quartier pavillonnaire, ou les soirées BCBG avec robes de gala et petits fours, on est servis. Ce microcosme, assez atypique dans le cinéma français – et pour cause, le film a été tourné à Bordeaux, ville natale de la réalisatrice –apporte une fraîcheur et un charme pittoresque qui renvoient à l’humeur fantaisiste de l’héroïne.
Ce style criard, que n’aurait pas renié Almodóvar, fait évidemment partie du piège tendu aux spectateurs, et sert avant tout à masquer le mal-être profond du personnage qui se complaît dans sa petite bulle enchantée. Une allégorie utilisée à dessein tant le film la décline à plusieurs reprises. On pense notamment à cette plante qui doit rester sous cloche pour survivre. Alors quand on découvre le pot-aux-roses à mi-parcours, tout devient plus monotone et anxiogène à l’écran, sans que la transition soit tape-à-l’œil, d’où l’effet de surprise.

FABULEUSE AFFABULATRICE
« J’ai pensé que le public ne devinerait pas qu’elle [Audrey Tautou] allait jouer la personne dérangée dans mon film. Comme il s’agit de manipulation (…), j’avais besoin d’une actrice qui pouvait sembler très aimable, et se montrer aussi en réalité forte et violente« , racontait la réalisatrice dans une interview pour le site SPLICEDwire. Pari relevé et haut la main, tant l’on donnerait à la comédienne le bon Dieu sans confession. C’est une autre affaire pour Isabelle Huppert par exemple, surtout quand on a vu La Pianiste, Elle et Greta (le triple programme parfait si vous manquez d’inspiration).
Toujours est-il que le récit lyrique d’Angélique au sujet de sa liaison avec Loïc comporte quelques points d’interrogation. Une impression renforcée par le grand nombre d’ellipses qui ponctuent l’intrigue au départ, laissant hors-champ certaines situations manifestement déterminantes. Tout comme dans Memento ou Gone Girl, il y a ce que l’on veut nous faire croire et ce que l’on nous cache, faisant du personnage principal un narrateur non fiable par excellence.

C’est à ce titre que Colombani fait endosser symboliquement à son héroïne son rôle de réalisatrice, en charge du découpage du film et de ses pirouettes successives. Que la cinéaste ait voulu un temps interpréter le personnage d’Angélique, au-delà de sa ressemblance physique avec Tautou, est tout sauf anodin, surtout quand on décèle chez cet alter-ego fictif toutes les caractéristiques de l’auteur-démiurge, reconfigurant à sa guise les évènements (l’idée jouissive du rembobinage façon Funny Games).
Voir une comédie romantique, du moins vendue comme telle sur le papier, se jouer de ses propres codes en mentant délibérément au spectateur est donc un pur plaisir. D’autant plus venant d’un genre qui nous a très souvent brossés dans le sens du poil, empilant les poncifs avec une paresse d’un autre monde. Ici, le malaise naît précisément de ces moments de dévissage qui, non contents de bousculer une formule, retranscrivent le cas clinique d’Angélique.

POUR L’AMOUR DU TWIST
Et en parlant de dévissage, À la folie… pas du tout frappe très fort en choisissant de changer de point de vue en cours de route, revisitant chaque scène antérieure à travers le regard de Loïc. Dès lors, la réalisatrice consent à recomposer le puzzle, fidèle à l’héritage de Rashōmon, référence indéboulonnable en la matière. Une nouvelle perspective qui altère aussi irrémédiablement la tonalité du film. Là où Angélique vit sur son petit nuage, Loïc panique au moindre cadeau, souvent à son effigie, que lui adresse la jeune femme, et il y a de quoi.
On plonge ainsi dans une veine paranoïaque qui rappelle certains psycho-thrillers sexy avec Michael Douglas, abonné à ce genre de productions à une époque, Liaison Fatale en tête. Il y était alors toujours question ou presque d’un héros masculin mis en échec et menacé jusque dans son foyer par une ex-maîtresse revancharde. Des archétypes que l’on retrouve ici, mais connotés différemment une fois associés au registre et aux codes de la comédie romantique.

Si d’ordinaire on prend fait et cause pour l’adorable jeune première et que l’on crache sur l’amant vaniteux, notre rapport d’identification et d’empathie permute dans le cas présent. Il est intéressant à ce titre de compter le nombre de plans où la caméra penche sur le côté et fait vaciller les personnages, annonçant l’équilibre précaire, aussi bien psychique que physique, dans lequel ils se trouvent (on pense notamment à cette chute de Loïc dans les escaliers, filmée en point de vue subjectif).
Grâce à sa structure narrative non-linéaire, À la folie… pas du tout matérialise surtout l’écart qui sépare Angélique et son bien-aimé, chacun paraissant évoluer dans deux dimensions parallèles, et jouer dans deux films relativement éloignés. Une scène cruciale suffit à illustrer ce constat : la jeune femme court le long des grilles d’une propriété, avec son cardiologue préféré en ligne de mire, puis s’effondre faute d’avoir pu se frayer un chemin jusqu’à lui. Voilà ce que c’est de fredonner Un jour, mon prince viendra, et d’y croire un peu trop fort.

En tant que jeu de manipulation à la française, À la folie… pas du tout tient bien la dragée haute à ses plus vaillants concurrents de l’époque, citons bien sûr Harry, un ami qui vous veut de bien. Mais le hasard du calendrier l’impose avant tout comme l’anti-Amélie Poulain ultime, le contre-emploi d’Audrey Tautou étant l’un des plus jubilatoires vus à date (on exagère à peine). Les (re)découvrir l’un à la suite de l’autre est une expérience que l’on vous recommande donc chaudement, et qui devrait en toute logique suffire à votre bonheur.
Je l’ai vu au cinéma à l’époque, et pas revu depuis, mais sans que le film ne soit inoubliable dans ma mémoire, j’ai souvenir que le twist en milieu de film était plutôt intéressant.
Le commentaire audio de Laetitia Colombani disponible sur le DVD est très instructif sur la manière dont elle a chaque scène au millimètre près… Y compris cette jeune femme qui bouscule Angélique dans l’aéroport avec sa valise à roulette… 😉