Saw 3D - chapitre final : quand la censure se mêle de cinéma

Jacques-Henry Poucave | 2 juin 2015
Jacques-Henry Poucave | 2 juin 2015

C’est bien connu, la France est la patrie de l’art et de la liberté d’expression. Sauf que, comme viennent de le rappeler tranquillement les joyeux intégristes de l’association Promouvoir, la censure est une tradition au moins aussi ancienne. À l’occasion de l’interdiction (tardive) de Saw 3D : Chapitre final, revenons sur quelques cas de censure ou d’interdiction bien de chez nous.

Tout d’abord, un petit rappel. Comme nous allons le voir, la censure d’une œuvre peut prendre diverses formes. Elle peut être l’objet d’une politique coercitive, menée par l’état ou ses institutions, visant à empêcher le public d’accéder à une œuvre. Elle peut également résulter de l’action de groupes, lobbys ou communautés, attentant à l’ordre public afin de rendre une œuvre trop « dangereuse » pour être diffusé.

Enfin, l’auto-censure existe également, d’une manière plus pernicieuse, et nous le verrons, parfois plus efficace.

 

Afrique 50 – 1950

Premier film anti-colonialiste français, il est réalisé par René Vautier, alors âgé de 21 ans. L’œuvre dénonce les exactions françaises sur le territoire africain, vaudra à son auteur d’être emprisonné plusieurs mois, sous le coup de 13 chefs d’inculpation.

René Vautier est le réalisateur français qui détient le record du nombre d’interdictions…

 

Et Dieu créa la femme – 1956

Lorsque Roger Vadim fait découvrir Bardot au monde, il expose sa sensualité et son désir en rompant avec les canons de l’époque. Brigitte Bardot se fait l’égale de l'homme et dévoile ainsi une sexualité dévorante. C’en est trop pour la censure française, qui coupera un quart du film pour préserver la morale des innocents spectateurs.

 

 

Les Sentiers de la Gloire – 1957

Voilà un cas remarquable. Alors que les autorités françaises font pression sur plusieurs autres pays européens (notamment la Belgique) pour empêcher la diffusion du chef d’œuvre de Stanley Kubrick, les distributeurs hexagonaux ne tentent pas le diable et n’essaient même pas de le diffuser sur le territoire.

C’est qu’il ne fait pas bon traiter des fusillés de la Grande Guerre ou dee abus des officiers en temps de guerre. Pire traiter du conflit franco-allemand à travers un angle pacifiste fait quasiment office de crime de lèse-majesté. Il faudra attendre 1975 pour voir le film en salles et 1991 pour que la télévision ose le diffuser.

 

 

La Bataille d’Alger – 1966

Décidément il ne fait pas bon critiquer La grande Muette, surtout après un conflit aussi sanglant, polémique et traumatisant que la guerre de décolonisation qui opposa la France et l’Algérie.

D’abord interdit, avant que quelques salles parisiennes n’obtiennent l’autorisation de le diffuser en 1970, le film essuiera plusieurs manifestations violentes de l’extrême droite, interrompant son exploitation. Il demeurera finalement interdit en France jusqu’en 2004, considéré par les autorités comme une œuvre de propagande.

 

 

La Religieuse – 1966

Jacques Rivette découvrira avec ce film que l’Église est encore chatouilleuse dans l’Hexagone. Provoqué par cette adaptation de Diderot, où le spectateur suit le parcours cauchemardesque d’une jeune femme destinée au couvent, l’Office Catholique du cinéma voit rouge et obtient l’interdiction du métrage avec la complicité du pouvoir gauliste.

Le film sera finalement autorisé, assorti d'une "simple" interdiction aux moins de 18 ans.

 

Dernier Tango à Paris – 1972

L’histoire d’amour désespérée, sexuelle et lancinante entre Marlon Brando et Maria Schneider déclenche la furie des institutions et de la critique, qui y voit un déchaînement de pornographie amoral  et scandaleux. Interdit dans de nombreux pays européens, notamment en Italie, le film de Bertolucci est interdit aux moins de 18 ans.

Le film rentrera néanmoins dans l'histoire, accompagnateur désenchanté d'une révolution sexuelle qui bat alors son plein, que vient souligner l'effroi provoqué par une scène de sodomie beurrée que Maria Schneider assimilera à un viol. À la clef, plus de cinq millions d'entrées pour une œuvre que même son comédien principal refusera de visionner après sa sortie, visiblement échaudé par la réception très violente du film.

 

Massacre à la tronçonneuse – 1974

Interdit en France au prétexte qu’il permettrait au public d’apprendre comment kidnapper et ligoter une femme (si si), le chef d’œuvre de Tobe Hooper ne parviendra dans les salles obscures qu’en 1982.

Une interdiction qui forgera sa légende, concourant à en faire une œuvre sulfureuse et paroxystique, comme en témoignent les légendaires projection du métrage à Cannes ainsi que lors du fameux Festival du Rex.

 

 

La Dernière Tentation du Christ – 1988

Et si Jésus n’avait pas si bien que ça résisté à la tentation ? Voilà une question passionnante que soulève Martin Scorsese, qui provoque la rage des intégristes catholiques. Si les autorités n’ont pas jugé bon d’interdire le film à proprement parler, une quinzaine de salles sont néanmoins incendiées par des fanatiques partout en Europe, notamment en Italie. En France c'est un cinéma parisien, dans le quartier de Saint Michel, qui sera victime d'une attaque à la bombe. Des actes rendant l’exploitation du film de facto extrêmement complexe, la majorité des exploitants ne pouvant prendre le risque d’être attaqués de la sorte.

 

Baise-moi – 2000

Aucun film n’avait été interdit par les autorités en France depuis 28 ans, mais l’association Promouvoir s’est fait un devoir d’y remédier. Le film de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi contenant de nombreuses scènes de violence et de sexe non simulées, l’association (alors très proche du MNR d’extrême droite fondée par Bruno Mégret) s’empare du sujet auprès du Conseil d’État afin de faire révoquer son Visa d’Exploitation.

S'ensuit un une situation délirante. Il n'existe alors en France plus d'interdiction aux moins de 18 ans. Impossible donc de sortir le film dans le circuit de salles françaises. Il faudra attendre un an et l'intervention de la ministre de la culture Catherine Tasca pour y remédier. Cette dernière  réintroduit alors dans la législation hexagonale la fameuse interdiction aux moins de 18 ans, permettant au film de connaître une sortie en salles.

 

commentaires

Stan
03/06/2015 à 19:05

Les Sentiers de la gloire a été diffusé à la TV française bien avant 1991… Concernant Baise-moi, il est d'abord sorti normalement dans les salles (notamment Gaumont), a été retiré des salles puis a vu sa distribution à nouveau autorisée. Votre commentaire laisse entendre qu'il aurait attendu un an avant de sortir…

Simon Riaux - Rédaction
03/06/2015 à 15:42

Le Conseil d'État a motivé sa décision comme suit :
« Il ressort des pièces du dossier que le film SAW 3D Chapitre final comporte un grand nombre de scènes filmées avec un grand réalisme, montrant des actes répétés de torture et de barbarie et représentant, de manière particulièrement complaisante, les souffrances atroces, tant physiques que psychologiques, des victimes prises dans des pièges, mis au point par un tueur, où elles sont incitées à se mutiler elles-mêmes soit pour échapper à la mort, soit pour sauver des proches ; que de telles scènes, sans toutefois caractériser une incitation à la violence, comportent une représentation de la violence de nature à heurter la sensibilité des mineurs et justifient ainsi une interdiction de ce film aux mineurs de dix-huit ans ; que, par suite, le ministre de la culture a commis une erreur d’appréciation en interdisant la diffusion du film en cause aux seuls mineurs de seize ans. »

lonekin
03/06/2015 à 13:10

Vous connaissez les raisons plus précises de l'interdiction de SAW 3D ?

tenia
02/06/2015 à 21:45

Je me permets de pointer le résumé ultra simpliste des propos du CSA sur Massacre à la tronçonneuse. Le livre de Thoret sur le sujet montre que c'est beaucoup, mais alors beaucoup plus compliqué que ça.

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