Festival du film d'Arras : Un regard sur le monde et l’histoire

Nicolas Thys | 17 novembre 2014
Nicolas Thys | 17 novembre 2014

La compétition commence enfin. En plus des différentes rétrospectives qui vont durer elles-aussi jusqu’à la fin du Festival, ce sont neuf films européens, tous inédits et généralement encore sans date de sortie, qui vont se disputer le grand prix. Le jury est mené par la réalisatrice Solveig Anspach, dont la carrière a toujours eu un pied en France et un pied en Islande, et elle rejointe pour l’occasion par Jean-Luc Gaget, Sophie Guillemin, Miel Van Hoogenbemt et Anamaria Marinca.

Premier constat, cette année parmi les quelques films qu’on a pu voir, on a l’impression que le cinéma du vieux continent se plie à une relecture de son histoire récente sous la forme de fictions variées, passant du drame à la comédie, et renvoyant à chaque fois une certaine idée du réalisme cinématographique.

On le voit clairement dans les films tchèques et roumains qui s’aventurent dans les années sombres du communisme. Fair play d’Andrea Sedlackova, parle du dopage en République Tchèque dans les années 80 et des possibilités de liberté et d’oppression conditionnées par le culte sportif. Le film est organisé autour de la relation entre une mère, ancienne sportive, et sa fille, qui pourrait devenir athlète professionnelle, pendant que le père s’est depuis longtemps s’échappé à l’ouest. Entre temps, l’adolescente se montre inflexible quant à sa volonté de ne pas plier face au chantage du régime par rapport à sa carrière sportive, à sa santé et aux produits dopants.

La mère, elle, est partagée entre un désir de rébellion qui se conjugue avec l’amour d’un ami écrivain et opposant, et une certaine complicité avec l’entraineur de sa fille, et donc quelques compromissions avec le gouvernement. Dans cet univers perverti, le dopage devient une arme dangereuse qui détruit l’état de santé mais pourrait permettre de quitter le pays. Elle promet une liberté au profit d’une autre, d’où les tensions auxquelles elle mène. On se situe dans une veine réaliste classique, avec des décors allant chercher le moindre détail, des lumières ternes qui offrent cette ambiance typiques des années 80 et une mise en scène sobre qui s’efface devant des personnages souvent ambivalents et surtout définis par leur place dans l’espace filmique et narratif.

Quod erat demonstrantum d’Andrei Gruzsniczki, propose un sujet différent : les mathématiques et les sciences au temps de Ceausescu, mais il rejoint Fair play dans certaines des thématiques abordées. Une informaticienne veut rejoindre Paris avec son fils car son mari mathématicien s’y est réfugié. Pendant ce temps, une relation ambiguë semble se nouer entre elle, les représentants du pouvoir qui peuvent l’aider à fuir et son meilleur ami, également mathématicien mais qui ne parvient pas à être publié et à obtenir un poste fixe. Espionnage, tentative de corruption, délation… comme dans le film précédent on est au cœur des rouages d’un système de surveillance de la population liberticide et d’élimination des soi-disant traitres.

Mais le traitement diffère : de la couleur, on passe à un noir et blanc aux tonalités d’autant plus oppressantes que l’environnement est des plus épurés, simplifiant les décors au maximum et jouant davantage sur les différentes physionomies des personnages et leur visage figé. De plus, la science, de par le fait qu’elle n’est pas compréhensible par le plus grand nombre, n’est jamais un sujet facile à aborder d’autant qu’elle peut être corrompue par le pouvoir et absorbée par le politique. En passant par cette forme beaucoup plus expressive, on parvient d’autant mieux à en saisir les enjeux. Le réalisme n’est plus ici une question de reproduction historique, de mimétisme naturaliste, mais au contraire de mise en évidence de certains signes, de création d’ambiances spécifiques, de références à d'autres oeuvres, notamment russes.

Jamais le film ne sombre dans la caricature grossière et il s’agit plutôt pour le cinéaste de représenter une époque révolue mais proche, dont on connait certaines images d'épinal et dont il faut rappeler l’existence, souligner les travers et signaler à quel point les manipulations et corruptions étaient aisées. Au final, rien n’était tout noir ou tout blanc, mais plus ou moins gris comme chacune des nuances du film.

Ces deux films qu’on peut qualifier d’historiques peuvent être mis en parallèle avec deux autres films de la sélection autour du présent de deux nations. Le premier est réalisé par Darko Lungulov et parle de la serbie contemporaine à travers l’histoire d’un village mourant et d’un personnage rêveur qui propose de construire une statue en hommage à Michael Jackson pour faire venir des touristes et sauver l’aéroport qui doit être détruit.

Monument to Michael Jackson est une comédie douce amère comme on en voit apparaitre ces dernières années, à l’image de California dreamin’ ou de La Parade qui abordent des sujets politiques sous un angle autre que le sérieux militant habituel et permettent ainsi de toucher des publics plus larges. La comédie n’est en fait que la façade d’un bonheur qui s’écroule et elle masque mal l’horreur de la vi(ll)e. Les lumières, typées balkans, sont peu naturelles et le réalisme du film est d’abord celui d’une carte postale : les belles choses qu’on montre ne parviennent pas à ôter l’idée que partout subsiste l’horreur de l’histoire récente. En mélangeant tous les clichés autour d’une histoire naïve et drôle, le film met en valeur les malheurs d’un pays meurtri, toujours en reconstruction. Les protagonistes sont souvent pauvres et dispersés entre les minorités gitanes, les soldats, les extrémistes nationaux qui cherchent à prendre le pouvoir, les individus désespérés prêts à des mariages blancs pour fuir, les politiques corrompus, la religion qui existe à peine… En somme une belle brochette de malheureux qui feraient n’importe quoi pour essayer d’aller mieux.

Il en est un peu de même dans La Leçon, un film bulgare signé Kristina Grozeva et Peter Valchanov. En apparence sérieux et difficile, ce film met à l’épreuve une institutrice qui cherche un voleur dans sa classe et qui va voir tout son univers s’effriter peu à peu. Les cinéastes filment les choses comme elles sont : paysages et décors naturels, pauvreté environnante, malheurs du quotidien, personnages issus des classes populaires, en essayant de coller au plus près des choses et des événements. Mais, malgré ces éléments, on est très loin d’une résurgence néo-réaliste. La forme réaliste sert d’abord de masque à un cynisme à toute épreuve et à un humour si noir qu’on se demande si les deux cinéastes sont sérieux ou non... Mais en y repensant, le père de la protagoniste est un riche idiot incapable de penser à autre chose qu’à lui-même, son mari est un bon à rien qui met sa famille plus bas que terre et elle seule cherche des solutions, la corruption est si étrange qu’elle prête à sourire, les quelques sous manquants pour sauver une maison et une vie entière semblent effarant, le final est terrible, en guise de « leçon » il n’est que le constat d’un échec, et ainsi de suite… La mise en scène implacable, frontale qui rythme le film arrive en contrepoint avec un scénario terrible mais qui en deviendrait risible, d’un rire jaune, preuve que la réalité du monde actuel est complètement absurde.

Cette absurdité du monde et du réel est également mise à l’épreuve dans le film islandais de la compétition, Paris of the north signé Hafsteinn Gunnar Sigurdsson. C’est ici qu’on peut avoir le moins l’impression de se retrouver confronter face à l’Histoire, ancienne ou récente, mais pourtant… On retrouve une certaine ambiance si spécifique au cinéma ou à la littérature islandaise contemporaine : le portrait amusant et mélancolique, mais aussi absurde et vide, de personnages complètement perdus dans un monde isolé et abandonné de tous. Jamais les événements ne sont tragiques, jamais ils ne sont heureux. L’Islande est le pays parfait pour ces entre deux, petite île perdue dans l’océan qui donne l’impression qu’il ne s’y passe rien mais que quelque chose pourrait advenir. Et c’est exactement ce qui se passe dans la vie du personnage principal, instituteur d’une ville quasi fantôme qui voit son père revenir de Thaïlande, essaye d’apprendre le portugais pour une fille qui l’oublie, a un de ses élèves pour meilleur ami et ne cesse de se remettre en question sans y parvenir.

Le temps semble s’arrêter tout en passant rapidement, de même que l’espace semble à la fois immense et minuscule. On a toujours l’impression de naviguer ailleurs que sur terre, dans le purgatoire d’un univers dépourvu d’enfer ou de paradis. Plus que le réel, ici c’est l’essentiel qui est nous donné, quelque chose de spontané, de beau et de terrible, de totalement au-delà de ce qu’on vit et pourtant totalement dedans. La réalité de l’Islande c’est la cohabitation étonnante de ce mini melting-pot d’individus de tout âge et de toute condition, avec même une immigration dont tout le monde se moque, et cette impression d’être sans cesse dans l’attente d’autre chose.

On vous donne maintenant rendez-vous pour le compte-rendu final…

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